La maîtresse du mari était idéale. Elle aurait choisi une femme comme elle, même née homme.

Cher journal,

Aujourdhui, je me suis retrouvée à repenser à cette femme que mon mari a rencontrée il y a quelques semaines, dans un quartier un peu éloigné du centre de Lyon. Elle sappelle Élodie, la maîtresse de mon époux. Si elle était un homme, je suis sûre quil laurait choisi sans hésiter. Certaines femmes savent exactement ce quelles valent; elles marchent avec assurance, portent une tenue sobre, regardent droit dans les yeux, écoutent jusquau bout. Elles ne se précipitent pas, leurs gestes ne sont pas agités, elles nont pas besoin dexposer leurs épaules ou de brandir la poitrine pour être remarquées. Elles conservent une sérénité royale qui ne les laisse jamais se perdre.

Et peutêtre que mon mari la choisie précisément parce quelle était tout le contraire de lui. Moi, quoi? Toujours en sprint, je hausse le ton avec les enfants ou avec lui, je laisse tomber tout ce que je tiens entre les mains, je narrive jamais à me concentrer sur rien. Au travail, je suis constamment en retard, les chefs sont toujours mécontents. Je porte en permanence pantalon et teeshirt ou pull, parce que qui aurait le temps de mettre une robe ou un chemisier? Je ne me souviens même plus la dernière fois où jai repassé du dentelle ou du satin; le sèchelinge dernier cri me libère de cette contrainte.

Élodie, en revanche, était impeccable. Sa silhouette, sa démarche, ses longues jambes, ses cheveux volumineux, ses yeux clairs, son visage ravissant Jen étais restée sans voix dès le premier regard. Depuis ce jour, je nai plus pu respirer calmement. Tout a commencé lors dune mission professionnelle dans un arrondissement plus calme de la ville. Fatiguée et affamée, je suis entrée par hasard dans un petit café. Il était plein, seul un coin de table était libre. Je me suis assise, ai levé les yeux au-dessus du menu, et tout mest paru familier: le visage de lhomme qui était derrière le comptoir, mon mari. Et puis je lai vu, elle, Élodie.

Il tenait ses mains entre les paumes, embrassait longuement ses doigts. Cétait comme une scène de tableau: les doigts sentaient le basilic. Le regard dÉlodie sest levé, comme sil cherchait à me percer lœil. Mais il reconnaissait que la femme était différente.

Une sensation étrange ma envahie, comme une brûlure: on voit les marques rouges sur la peau et lon sait que la douleur arrivera dans quelques secondes, mais on vit le temps dattente, on souffle désespérément sur la plaie pour en atténuer limpact. La blessure devait faire mal, mais à lintérieur, il ny avait que du vide. Rien dautre.

Mon mari est rentré à la maison à lheure, comme à son habitude, calme et posé. Moi, je suis toujours celle qui senflamme pour la moindre chose, pressée, impulsive. Lui, cest un sangfroid mesuré, avec un humour plaisant, totalement opposé à moi.

Jai pensé quil aurait pu profiter de son humour à ce momentlà, mais le mien ne convenait pas du tout à la situation. Toute la soirée, je voulais le confronter, dun ton impartial: «Alors, comment ça se passe avec la maîtresse? Je tai vu hier au Café Vert, elle était très jolie, je comprends, je naurais pas fait autrement.» Jimaginais déjà la sueur perlant sur son front, son visage qui rougissait, essayant tant bien que mal de rester calme.

«Et maintenant?» aurait-il pu dire. «Quen estil des enfants? Vatelle emménager dans son propre appartement ou la feronsnous rejoindre chez nous?» Rien na été dit. Comme dhabitude, mon mari ma prise dans ses bras et sest endormi rapidement à mes côtés.

Peutêtre navionsnous même pas encore franchi le pas du lit, je me suis surprise à imaginer la scène, à rire intérieurement. «Cest comme une femme qui voit la tromperie de ses yeux et qui persiste à croire que cela nétait quune illusion.» Nous nétions quau stade des regards, des battements de cœur synchronisés. Lui savait se dissimuler, ne trahir aucun geste, aucun regard.

