En voyant comment Clément gribouillait encore un énième Spider-Man dans son cahier au lieu de résoudre léquation de la page vingt, ses parents comprenaient clairement quun avenir serein et bien nourri nattendait que le chat de la maison. Aucun des dizaines de professeurs particuliers navait su insuffler au garçon lamour des sciences, bien au contraire. À chaque nouveau professeur, Clément se plongeait davantage dans la philosophie. Le monde entier ? Un immense bal de vanités, selon lui. Le vrai bonheur, cétait la paresse, les éclairs au chocolat et les dessins animés sur le portable.
Quand le découragement des parents atteignit un point si critique quils sentaient leurs bras toucher leurs chevilles, son père repéra sur Internet une annonce étrange : « Vends haltère et transmets la passion des matières scolaires et sportives à vos enfants, proches, voisins, amis. Méthode exclusive. Je travaille avec les maths, lhistoire, le français, langlais, biceps, triceps, jambes, épaules, littérature, pectoraux. François. »
La vigilance parentale avait fui devant lurgence. Son père composa le numéro, et après deux sonneries, une voix essoufflée et tonitruante séleva du haut-parleur.
Jécoute, grogna la voix, entrecoupée de bruits métalliques réguliers.
Bonjour, je vous appelle pour lannonce
Lhaltère est vendue, répliqua François, avec le doigt prêt à raccrocher.
Non, non, cest pour mon fils. Pour des cours de maths, de français, de littérature
Âge, poids, niveau de lélève.
La concision de François inspirait autant quelle inquiétait. Les bruits de métal se muèrent en sifflement de corde à sauter. Le père jura sentir une vague dodeur de transpiration jaillir du haut-parleur.
Neuf ans, vingt-cinq kilos, il commence à faire ses additions en colonne
Combien de pompes ?
Pardon ? fit le père, se curant loreille du bout du doigt.
Les pompes. Et les tractions : combien ?
Cinq, à peu près, jimagine
Il sait différencier un préfixe dun suffixe ?
Euh Je ne sais pas, je demanderai à ma femme
Quels outils à la maison ?
Des outils ?
Un compas, un rapporteur, un élastique de musculation, des haltères ?
Jai une règle en bois.
Bien reçu. Envoyez-moi votre adresse, jarrive dans lheure, déclara François avant de crier : Genoux fléchis ! Dos droit ! Non, pas vous, jai cours dhistoire là et il raccrocha.
Le père resta un instant planté, jambes écartées et dos bien droit, puis partit rejoindre Clément.
À lannonce dun nouveau professeur, Clément opta pour sa tactique habituelle : il monta le volume de la télé et réclama une tasse de thé avec tartine. Le progrès scientifique, très peu pour lui.
La sonnette retentit. La mère de Clément jeta un œil au judas et se sentit prise dune pointe de jalousie devant la poitrine qui venait dapparaître.
Bonjour, déclara dans lentrée une montagne de muscles moulée dans un marcel qui sentait le shampoing à la noix de coco. Je suis François. Où est le candidat aux Jeux olympiques ?
V-v-viens voir, balbutia la mère, la voix tremblante. Je crois quil y a ce type à gros yeux, celui que tu avais menacé dune correction visuelle à cause de sa vieille Peugeot
Mille excuses, séleva une voix du fond, jai changé de carrière ophtalmo enfin, avant.
Moi, cest François Bernard, prof particulier maintenant, pas ophtalmo, précisa lhomme avec un clin dœil.
Ah, cest vous ! surgit derrière la commode Pierre. Désolé, on ne vous a pas reconnu. Je vous prends votre sac.
François tendit un sac de hockey, et dès quil lâcha la poignée, Pierre saffaissa sous le poids. Le chat, effrayé, traversa le salon à vitesse supersonique, fonçant jusquà la porte de la chambre verrouillée.
Vous transportez des enclumes ou quoi ? souffla le père, haletant en traînant le sac dans la chambre du fils.
