Petit Pierre grandit au sein d’une famille nombreuse. Son père, amateur de pastis, enchaînait les petits boulots, tandis que sa mère, employée à La Poste, se démenait sans relâche à son travail et à la maison pour nourrir leurs trois enfants.

Journal de Lucien – une histoire denfance et de gratitude

Jai grandi dans une famille nombreuse du côté dAngers. Mon père, Fernand, buvait un peu trop et perdait régulièrement son emploi, tandis que ma mère, Denise, travaillait dur à la poste du village et se donnait corps et âme à la maison pour nourrir ses trois enfants.

En tant quaîné, je donnais un coup de main à ma mère. Je moccupais de mes sœurs, portais de leau du puits et fendis du bois. Plus tard, mes sœurs grandirent et participèrent aussi aux corvées. Malheureusement, à ce moment-là, mon père était déjà parti. Il sétait empoisonné en buvant nimporte quoi avec des copains, et personne ne put rien y faire.

La vie nest pas devenue plus facile après son départ. Ma mère, épuisée, regrettait quand même son mari et soupirait souvent :
Il buvait, mais il était doux, il ne criait jamais. Il ne ramenait pas grand-chose mais apportait toujours quelques euros à la maison. Ah, pauvre Fernand, dans quelle galère tu nous as laissés

Pour ne pas trop entendre les lamentations de ma mère, je filais après mes tâches terminées. Je rejoignais le soir les copains à lorée du village, devant une vieille maison abandonnée depuis des années. Le perron, solide et large, nous servait de banc, et nous nous rassemblions comme des moineaux autour de graines de tournesol, à écouter ou raconter à tour de rôle nos histoires, vraies ou inventées.

Chez nous, il ny avait jamais dargent pour ces graines de tournesol ; maman faisait attention à tout. Mais mon amie et voisine, Camille, ne manquait jamais de men offrir. Elle me les glissait discrètement, dans la main ou dans la poche. Je lui murmurais toujours un « merci » avant de savourer les graines, comme le reste de la bande. Au fil du temps, javais même limpression quelle venait sasseoir près de moi exprès, rien que pour men partager.

Au début, javais honte daccepter ces petites attentions, mais je my suis habitué et masseyais toujours à côté de Camille, reconnaissant pour sa générosité.

Mais mon sens de léquité ne me laissait pas en paix: je voulais lui rendre la pareille. Après le déjeuner, jallais la retrouver dans son jardin familial. Je demandais toujours la même chose :
Tes parents sont partis travailler ?
Oui, ils sont tous les deux au boulot à cette heure-ci.

Je minstallais alors aux plates-bandes et, lair de rien, laidais à désherber tout en bavardant avec elle. Camille acceptait volontiers mon aide, et nos conversations rendaient ces travaux plus légers. Après, elle sortait une bouilloire fumante et un plat de chouquettes ou quelques caramels au beurre salé. Jessayais de refuser par politesse, mais elle insistait jusquà ce que je cède.

Les bonbons étaient rares à la maison, sauf peut-être à Noël. Jétais donc doublement touché par laccueil de Camille.

À lécole, je faisais de mon mieux pour ne pas être le dernier, même si je peinais avec les matières littéraires. Heureusement, en sport, personne ne me dépassait: cest pour cela que, plus tard, après le bac, je suis rentré à lécole du sport dAngers pour devenir professeur dEPS. Camille, elle, est devenue infirmière.

Avec lâge, on se croisait moins souvent, seulement lors des rassemblements en famille ou pendant les fêtes. La chétive Camille de mon enfance était devenue une jeune femme rayonnante et élancée, toujours pleine de bonté et de vivacité. Elle sest mariée tôt, après avoir perdu ses parents dans un accident terrible, cherchant réconfort dans une nouvelle famille.

Jai été surpris en apprenant quelle avait épousé Julien, un gars de notre coin, plutôt bavard et imprévisible. Je trouvais quils nallaient pas du tout ensemble, mais ils eurent vite un fils.

De mon côté, je prenais mon temps. Ma mère sétonnait parfois, mais mon boulot à la salle omnisports dAngers me prenait tout mon temps, et, contre toute attente, jai grimpé les échelons pour finir directeur. Mes sœurs, quant à elles, sont parties vivre à Nantes et Paris, fondant leur propre famille.

Mais tout nallait pas bien chez Camille.

Ma mère me racontait parfois :
Tu sais, le mari de Camille, cest tout le portrait de ton père. Il boit, traîne on ne sait où Il ne soccupe ni de son épouse ni de leur fils. Quelle peine! Je comprends tellement cette pauvre Camille !