Jai passé la nuit à me retourner, à dormir en morceaux, rêvant de fleurs colorées et damantes en robes rouges inconnues. Au matin, la tête lourde, jai bougé plus lentement que dhabitude, préparé les enfants pour lécole avec un calme forcé. Toute la journée, je me suis demandée ce que font les femmes qui surprennent leurs maris avec dautres femmes. Chercher sur Google? Aucun résultat, aucun plan. Devoir simplement continuer à vivre?

Je nai pas vraiment besoin dessayer. Ma vie suit son cours, comme avant: la même routine, le même mari qui rentre à lheure, sans parfum étranger sur la chemise, les enfants bruyants et joyeux, la sortie au cinéma le dimanche. Deux à trois aventures extraconjugales par semaine, si je prête attention aux détails.

Peutêtre aije fait une erreur ce jourlà, au café? Non, rien na changé. Jai appelé à midi, il na pas répondu. Jai pris un taxi et suis retournée au même café. Jai expliqué brièvement au chauffeur que jattendais un colis important pour le travail. La voiture de mon mari était garée en face. Jai vu les deux sortir et monter à lintérieur ensemble.

Le visage blanchi, jai demandé une bouteille deau au chauffeur, jai simulé un appel et, dune voix théâtrale, jai crié: «Vous devriez avoir honte, avec votre paquet! Je ne reste plus, je vais au travail!» Même à ce momentlà, le regard du chauffeur ne mimportait plus.

Quand on découvre une maîtresse, la vie se renverse. Divorcer? Peutêtre. Mais comment vivre autrement? Endurer? Pour qui, pour quoi? Je me souviens dun couple damis où lhomme avait aussi une amante. Il sest caché, a menti, mais sa femme a finalement découvert la vérité, déclenchant un scandale. Il niait tout, jusquà ce que les messages sur le téléphone ne prouvent le contraire. On la accusé de sabotage, de jalousie professionnelle.

Alors, son mari a déclaré avec fermeté: «Je ne mentirais jamais. Ce serait ridicule de nier. Si tu fais quelque chose, tu dois lassumer et choisir: rompre avec la maîtresse et rester avec la famille, ou partir en prenant soin de tes proches.»

Je lai trouvé admirable. Quel homme sérieux! Il est facile de donner des conseils de lextérieur, sans être directement concerné. Mais quand la vie te place en plein centre, que les autres attendent de toi une décision et de léquilibre, le courage et la stabilité senvolent.

Je suis retournée au même café, je me suis assise à leur table. Élodie a levé les yeux, étonnée. Mon mari est resté figé, puis a frotté ses mains sous la table. Le silence était lourd, mais observateur. Élodie a immédiatement compris qui était la femme à la table, voire elle le savait déjà.

Mon mari voulait parler, mais elle la interrompu dune main levée: «Ce nest pas comme si je ne men rendais pas compte, nestce pas?» Elle a murmuré doucement: «Il ny a rien danormal ici. Cela arrive. Mais, sil vous plaît, pensez à nos enfants, à notre appartement, à nos parents âgés. Vous êtes des adultes, vous pouvez vous débrouiller.»

Elle sest levée. Sa robe fraîchement repassée lui allait à ravir. Dommage quelle nen porte plus depuis longtemps. Parfois, le courage cest pouvoir dire la vérité, mais aussi avancer avec dignité, même quand cest difficile. La dignité dune femme ne dépend ni de ses chaussures ni de ses robes repassées, mais du calme avec lequel, au final, elle rassemble ses forces et poursuit sa vie.

Je referme ce journal, le cœur lourd mais étrangement libéré. Peutêtre que demain je trouverai la force de parler, ou peutêtre que je me contenterai de garder ce secret en moi, comme un fil invisible qui me relie à une réalité que je ne peux plus ignorer.

À demain, cher journal.

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