Matériel pédagogique. Primaire et matières appliquées.
Comme souvent, Clément se fondait dans son canapé, le nez dans le téléphone, quand la porte grinça.
Vas-y ! Vas-y ! hurlait le père, mais cétait trop tard. François entra tel un bulldozer, ignora son nouvel élève et ausculta les murs.
Vous avez une perceuse ?
Pourquoi faire ?
Pour entraîner le français, répondit François, en sortant une barre de traction, un sac de frappe, et une corde de son sac.
Je vais demander au voisin, murmura le père, prêt à seffondrer de fatigue. En attendant, faites connaissance : Clément, voilà François. Il souleva son fils, qui atteignait à peine le genou de François. Fiston, voici ton prof.
Comment tas fait pour avoir tous ces muscles ? balbutia Clément, oubliant le « bonjour ».
Jai fait plein de colonnes, répondit François, empilant les poids dhaltère.
Bon, amusez-vous, je vous laisse !
Tu es plus fort que Spider-Man ?
Est-ce que Spider-Man bench-press cent kilos ?
Clément ne saisit pas bien, mais sentit que la réponse était non.
Jaime pas les devoirs, déclara demblée le gamin.
Laisse ça aux ratés. Nous, cest gainage !
François se coucha au sol, attaqua les exercices. Clément, debout, le regardait faire, attendant que ce prof farfelu seffondre. Ce dernier changeait seulement de rythme et ajoutait du poids. Après les abdos, François enchaîna haltères, élastique de musculation, finissant par des pompes.
Alors cest bon, tu as retenu ? Tu veux être fort ? Ou tu comptes tempêtrer comme ce mutant dans ses toiles daraignée poussiéreuses toute ta vie ?
Clément secoua la tête.
Parfait ! Allez, tous les exercices trois fois quarante-cinq moins trente-neuf. Commence par les abdos !
Euh ça fait combien ?
À toi de me le dire !
Pas de perceuse, jai trouvé que la visseuse, hurla le père en surgissant, puis, découvrant son fils en train de se muscler, il resta coi. Je repasserai plus tard, murmura-t-il en refermant doucement la porte.
***
Le lendemain matin, à cinq heures et demie, la sonnette retentit. A demi réveillé, le père se dirigea vers lentrée, jurant intérieurement contre lintrus, mais en découvrant la boule à zéro surdimensionnée de François, il comprit quaucune insulte ne le couvrirait dassez de tuiles.
Il semblait que dans la nuit, François avait encore gonflé. Ses poches sous les yeux ressemblaient à de petits biceps.
Aujourdhui, histoire et géographie, tenue exigée : baskets, short, t-shirt. Cest cross à travers la ville avec exploration du patrimoine !
Mais il nest quen CM1 ! bafouilla le père.
Il y a des poèmes aussi au programme. Vous venez avec nous ?
Non merci, jétais assidu en classe.
Lannée du départ des troupes mongoles de notre région ?
Euh Je dois réveiller mon fils, fit Pierre en filant dans la chambre de Clément.
Quelques minutes plus tard, il revint, penaud.
Il ne se réveille pas
Habillez-le, il émergera en courant, conseilla François.
***
Trois fois par semaine, François frappait à la porte. Le lundi cétait pectoraux-triceps-épaules-maths-français, le mercredi : dos-biceps-littérature-anglais, le vendredi : jambes-histoire-géo.
Au bout de trois semaines, Clément débarqua dans la cuisine torse nu. Son père, découvrant les tablettes de chocolat de son fils, planqua maladroitement sa propre brioche derrière la bouilloire. Le garçon avait changé : il se tenait droit et sermonnait ses parents sur leur inaction physique.
Pierre, ça ne me plaît pas tout ça, avoua un soir la maman, au dîner. Tu sais ce que Clément a voulu pour son anniversaire ?
