Je naurais jamais dû franchir le seuil de cette chambre. Même après tant dannées, parfois, cest ce souvenir qui me hante. Dans notre petite ville, on me salue encore comme si javais accompli un acte héroïque ce jour-là, mais la vérité, cest que jétais simplement venu à lhôpital pour ramener les clés d’une voiture. Un banal service, pareil à tant d’autres. Jai passé ma vie à dépanner les voitures accidentées sur les routes, et rien ne mattirait moins que de rester un instant de plus à lhôpital.
Jétais sur le point de partir quand, en traversant le couloir, jai perçu un bruit étouffé près dune chambre. Ce nétait pas vraiment des sanglots : plus un gémissement brisé, comme si quelquun puisait dans ses dernières forces pour retenir ses larmes. Je me suis arrêté, sans trop comprendre pourquoi, et jai regardé en direction de la porte, restée entrouverte.
Je me suis penché, et aussitôt, je compris que je ne pouvais pas détourner les talons.
Sur le lit, un garçonnet, maigre et très pâle, devait avoir sept ou huit ans, pas plus. Il était à demi allongé sur loreiller, respirait péniblement, le bras entouré dun bandage médical. Son visage était si las quil ne ressemblait déjà plus à un enfant.
Mais ce nest pas cela qui ma le plus frappé.
Collée à lui, une chienne rousse, décharnée, le poil sale et noué, semblait refuser de le quitter. Une patte grossièrement bandée, les côtes proéminentes, dans ses yeux brillait cette inquiétude farouche propre aux animaux souvent battus ou chassés. Mais à côté du garçon, elle restait immobile, comme si elle veillait sur lui, même ainsi.
La main du petit garçon agrippait faiblement sa fourrure.
Je ne sais pas comment j’ai articulé :
Salut petit.
Le garçon tourna lentement la tête et me fixa. Il ny avait nulle crainte dans ses yeux. Seulement une immense fatigue, et, je le sentis aussitôt, une requête grave, dadulte.
Il tendit alors la main, toute tremblante, vers une petite boîte en verre posée sur la table de chevet, remplie de pièces de monnaie, presque jusquau bord. Il me la poussa difficilement et murmura faiblement :
Sil vous plaît
Je mapprochai, adoucis ma voix :
Quy a-t-il, mon bonhomme ?
Il regarda la chienne, puis moi, et jeus le cœur serré avant même qu’il ait dit un mot.
Prenez-la Il y a de largent Sil vous plaît, gardez ma chienne Cachez-la avant que mon beau-père ne vienne. Il la déteste, il va la jeter dehors quand je ne serai plus là.
À cet instant, tout en moi sembla sarrêter. Durant ma vie, javais vu lhorreur des accidents, des gens perdant tout en un souffle, mais rien ne me brisa autant que ce petit garçon, qui ne songeait quau sort de sa chienne après sa mort.
Je pris doucement la boîte, la reposai sur la table et soufflai :
Je ne veux pas dargent. Je moccuperai delle, tu mentends ? Rien de mal ne lui arrivera.
Son regard brillait dun espoir prudent, presque craintif. Il serra plus fort la fourrure de la chienne.
Mais ce qui suivit, jamais je ne laurais imaginé…
En sortant de la chambre, je nétais déjà plus le même homme.
Jallai aussitôt parler à son médecin. Cest là que jappris la vérité. Lenfant avait encore une chance. Mais il fallait une opération difficile, qui coûtait très cher.
Sa mère était morte depuis longtemps. Daprès le personnel soignant, le beau-père gardait une froideur distante, comme sil attendait la fin en ne songeant quà largent. Il affichait son agacement, refusait toute dépense pour le petit ; il ny avait que lindifférence pour lenfant.
Ce soir-là, de retour à latelier, jen parlai à mes amis. Aucun de nous nétait fortuné, mais nous avions du cœur. Alors, chacun donna ce quil pouvait : certains puisèrent dans leurs économies, dautres vendirent des outils, dautres encore firent marcher leurs anciens contacts ou commencèrent à collecter dans le quartier en suppliant daider.
Jai aussitôt recueilli la chienne. Je l’ai lavée, soignée, nourrie, menée chez le vétérinaire, et, jour après jour, elle recommença à croire que quelquun tenait à elle.
Bientôt, nous avions rassemblé la somme requise. Lopération eut lieu. Le garçon fut sauvé. Et je noublierai jamais linstant où jai ramené la chienne à lhôpital.
Elle hésita dabord sur le seuil, comme si elle nosait pas y croire non plus, puis bondit vers le lit avec tant délan que linfirmière, émue, en eut les larmes aux yeux. Le garçon la serra dans ses bras, pleura, mais cette fois, ce nétait plus de peur, cétait de bonheur.







