En voyant Sacha dessiner un énième Spider-Man dans son cahier au lieu de résoudre l’énoncé du problème, ses parents comprenaient bien que, dans leur famille, un avenir insouciant et douillet ne serait assuré que pour le chat.

En voyant comment Clément gribouillait encore un énième Spider-Man dans son cahier au lieu de résoudre léquation de la page vingt, ses parents comprenaient clairement quun avenir serein et bien nourri nattendait que le chat de la maison. Aucun des dizaines de professeurs particuliers navait su insuffler au garçon lamour des sciences, bien au contraire. À chaque nouveau professeur, Clément se plongeait davantage dans la philosophie. Le monde entier ? Un immense bal de vanités, selon lui. Le vrai bonheur, cétait la paresse, les éclairs au chocolat et les dessins animés sur le portable.

Quand le découragement des parents atteignit un point si critique quils sentaient leurs bras toucher leurs chevilles, son père repéra sur Internet une annonce étrange : « Vends haltère et transmets la passion des matières scolaires et sportives à vos enfants, proches, voisins, amis. Méthode exclusive. Je travaille avec les maths, lhistoire, le français, langlais, biceps, triceps, jambes, épaules, littérature, pectoraux. François. »

La vigilance parentale avait fui devant lurgence. Son père composa le numéro, et après deux sonneries, une voix essoufflée et tonitruante séleva du haut-parleur.

Jécoute, grogna la voix, entrecoupée de bruits métalliques réguliers.

Bonjour, je vous appelle pour lannonce

Lhaltère est vendue, répliqua François, avec le doigt prêt à raccrocher.

Non, non, cest pour mon fils. Pour des cours de maths, de français, de littérature

Âge, poids, niveau de lélève.

La concision de François inspirait autant quelle inquiétait. Les bruits de métal se muèrent en sifflement de corde à sauter. Le père jura sentir une vague dodeur de transpiration jaillir du haut-parleur.

Neuf ans, vingt-cinq kilos, il commence à faire ses additions en colonne

Combien de pompes ?

Pardon ? fit le père, se curant loreille du bout du doigt.

Les pompes. Et les tractions : combien ?

Cinq, à peu près, jimagine

Il sait différencier un préfixe dun suffixe ?

Euh Je ne sais pas, je demanderai à ma femme

Quels outils à la maison ?

Des outils ?

Un compas, un rapporteur, un élastique de musculation, des haltères ?

Jai une règle en bois.

Bien reçu. Envoyez-moi votre adresse, jarrive dans lheure, déclara François avant de crier : Genoux fléchis ! Dos droit ! Non, pas vous, jai cours dhistoire là et il raccrocha.

Le père resta un instant planté, jambes écartées et dos bien droit, puis partit rejoindre Clément.

À lannonce dun nouveau professeur, Clément opta pour sa tactique habituelle : il monta le volume de la télé et réclama une tasse de thé avec tartine. Le progrès scientifique, très peu pour lui.

La sonnette retentit. La mère de Clément jeta un œil au judas et se sentit prise dune pointe de jalousie devant la poitrine qui venait dapparaître.

Bonjour, déclara dans lentrée une montagne de muscles moulée dans un marcel qui sentait le shampoing à la noix de coco. Je suis François. Où est le candidat aux Jeux olympiques ?

V-v-viens voir, balbutia la mère, la voix tremblante. Je crois quil y a ce type à gros yeux, celui que tu avais menacé dune correction visuelle à cause de sa vieille Peugeot

Mille excuses, séleva une voix du fond, jai changé de carrière ophtalmo enfin, avant.

Moi, cest François Bernard, prof particulier maintenant, pas ophtalmo, précisa lhomme avec un clin dœil.

Ah, cest vous ! surgit derrière la commode Pierre. Désolé, on ne vous a pas reconnu. Je vous prends votre sac.

François tendit un sac de hockey, et dès quil lâcha la poignée, Pierre saffaissa sous le poids. Le chat, effrayé, traversa le salon à vitesse supersonique, fonçant jusquà la porte de la chambre verrouillée.

Vous transportez des enclumes ou quoi ? souffla le père, haletant en traînant le sac dans la chambre du fils.

Matériel pédagogique. Primaire et matières appliquées.

Comme souvent, Clément se fondait dans son canapé, le nez dans le téléphone, quand la porte grinça.