Je serrais les poings de colère.
Mais pourquoi la-t-elle épousé ? Avant, elle na jamais manqué de rien Avec ce Julien, elle na récolté que des tracas. Je me rappelle de papa Cest douloureux, tout ça.

Oui, tu as raison, poursuit maman. Il vide la maison pour sacheter à boire : le lecteur CD, ses fringues, la vaisselle héritée de ses parents, il a même pris les serviettes ! Et il y en aura toujours pour lui acheter tout ça, en sachant très bien à quoi ça sert Mais bon.

Je demandai alors franchement :
Elle est dans la misère? Elle vient temprunter de largent, maman ?

Non, jamais, mais ses fins de mois sont très difficiles. Elle gagne juste de quoi joindre les deux bouts, et ne peut rien attendre de Julien. Pauvre gosse

Je tournais en rond dans le salon, perdu dans mes pensées. Voyant mon trouble, maman me mit en garde :
Lucien, surtout, ne va pas te mêler de leur histoire. Ce nest pas notre affaire. Un couple, cest délicat Si elle reste, cest quelle laime.

Je masseyais alors, et lui racontais, les souvenirs emplissant ma gorge, tout ce que Camille avait fait pour moi petit : les graines, les chouquettes, le thé, les sucreries. Je lui dis que je ne pouvais pas rester de marbre en sachant ce que vivait aujourdhui mon amie, surtout avec un petit garçon à élever.

Que vas-tu faire? me demanda maman, inquiète. Ne te laisse pas entraîner dans une bagarre avec ce type, Lucien. Les histoires dhomme soûl finissent mal. Le mieux, cest daider Camille autrement.

Je hochais la tête et repartis pour Angers. Quelques jours plus tard, je revins avec ma voiture chargée: deux gros sacs, des caisses de nourriture, des paquets de vêtements.

Tu tinstalles à la maison pour de bon, Lucien, ou quoi? sétonna maman, ravie mais surprise.

Non, jai mon poste à la ville, et mon logement aussi. Tout ça, cest pour toi et pour Camille. Les graines de tournesol, cest pour elle. Je préfère que tu les lui remettes discrètement, tu comprends ?

Et tes sœurs, elles nen auraient pas besoin au moins ?

Maman, tu sais bien que je leur envoie de largent à chaque fête. Avec leurs maris, elles nont besoin de rien.

Ma mère examina la cargaison : sacs de graines de tournesol, conserves, pâtes, farine, bonbons variés Elle marmonna, émue par la générosité de son fils.

Elle avait déjà lhabitude que je la gâte lors de mes passages: poisson frais, gourmandises, douceurs. Mais ce jour-là, cétait une cargaison extraordinaire.

Ah, mon Lucien, tu as un cœur en or Où donc est passée ta bonne étoile?

Elle suivit scrupuleusement mes instructions, allant chaque semaine chez Camille discrètement, un paquet sous la veste.

Au début, Camille hésitait, puis quand elle reçut un seau entier de graines de tournesol, elle comprit doù venaient tous ces cadeaux. Elle se mit à pleurer, passant les mains dans les graines, émue. Puis, elle dit à maman :
Dites merci à Lucien Il se souvient. Après tant dannées. Je le remercie du fond du cœur. Mais quil sinquiète moins pour nous. Jai demandé le divorce il y a deux semaines. Tout ce cauchemar va sarrêter bientôt, jespère.

Ma mère rentra chez nous, troublée. Camille libre, et mon fils, toujours célibataire?

Les jours passaient. Les visites et les goûters du samedi devinrent une habitude, conviviaux, discrets. Camille acceptait désormais mon aide, promettant de rembourser un jour, ce que maman refusait :
Ce nest pas pour toi, cest pour ton petit garçon. Le Bon Dieu aide souvent à travers les autres, accepte sans honte

Divorcée, Camille retrouva sa joie de vivre. De nouveaux rideaux ornaient ses fenêtres, le petit Paul entamait la maternelle, et maman jouait souvent les baby-sitters, appelée « mamie » par le petit. Japportais un jouet à chaque visite, et nous partagions un thé en repensant aux histoires de notre enfance, comme si les dernières années navaient été quun mauvais rêve.

Depuis, je venais presque toutes les semaines chez ma mère. Mon premier réflexe, à peine la porte franchie :
Camille est-elle passée ? Paul est-il là aujourdhui?

Maman souriait :
Tu pourrais dabord demander comment je vais vieux galopin !

