N’ose pas la toucher !

“Ne la touche pas !”

Maman a appelé avec une petite voix tremblante, comme une enfant :
“Élodie, tu peux venir…”
Son cœur a fait un bond dans sa poitrine. Elle avait déjà entendu ce ton-là quand Papi était mort. Toute la famille sétait précipitée pour trouver des tenues noiresseul Lucas, son frère aîné, en avait une, lui qui, au plus fort de son adolescence, ne jurait que par cette couleur. Ils avaient pris un train étouffant, erré dans un appartement lugubre. Papi était peintre, connu de beaucoup, mais à part Maman, sa seule fille, personne nétait venu pour lenterrement. Elle avait exactement la même voix aujourdhui.

“Quest-ce qui se passe ?” demanda Élodie, nerveuse, imaginant déjà la réaction de Raphaël si le mariage devait être reporté. La première fois, cétait à cause de sa jambe cassée en ski avec les copines. Raphaël lui avait hurlé dessusses parents avaient acheté les billets, posé leurs congés, et elle Il lui avait pourtant dit : “Ne va pas skier si tu ne sais pas !”

Mais là, ce nétait pas sa faute. Pourtant, elle se sentait coupable.

“Mamie est malade. On rentre de lhôpital, les analyses sont mauvaises.”

Élodie savait que Mamie avait passé des examens. Si Maman avait commencé par ça, elle aurait été triste, mais là Elle sest presque sentie soulagée : personne nétait mort, le mariage ne serait pas annulé. Au contraire, il fallait faire vite, tant que Mamie

Sa gorge sest serrée. Cétait terrifiant dy penser. Depuis toujours, Mamie était là. Maman racontait quaprès le départ de Papi, les laissant sans un sou, Mamie avait travaillé jour et nuit pour lui offrir une vie décente. Ce nest quà ses 17 ans que le “grand artiste” avait daigné aider sa fille. Et même aujourdhui, Mamie glissait des billets à Maman, à Lucas, à elle Comment faisait-elle avec sa petite retraite ?

“Jarrive.”

Mamie faisait bonne figure, essayait même de plaisanter.

“Ne tinquiète pas, ma puce, tout ira bien. Ils vont me faire de la chimio, ça marchera peut-être. Dommage pour mes cheveux, jai toujours eu cette tresse, je ne mimagine pas sans.”

Ses cheveux étaient magnifiqueslongs, épais. Gris maintenant, mais toujours superbes.

“Et si on les teignait pour le mariage ?” proposa Élodie. “Tu seras la plus belle !”

Mamie a souri, puis a plongé la main dans son porte-monnaie.

“Non, Mamie, garde ton argent, je men occupe !”

“Tu as un mariage à payer, tout coûte une fortune. Prends, ne discute pas. Tiens, jai un cadeau pour toi.”

Elle a fouillé dans larmoire, déplacé des sacs, avant de sortir un petit paquet rose.

“Trois mois à tricoter, mes yeux ne suivent plus”

Dedans, une écharpe dun blanc immaculé, un peu vieillotte, mais si touchante quÉlodie a décidé de la porter le jour J.

“Merci, Mamie, elle est parfaite !”

“Ta mère a dit que tu ne la mettrais jamais,” murmura Mamie, vexée. “Elle na jamais aimé ce que je faisaisje me souviens, je lui avais cousu une robe jaune, elle la tachée avec de la Bétadine exprès”

Sa voix tremblait. Élodie a vite rassuré Mamie, mentant en disant que Maman lavait fait par accident.

Entre le thé, la teinture et les bavardages, la journée a filé. Son téléphone, oublié dans lentrée, avait accumulé les notifications. On a sonné à la porte : cétait Lucas et son pote Théo, avec une boîte. À lintérieur, un chaton roux aux yeux malicieux.

“Marie-Claire, regardez ce quon vous amène !” sest exclamé Théo.

Mamie a eu les larmes aux yeux. Son chat, Gribouille, était mort il y a trois ans. Un roux têtu, son compagnon pendant douze ans. Elle avait refusé den reprendre un depuis.

“Théo, je vais mourir, où ira-t-il après ?”

“On ne le jettera pas, pfff,” a rétorqué Lucas. “Et dabord, vous nallez pas mourir.”

“Et avec quoi le nourrir ? Je nai même pas de lait !”

“Jy vais !” a proposé Élodie.

“Je taccompagne,” a ajouté Théo.

Elle navait pas envie de rester seule avec luiil y avait quelque chose dans son regard qui la mettait mal à laise. Quand elle lui avait tendu son faire-part, il lavait pris sans sourire :

“Dommage. Jespérais encore ma chance.”

Mais devant Mamie, impossible de rouspéter. Lucas aurait été de trop. Ils ont acheté une tarte et des croissants, que Mamie a critiqués (“Moi, je les fais mieux !”). Lucas a complimenté ses cheveux, Théo a demandé à voir lécharpeil la regardait, fasciné.

En rentrant, elle a vu les messages de Raphaël. Elle avait oublié le dîner avec ses beaux-parents. Il était furieux.

“Je tai dit que jétais chez Mamie. On vient de lui annoncer son diagnos”

“Elle a vécu sa vie,” a-t-il coupé. “Ne gâche pas la nôtre. Ma mère est déçue.”

Elle a dû le calmer à la maison. Une scène. Lécharpe ? “Une horreur, tu ne la porteras pas.”

La veille du mariage, Mamie a été hospitalisée. Élodie a suggéré dannulerpas envie de fêter. Raphaël a rappelé largent perdu au premier report. “Les invités sont là. Ta grand-mère na rien à faire là.”

Le jour J, elle a enfilé lécharpe.

“Mais pourquoi tu portes ce torchon ?” sest énervée Maman. “Une si belle robe gâchée”

Elle a pleuré. Raphaël est arrivé.

“Enlève ça !” a-t-il grondé.

“Non. Cest mon mariage.”

“Ma femme mobéit.”

“Je ne le suis pas encore.”

Quand il la attrapée au poignet, Théo a surgi :

“Ne la touche pas !”

“Dégage !” a craché Raphaël.

Lucas lui a mis un poing dans le nez.

“On va voir Mamie ?”

Dans le chaos, Élodie a cherché Théo du regard. Il les a suivis. Sur le perron décoré, elle savait déjà que rien ne serait plus comme avant.

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Je comptais sur un enfant tranquille