Vas-y ! Vas-y ! hurlait le père, mais cétait trop tard. François entra tel un bulldozer, ignora son nouvel élève et ausculta les murs.

Vous avez une perceuse ?

Pourquoi faire ?

Pour entraîner le français, répondit François, en sortant une barre de traction, un sac de frappe, et une corde de son sac.

Je vais demander au voisin, murmura le père, prêt à seffondrer de fatigue. En attendant, faites connaissance : Clément, voilà François. Il souleva son fils, qui atteignait à peine le genou de François. Fiston, voici ton prof.

Comment tas fait pour avoir tous ces muscles ? balbutia Clément, oubliant le « bonjour ».

Jai fait plein de colonnes, répondit François, empilant les poids dhaltère.

Bon, amusez-vous, je vous laisse !

Tu es plus fort que Spider-Man ?

Est-ce que Spider-Man bench-press cent kilos ?

Clément ne saisit pas bien, mais sentit que la réponse était non.

Jaime pas les devoirs, déclara demblée le gamin.

Laisse ça aux ratés. Nous, cest gainage !

François se coucha au sol, attaqua les exercices. Clément, debout, le regardait faire, attendant que ce prof farfelu seffondre. Ce dernier changeait seulement de rythme et ajoutait du poids. Après les abdos, François enchaîna haltères, élastique de musculation, finissant par des pompes.

Alors cest bon, tu as retenu ? Tu veux être fort ? Ou tu comptes tempêtrer comme ce mutant dans ses toiles daraignée poussiéreuses toute ta vie ?

Clément secoua la tête.

Parfait ! Allez, tous les exercices trois fois quarante-cinq moins trente-neuf. Commence par les abdos !

Euh ça fait combien ?

À toi de me le dire !

Pas de perceuse, jai trouvé que la visseuse, hurla le père en surgissant, puis, découvrant son fils en train de se muscler, il resta coi. Je repasserai plus tard, murmura-t-il en refermant doucement la porte.

***

Le lendemain matin, à cinq heures et demie, la sonnette retentit. A demi réveillé, le père se dirigea vers lentrée, jurant intérieurement contre lintrus, mais en découvrant la boule à zéro surdimensionnée de François, il comprit quaucune insulte ne le couvrirait dassez de tuiles.

Il semblait que dans la nuit, François avait encore gonflé. Ses poches sous les yeux ressemblaient à de petits biceps.

Aujourdhui, histoire et géographie, tenue exigée : baskets, short, t-shirt. Cest cross à travers la ville avec exploration du patrimoine !

Mais il nest quen CM1 ! bafouilla le père.

Il y a des poèmes aussi au programme. Vous venez avec nous ?

Non merci, jétais assidu en classe.

Lannée du départ des troupes mongoles de notre région ?

Euh Je dois réveiller mon fils, fit Pierre en filant dans la chambre de Clément.

Quelques minutes plus tard, il revint, penaud.

Il ne se réveille pas

Habillez-le, il émergera en courant, conseilla François.

***

Trois fois par semaine, François frappait à la porte. Le lundi cétait pectoraux-triceps-épaules-maths-français, le mercredi : dos-biceps-littérature-anglais, le vendredi : jambes-histoire-géo.

Au bout de trois semaines, Clément débarqua dans la cuisine torse nu. Son père, découvrant les tablettes de chocolat de son fils, planqua maladroitement sa propre brioche derrière la bouilloire. Le garçon avait changé : il se tenait droit et sermonnait ses parents sur leur inaction physique.

Pierre, ça ne me plaît pas tout ça, avoua un soir la maman, au dîner. Tu sais ce que Clément a voulu pour son anniversaire ?

Je sais : une Playstation. Il la déjà réclamée.

Non, une échelle de gym et un blender à smoothies ! Je suis inquiète, ce François nest pas un prof, cest un coach obsédé du sport qui va bousiller notre fils.

Texagères, ils font des maths aussi

Tu as déjà vu un manuel scolaire entre leurs mains ?

Une table des calories

Voilà ! Tous ces bodybuilders on sait ce que ça donne.

Tu insinues quoi ?

Quils nont pas inventé leau chaude, voyons ! dit-elle en tapotant la table.

Et donc, tu préfères quil soit un sportif idiot plutôt quun gringalet boutonneux ?

Je veux juste un enfant normal ! Jexige que tout ça sarrête !

Soudain, le téléphone sonna.

Cest la maîtresse, reconnut la mère en décrochant, inquiète. Oui, allô Qua-t-il fait ? Oui, jarrive tout de suite

Alors ?