Pardon alors, comment vas-tu, maman? disais-je en regardant déjà par la fenêtre. Elle riait :
Vas-y, file la voir, elle doit tattendre aussi. Et arrêtez donc de jouer au chat et à la souris, tout le village commence à parler.

Jembrassai maman brusquement.
Tu es formidable, maman, tu comprends tout sans jamais juger. Merci

Maman me bénit et fila prier, tandis que je sortais sur le pas de la porte. Avant de partir chez Camille, je pris dans le coffre le bouquet de chrysanthèmes blancs.

Quimporte les rumeurs du village: je marchais, cœur battant, vers la maison de Camille, sans savoir quelle se tenait derrière le rideau, guettant mon arrivée, les larmes aux yeux face au bouquet que je lui portais

Parfois, en repensant à tout cela, la leçon me frappe: il suffit de peu, parfois de quelques graines partagées, pour tisser un lien indestructible Et quon ne doit jamais oublier ceux qui ont su tendre la main au moment où lon en avait le plus besoin.

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Petit Pierre grandit au sein d’une famille nombreuse. Son père, amateur de pastis, enchaînait les petits boulots, tandis que sa mère, employée à La Poste, se démenait sans relâche à son travail et à la maison pour nourrir leurs trois enfants.
Sept jours avant minuit Lundi soir, dans une petite ville de province, on a encore coupé l’eau chaude. Pas pour tout le monde, seulement pour quelques immeubles près du marché, mais dans les conversations, on aurait dit qu’on avait bouché la Seine. Au kiosque à pain on râlait, dans la file pour les clémentines on commentait, dans le bus on débattait à qui les tuyaux étaient les plus vétustes. Il n’y avait toujours pas de neige, l’asphalte luisait de taches humides, et les guirlandes suspendues rue du Commerce paraissaient accrochées beaucoup trop tôt. Madame Tamara Ferraud ferma la porte de son rayon derrière la cliente et se massa le bas du dos. Au rayon “Tricotages”, il faisait lourd, même si le froid s’infiltrait par un jour entre le châssis et le rebord. Sur les cintres pendaient des pulls avec des rennes, de grosses chaussettes, des pyjamas avec “Bonne Année” en anglais et d’autres expressions dont elle ignorait la signification. Au-dessus du comptoir, une ampoule grésillait, comme si quelqu’un fredonnait doucement dans le coin. Il restait vingt minutes avant la fermeture. Tamara comptait déjà la caisse dans sa tête, s’imaginant chez elle, mettant la bouilloire en marche devant la fenêtre et appelant son fils. Cela faisait presque deux semaines qu’ils ne se parlaient plus, depuis une dispute au sujet de l’argent et de son nouveau travail. Il avait dit qu’il ne pouvait plus aider, qu’il avait un prêt immobilier, qu’elle devait “penser à l’avenir”. Elle avait répondu sèchement, puis encore plus. Depuis, son numéro s’affichait dans le répertoire comme celui d’un inconnu. Une nouvelle cliente entra, capuche et bouton manquant. — Ce serait pour des chaussettes, dit-elle, essuyant quelques gouttes sur son épaule. Pour mon mari. Il les use toutes, ces hommes-là… — Les maris, c’est toujours pareil, sourit Tamara, par routine. Là-bas, la laine est en promo. Tandis que la cliente fouillait les sachets, le téléphone vibra dans la poche de la blouse. Tamara le sortit, regarda l’écran et se figea. Numéro inconnu, mais un indicatif bien d’ici. — Prenez plutôt ceux-là, répondit-elle machinalement à la cliente. Ils partent bien. La femme acquiesça, cherchant son porte-monnaie. Le téléphone vibrait toujours. — Excusez-moi, murmura Tamara. J’en ai pour une seconde. Elle s’isola, appuya sur la touche verte. — Allô ? — Bonsoir… c’est le magasin “Tricotages” au marché ? — Oui. — C’est que… j’ai acheté chez vous un pull la semaine dernière, bleu, à losanges. On m’a dit qu’on pouvait échanger, si besoin. Mais il est… un peu court. J’ai noté le numéro du ticket, mais j’ai peut-être inversé un chiffre, je suis bien tombé chez vous ? Tamara regarda le pull bleu sur le comptoir, soigneusement plié. — Nous en avons, répondit-elle. Vous n’avez pas dû vous tromper. — Vraiment ? Je croyais avoir mal composé. J’ai pris le numéro sur le ticket, il y avait une tache dessus… sept ou un, je savais plus. — Passez demain, on ferme à dix-huit heures. On verra ce qu’on peut faire. — Merci. Ma