Je sais : une Playstation. Il la déjà réclamée.
Non, une échelle de gym et un blender à smoothies ! Je suis inquiète, ce François nest pas un prof, cest un coach obsédé du sport qui va bousiller notre fils.
Texagères, ils font des maths aussi
Tu as déjà vu un manuel scolaire entre leurs mains ?
Une table des calories
Voilà ! Tous ces bodybuilders on sait ce que ça donne.
Tu insinues quoi ?
Quils nont pas inventé leau chaude, voyons ! dit-elle en tapotant la table.
Et donc, tu préfères quil soit un sportif idiot plutôt quun gringalet boutonneux ?
Je veux juste un enfant normal ! Jexige que tout ça sarrête !
Soudain, le téléphone sonna.
Cest la maîtresse, reconnut la mère en décrochant, inquiète. Oui, allô Qua-t-il fait ? Oui, jarrive tout de suite
Alors ?
Clément sest battu ! Tu vois, je lavais dit, ça ne sent pas bon !
Jarrive avec toi.
***
Arrivés en taxi à lécole, ils furent aussitôt convoqués chez la directrice. La salle était envahie de parents, délèves, de la psychologue scolaire, de la maîtresse ; bruit de fond suffisant pour désaccorder le piano dà côté.
Ici, ce nest pas une salle de sport, cest une école ! lança une mère sur Pierre.
Que sest-il passé, au juste ? interrogea-t-il.
La maîtresse prit la parole.
Clément obligeait les autres à faire des tractions au portique, tout en comptant avec des divisions fractionnaires
Il faisait quoi ?
Une chaîne de tractions, avec chaque élève augmentant le nombre. Explication de Clément : « Cest de la fraction, madame ! »
Chut ! Les autres ne voulaient pas. Il les forçait avec des menaces.
Mais cest eux qui ont commencé ! Ils mont insulté, alors je leur ai montré comment on conjugue taré et crâneur. Ils ont foncé sur moi et jai dû répondre. Comme dit François Bernard : « Trop dénergie ? Tire sur la barre ! » et « Plutôt que se bagarrer, fais des fractions », conclut Clément, la tête basse.
Il a menacé de nous apprendre les racines carrées si on recommençait ! geignit un élève.
Il na pas sa place parmi nos enfants ! cria une maman, hystérique.
Minute commença le père de Clément. Donc, il ny a pas eu de bagarre ?
Les plaignants secouèrent la tête.
Donc, mon fils a répondu à leur provocation avec maths et sport ?
Et il leur a fait courir le stade en récitant du Baudelaire !
Tu vois, chuchota Pierre à sa femme, il ne finit pas bodybuilder stupide
Je voudrais mexcuser auprès de vous, intervint la directrice.
Quil sexcuse ! grogna une mère, montrant Clément du doigt.
Non, auprès des parents de Clément. Votre fils est remarquable, dit-elle à Pierre et sa femme. Mais vu son niveau, nous allons devoir le changer de classe.
Bravo ! Voilà où mènent les coachs débiles ! jubila lassemblée.
Je le fais passer en CM2. Il dépasse visiblement le programme, trancha la directrice.
Petit blanc. On entendait presque la jalousie et la rancœur ronger lauditoire, qui défilait lentement vers la sortie.
Allô, François Bernard ? Cest urgent On passe en CM2, il y aura des matières en plus, annonça Pierre dès la sortie.
***
Une semaine plus tard, Clément passait bel et bien en CM2. Deux semaines plus tard, il partait en compétition de crossfit et préparait sa première olympiade littéraire pour enfants. Un mois plus tard, Pierre recevait lappel dun des parents victimes du fameux clash… pour demander le numéro de François Bernard.
Petit à petit, une section enfantine sest créée, privilégiant les bonnes notes sur le carnet de correspondance, pas les performances au saut en longueur.
Même le chat a dû sy mettre au yoga.