Clément sest battu ! Tu vois, je lavais dit, ça ne sent pas bon !

Jarrive avec toi.

***

Arrivés en taxi à lécole, ils furent aussitôt convoqués chez la directrice. La salle était envahie de parents, délèves, de la psychologue scolaire, de la maîtresse ; bruit de fond suffisant pour désaccorder le piano dà côté.

Ici, ce nest pas une salle de sport, cest une école ! lança une mère sur Pierre.

Que sest-il passé, au juste ? interrogea-t-il.

La maîtresse prit la parole.

Clément obligeait les autres à faire des tractions au portique, tout en comptant avec des divisions fractionnaires

Il faisait quoi ?

Une chaîne de tractions, avec chaque élève augmentant le nombre. Explication de Clément : « Cest de la fraction, madame ! »

Chut ! Les autres ne voulaient pas. Il les forçait avec des menaces.

Mais cest eux qui ont commencé ! Ils mont insulté, alors je leur ai montré comment on conjugue taré et crâneur. Ils ont foncé sur moi et jai dû répondre. Comme dit François Bernard : « Trop dénergie ? Tire sur la barre ! » et « Plutôt que se bagarrer, fais des fractions », conclut Clément, la tête basse.

Il a menacé de nous apprendre les racines carrées si on recommençait ! geignit un élève.

Il na pas sa place parmi nos enfants ! cria une maman, hystérique.

Minute commença le père de Clément. Donc, il ny a pas eu de bagarre ?

Les plaignants secouèrent la tête.

Donc, mon fils a répondu à leur provocation avec maths et sport ?

Et il leur a fait courir le stade en récitant du Baudelaire !

Tu vois, chuchota Pierre à sa femme, il ne finit pas bodybuilder stupide

Je voudrais mexcuser auprès de vous, intervint la directrice.

Quil sexcuse ! grogna une mère, montrant Clément du doigt.

Non, auprès des parents de Clément. Votre fils est remarquable, dit-elle à Pierre et sa femme. Mais vu son niveau, nous allons devoir le changer de classe.

Bravo ! Voilà où mènent les coachs débiles ! jubila lassemblée.

Je le fais passer en CM2. Il dépasse visiblement le programme, trancha la directrice.

Petit blanc. On entendait presque la jalousie et la rancœur ronger lauditoire, qui défilait lentement vers la sortie.

Allô, François Bernard ? Cest urgent On passe en CM2, il y aura des matières en plus, annonça Pierre dès la sortie.

***

Une semaine plus tard, Clément passait bel et bien en CM2. Deux semaines plus tard, il partait en compétition de crossfit et préparait sa première olympiade littéraire pour enfants. Un mois plus tard, Pierre recevait lappel dun des parents victimes du fameux clash… pour demander le numéro de François Bernard.

Petit à petit, une section enfantine sest créée, privilégiant les bonnes notes sur le carnet de correspondance, pas les performances au saut en longueur.

Même le chat a dû sy mettre au yoga.