femme n’ose pas avouer qu’elle s’est trompée de taille. Elle raccrocha, revint à la cliente, encaissa. Quand la dernière porte claqua, Tamara fixa longtemps son téléphone. Elle composa le numéro de son fils, garda le doigt sur la touche verte… puis rangea le portable. “Demain”, pensa-t-elle. “Demain, il sera temps.” Au même moment, la ligne 3 du bus passait devant le marché. Au volant, Monsieur Nicolas Petit, cinquante-sept ans, connaissait chaque nid-de-poule du quartier. Il aurait préféré la neige cette année, non pour les embouteillages, mais pour la lumière des lampadaires dans la poudreuse. Prochaine station, une femme en bonnet à pompon et un sac de la boulangerie “Chez Sylvie” montèrent, suivis d’un ado, puis d’un homme âgé à canne. — Les tickets, s’il vous plaît, lança Nicolas, sans hausser le ton. Monnaie, cartes, tickets. L’odeur des clémentines se mêlait à celle du tissu mouillé. Une voix derrière demanda si le bus allait jusqu’à la gare. — Oui, jusqu’au bout. Un message du régulateur s’afficha : “À partir de demain 7h, nouveau planning. Passe prendre la feuille.” Il soupira. Encore se lever plus tôt. À la station “Médiathèque”, il reconnut la silhouette d’une femme — Tatiana, son ex-femme, qu’il n’avait plus vue depuis des années, à part lors de rares baptêmes ou communions. L’hiver, la ligne 3, la fin décembre : la vie suivait ses détours. Dans la bibliothèque, Tatiana Chevalier, responsable du prêt, posait son sac lorsque sa collègue lui signala que l’ordinateur avait gelé alors que les lecteurs rapportaient leurs livres. En dépannant, Tatiana trouva dans un ouvrage une vieille photo : un garçon de huit ans en luge, un homme en bonnet derrière lui, un sourire familier — une parenté de regards avec Nicolas, autrefois. Dans le groupe Facebook local, une discussion éclatait : un paquet de jouets oublié dans le bus, retrouvé et restitué par erreur… ou bien, juste au bon moment, à celui qui, par miracle, devait le recevoir. Le lendemain, Tamara reçut l’homme au pull. Pendant qu’elle cherchait la bonne taille, il lui remit un papier avec quelques conseils sur les téléphones vieillissants, et elle sourit, soudain décidée à appeler son fils pour la première fois depuis des jours. Les excuses mutuelles coulent plus facilement autour du choix d’un forfait que sur de vieilles querelles. Troisième jour, la neige tomba enfin sur la petite ville. Le bus numéro 3 patinait près de la bibliothèque où Tatiana repartait en repensant à la vieille photo. À la question de savoir si elle allait poster une annonce, Nicolas lui dit : “Les gens doivent se souvenir qu’ils ont eu quelque chose.” Elle proposa, il accepta. Ce soir-là, la photo trouva sa propriétaire, reconnaissante en larmes. “C’est la dernière photo de mon mari et mon fils ensemble. Monsieur est décédé l’an passé.” Tatiana lui tendit l’image et murmura ce qui est parfois tout le réconfort qu’on peut donner : “Parfois, ce qui part revient. Même si on croyait que c’était perdu.” Au fil des jours, la petite ville changeait imperceptiblement. Marché enneigé, odeurs de mandarine et de pâté en croûte. Au hasard des files d’attente, des numéros mal composés tissaient de nouveaux liens : une inconnue conseillée d’être honnête avec sa mère pour le Nouvel An, un cadeau retrouvé, des excuses murmurées, une invitation à passer à la bibliothèque. À l’aube du 31 décembre, tout le monde se préparait. Tamara attendait son fils, Nicolas relisait une vieille lettre jamais envoyée, Tatiana posait entre deux livres la copie d’une photo retrouvée. Sur la place, inconnus et voisins étaient réunis, frappés parfois par la magie discrète des coïncidences. Au passage du Nouvel An, alors que Paris s’embrase, que les bulles claquent et que les souhaits croisés flottent, dans cette ville ordinaire où il y a sept jours encore il n’y avait ni neige, ni eau chaude, ni attente de miracle, chacun se couchait avec ce sentiment étrange — qu’il s’est produit quelque chose. Rien d’immense, rien d’éclatant, mais un léger déplacement de l’ordre du monde, un fil tendu entre inconnus. Sept jours avant minuit, dans cette petite ville française, on s’est contenté d’un peu de chaleur retrouvée, de mots attendus et d’un espoir discret — et cela valait bien une nuit blanche sous la neige.