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En voyant Sacha dessiner un énième Spider-Man dans son cahier au lieu de résoudre l’énoncé du problème, ses parents comprenaient bien que, dans leur famille, un avenir insouciant et douillet ne serait assuré que pour le chat.
Une fois par mois Madame Nina serre contre son cœur un sac poubelle et s’arrête devant le tableau d’affichage près de l’ascenseur. Sur une feuille de petits carreaux, épinglée avec des punaises, on lit en grandes lettres : « Une fois par mois — un voisin ». En dessous, des dates et des noms de famille, et dans un coin, la signature : « Serge, appt. 34 ». À côté, quelqu’un a déjà ajouté au stylo : « Il faudrait deux personnes samedi pour aider avec les cartons ». Madame Nina relit machinalement deux fois et ressent une irritation, comme à l’écoute d’une voix d’inconnu dans le couloir. Elle habite cet immeuble depuis dix ans et connaît la règle : on se salue si on se croise à la porte, puis chacun va son chemin. Quelquefois un bref « vous savez où est l’électricien ? », ou « pourriez-vous transmettre la facture s’il vous plaît ? » Mais un planning d’entraide, des noms, des punaises… Cela lui rappelle les réunions à son ancien travail, où tout le monde faisait semblant d’être une “équipe”, puis chacun pensait à soi. Devant la vide-ordures, elle croise Valérie du cinquième, qui porte toujours deux sacs comme si elle craignait qu’un se déchire. — Vous avez vu ? — Valérie hoche la tête vers le tableau. — C’est Serge qui a eu l’idée. Il dit que c’est plus facile comme ça. Pas chacun pour soi, mais ensemble. — Ensemble, — répète Madame Nina, en s’efforçant de garder la voix neutre. — Mais si on n’a pas envie d’être ensemble ? Valérie hausse les épaules. — Bah… personne n’oblige. C’est juste plus facile, quand on a besoin, qu’il y ait quelqu’un. Madame Nina sort dans la cour, déjà en train de discuter mentalement avec ce Serge de l’appartement trente-quatre. « Quand on a besoin », ça veut dire quoi ? Qui décide ? Et pourquoi ça devrait toucher tout le monde ? Samedi matin, elle entend dans le hall des bruits sourds et des voix. À travers la porte, elle perçoit : « Attention, le coin ! » et « Tiens l’ascenseur ». Madame Nina reste dans la cuisine, tenant une serpillière mouillée, incapable de ne pas prêter l’oreille. Elle imagine ces gens, qu’elle ne connaît qu’en visage, transportant des cartons et un canapé, quelqu’un qui commande, un autre qui râle. L’idée qu’on voit la vie de quelqu’un d’autre dans une boîte la gêne, et en même temps elle ressent une étrange envie : on les a invités. Une heure plus tard, tout est calme. Le soir, en revenant des courses, Madame Nina aperçoit une pile de cartons vides et du scotch sur le banc près de l’entrée. Serge, grand, fatigué, ramasse les déchets dans un sac. — Bonjour, — dit-il, comme s’ils se connaissaient depuis longtemps. — On ne dérange pas trop ? — Non, — répond Madame Nina. — C’était juste bruyant. — Je comprends. On a tout rangé avant midi. Tania du deuxième déménage, seule avec son enfant. Enfin, “seule”… — il fait un geste vague. — Bref. Si besoin, écrivez sur le tableau. Ce n’est pas que pour les déménagements. Même pour une bricole. Le mot « bricole » résonne, Madame Nina ne trouve rien à contester. Il n’insiste pas, ne convainc pas, il informe, tout simplement, en continuant de nouer son sac. Les semaines suivantes, le tableau commence à vivre sa propre vie. Madame Nina remarque chaque jour de nouvelles annonces. « Pour M. Petit, appt. 19 — aller à la pharmacie, il sort d’opération, qui peut y aller ? » « Il faut fixer une étagère au 27, j’ai une perceuse ». « On collecte 20 euros pour l’interphone, ceux qui n’ont pas la monnaie — plus tard ». Les écritures diffèrent : parfois précises, parfois tremblantes ou appuyées. Elle ne s’inscrit pas. Elle estime que c’est plus juste ainsi : ne pas s’immiscer. Mais elle observe. Un soir, en rentrant du travail, elle croise une adolescente en pleurs devant l’ascenseur du bâtiment voisin, le visage enfoui dans sa manche. Valérie la tient par l’épaule, lui parlant doucement : — Pleure pas. On va trouver. Serge dit qu’il en a. — Qu’est-ce qui se passe ? — demande Madame Nina, alors qu’elle aurait pu passer son chemin. Valérie la regarde comme si déjà elle avait compris que Madame Nina ne se moquerait pas. — Sa grand-mère, tension élevée. Plus de cachets et la pharmacie est fermée. Serge va donner les siens, jusqu’à demain matin. Madame Nina acquiesce, et une fois chez elle, reste longtemps à ne pas retirer son manteau. Elle pense à la facilité avec laquelle Valérie a dit « on va trouver ». Pas « appelez les secours », ni « ça ne nous regarde pas », mais bien « on va trouver ». Et que Serge donne ses comprimés sans demander s’ils seront rendus. Quelques jours plus tard, un mini-incident éclate dans le hall. Sur l’annonce pour la collecte de l’interphone, quelqu’un a ajouté : « Toujours à nous demander de payer. Que ceux qui en veulent le mettent eux-mêmes. » Signature maladroite, sans nom. Devant l’ascenseur, deux femmes se disputent, sans gêne. — C’est du troisième, je reconnais l’écriture, — siffle l’une. — Toi, tu sais quoi ? — réplique l’autre. — Certains ont juste leur retraite, et vous, c’est toujours 20 euros, 20 euros. Madame Nina passe, sentant ce frisson familier : voilà, le collectif revient. On va commencer à compter qui doit quoi, qui n’a pas payé, qui profite. Elle souhaite que ça cesse et que le tableau ne serve plus qu’à des annonces de plombier. Mais le soir, elle voit Serge devant le tableau. Il décroche doucement la feuille annotée, la plie et la range dans sa poche. Il en remet une neuve, propre, et écrit : « Interphone. Qui peut participe. Ceux qui ne peuvent pas, ce n’est pas grave. L’essentiel : que ça fonctionne. Serge. » Et c’est tout. Madame Nina se surprend à respecter son « et c’est tout ». Sans sermon, sans menace. Juste une limite. Sa propre vie commence alors à grincer comme la porte de la cage d’escalier qu’on n’a pas huilée depuis longtemps. D’abord, c’est une broutille : la plomberie de la salle de bain fuite. Elle met un bassin, serre un écrou, nettoie. Ensuite, au travail, sa prime est retardée, et la chef lui dit sans la regarder : « Pour l’instant, patience. » Madame Nina patiente. Elle sait faire. Début du mois, son dos la lance. Pas de quoi appeler un médecin, mais assez pour qu’elle s’appuie au bord du lit chaque matin avant de pouvoir bouger. Elle achète une pommade, garde sa ceinture au chaud et ne dit rien à personne. Pour elle, se plaindre rime avec conversation, et la conversation — avec la pitié. Un soir, en rentrant les courses, elle entend un drôle de bruit dans le couloir : sa porte d’entrée. La serrure coince, la clé refuse de tourner. Elle force, la clé tourne dans un craquement. Le cœur tressaille désagréablement. Elle retire ses chaussures, pose son sac, attrape un tournevis et essaie de démonter la serrure. Ses mains tremblent de fatigue, le dos tiraille. L’appartement est vide et calme, et ce silence soudain l’opprime. Le lendemain, la serrure bloque définitivement. Madame Nina rentre tard, un sac et une pochette à la main, et ne peut pas ouvrir la porte. Elle reste sur le palier, le front contre le métal froid, tentant de ne pas paniquer. Elle pense : « Serrurier. Clés. Argent. Nuit ». Elle appelle le service d’urgence, qui annonce deux heures d’attente. Deux heures sur la cage d’escalier — c’est humiliant, moins à cause des voisins qu’à cause du sentiment d’impuissance. Elle s’assied, pose son sac à côté et contemple ses mains. Sèches, fendillées de produits ménagers. Des mains habituées à tout gérer. L’ascenseur s’ouvre, Serge en sort. Il la remarque aussitôt. — Madame Nina ? — demande-t-il, comme pour vérifier. Elle relève la tête, sentant la honte lui monter au visage. — Serrure, — dit-elle brièvement. — J’attends le serrurier. — Pour longtemps ? — Deux heures, selon eux. Serge regarde la porte puis son sac. — J’ai une boîte à outils chez moi. On peut tenter, le temps d’attendre. Sinon, au moins, on saura le problème. Ça vous dérange ? Le « ça vous dérange ? » est essentiel. Il ne dit pas « laissez-moi faire », ni « que faites-vous là ? » Il propose. Madame Nina veut répondre « merci, ce n’est pas nécessaire ». Ce serait familier et sûr. Mais son dos fait mal, son téléphone est presque déchargé, et quand elle pense à deux heures sur les marches, c’est trop. — Essayez, — dit-elle, étonnée d’avoir pu répondre sans trembler. Serge revient avec une petite mallette. Il la pose, l’ouvre, étale ses outils sur un journal — pour ne pas salir les carreaux, note-t-elle automatiquement : traces, ordre, respect de l’autre. — Je ne suis pas serrurier, — prévient-il. — Mais je connais les serrures. Il retire le cache, range les vis dans le couvercle d’une boîte pour ne rien perdre. Madame Nina assise à côté, tenant son sac, se sent étrange : comme si sa vie était désormais ouverte, et ce n’est pas forcément mal. — C’est le barillet, il est usé, — dit Serge. — Je peux graisser pour dépanner, mais il faudra changer. Vous avez un double ? — Non, — répond-elle. — J’ai… jamais pensé à ça. Serge hoche la tête, sans commentaire. En dix minutes, la porte cède. Pas facilement, mais elle s’ouvre. Madame Nina entre chez elle, allume la lumière et sent la tension retomber. Elle se retourne. — Merci, — dit-elle. Puis, parce que sinon ce serait la fin de la conversation : — Mais… je ne voudrais pas que tout l’immeuble soit au courant. Serge relève les yeux. — Je comprends. Je ne dirai rien. Mais il faudrait changer la serrure. Si vous voulez, je peux demain vous donner le contact d’un bon serrurier. Il ne fait pas d’histoires. Madame Nina acquiesce. Sa proposition n’est pas « faisons-le tous ensemble », mais une aide concrète, tranquille. Quand il part, elle ferme la porte à clé, reste longtemps dans l’entrée à écouter le frigo. Elle voudrait pleurer et rire tout à la fois : l’aide ne ressemble pas à de la pitié. C’est un outil qu’on tend à ceux qui ont les mains prises. Le lendemain, elle appelle le serrurier recommandé. Il change la serrure, montre la pièce usée, installe la neuve. Madame Nina paie, reçoit deux clés, range un double dans une boîte en haut du placard, marqué “double” au feutre. Cela sonne comme une petite reconnaissance : oui, ça arrive de ne pas s’en sortir seule. Une semaine après, nouvelle annonce sur le tableau : « Samedi, aider M. Petit appt. 19 à porter ses courses et médicaments, retour d’hôpital difficile. Besoin de 2 personnes, entre 11h et 12h ». Madame Nina lit et comprend soudain qu’elle peut. Samedi, elle sort en avance. Dans son sac, deux paquets de biscuits et du thé. Pas comme aumône, mais comme prétexte pour entrer, sans être main vide. Sur le palier, Serge l’attend déjà. — Vous aussi ? — demande-t-il, sans surprise. — Oui, — répond Madame Nina. — Mais je prends le plus léger. Et sans commentaire santé, d’accord ? Elle s’entend formuler nettement — pas une excuse, mais une condition. — D’accord, — dit Serge. Ils montent chez M. Petit. Il ouvre la porte, vieux pull, visage pâle. Il tente de sourire. — La commission, hein, — grommelle-t-il. — Pas une commission, — dit Madame Nina en tendant le sac. — Vos courses, voilà. Et du thé, des biscuits, si ça vous tente. M. Petit prend le sac à deux mains, comme s’il avait peur de le lâcher. — Merci, j’aurais fait… mais les jambes… — Pas de “j’aurais”, — coupe Serge doucement. — Dites juste où on pose. Ils vont à la cuisine. Madame Nina pose ses paquets, remarque la liste de médicaments sur une feuille et la boîte de cachets vide. Elle ne pose pas de question. Elle demande simplement : — Vous voulez qu’on sorte la poubelle ? — Si possible, — dit M. Petit, embarrassé. Madame Nina prend le petit sac, le noue, le dépose sur la cage d’escalier. En revenant, elle remarque que son dos ne fait quasiment plus mal. Pas parce que la douleur est partie, mais parce que l’équilibre s’est rétabli dedans. En repartant, M. Petit tente de donner un billet à Serge. — Non merci, — dit-il. — Alors… — M. Petit regarde Madame Nina. — Passez si besoin. Je ne mords pas. Madame Nina hoche la tête. — Si besoin, on passera. Mais ne faites pas le héros, vous non plus. Écrivez sur le tableau ce qu’il vous faut. Elle le dit et sent comme une petite certitude grandir : elle a le droit de parler comme Serge. Ni au-dessus, ni en-dessous — à côté. Le soir, elle s’arrête devant le tableau. À côté, des punaises et un petit carnet. Madame Nina prend un stylo, écrit soigneusement : « Appt. 46. Madame Nina. Si besoin : pharmacie après 19h les jours de semaine, récupérer un colis. Je ne porte rien de lourd ». Elle épingle la feuille, vérifie la tenue, range son stylo. Chez elle, elle met l’eau à bouillir, prend sa clé de secours dans le placard et la glisse dans une petite enveloppe. Sur l’enveloppe, elle écrit le numéro de Serge et la range près de la porte. Non comme un signe de dépendance, mais comme une assurance qu’elle s’autorise enfin. Quand une porte claque dans la cage d’escalier et quelqu’un passe, Madame Nina ne sursaute pas. Elle éteint la plaque, verse son thé et pense que « une fois par mois », ce n’est pas une idée de foule. C’est juste la possibilité de ne pas tout porter à bout de bras, si quelqu’un n’est pas loin.