Le Petit Supplément

Journal intime

Françoise, mais tu sais bien quelle a déjà un enfant ! Ou ça te convient, toi ? dit Monique, sappuyant sur la barrière et lançant un sourire narquois à sa voisine. Tu pouvais pas trouver mieux pour ton fils ? Il est pas mal, ni bancal ni idiot. Et il y a des filles à foison par ici, mais tu vois, cest tombé sur elle !

Jai poussé un soupir. Jamais je ne voulais admettre, même devant moi-même, que le choix dAntoine ne me plaisait pas vraiment. Et maintenant, lentendre de la bouche de ma vieille “amie”, cétait encore plus vexant.

Mais tu sais, Monique, les enfants, cest une bénédiction ! Cest quoi le problème ? Elle est jeune, belle, serviable, et je te garantis quelle a une bonne éducation. Son fils, elle la eu pendant le mariage, elle na rien fait de travers. Elle est veuve à son âge : on ne sait jamais de quoi demain sera fait. On lélèvera, on laimera, et jaurai un petit-fils de plus. Arrête donc de parler dans le vide !

Jai pincé les lèvres et jai chassé du revers de la main le gros chat tigré de Monique, qui se promenait déjà sur ma clôture.

Il recommence ! Ce matou ma déjà volé trois poussins. Surveille donc ta boule de poils, sinon je lâche Athos, et après tu ne viendras pas te plaindre.

Tu rigoles ! Monique a repoussé le chat de la barrière. Qui chassera qui, hein ? Je moccuperai de ce garnement ! Il ma déjà attrapé tous mes poussins lan dernier. Mais bon, avec les rats, il est formidable. Où veux-tu que ses instincts aillent ?

Quil garde ses instincts à la maison, voilà tout !

Ah, Françoise, jallais oublier ! Les bocaux ! Ta confiture doit être prête, non ?

Tu parles, tu papotes ici alors que quelquun la surveille là-bas ?!

Oh, cest Odile qui sen occupe. Elle est arrivée hier pour filer un coup de main au jardin.

Mais elle est enceinte, non ?

Justement, tout le monde saffaire dehors et elle, elle préfère faire la confiture. Elle ne veut pas rester les bras croisés. Elle nest pas ma belle-fille, cest de lor, cette fille !

Dans ce cas, faut la complimenter en face, pas dans son dos !

Pour garder lordre ! Monique a encore souri, malicieuse. Toi, le jour où tu seras belle-mère, prends-en de la graine. Avec trop de douceur, on te grimpe sur le dos !

On verra bien, va ! jai balayé lair de la main. Tu veux donc mes bocaux ou tu te débrouilles ? Jai autre chose à faire que papoter.

En raccompagnant Monique, je me suis enfin plongée dans la pâte. Demain, Antoine arrive avec sa fiancée pour nous les présenter. Sa fiancée… Je me suis soudain arrêtée, bras appuyés sur la table, fixant la fenêtre. Que va-t-il se passer ?

Je connaissais à peine Amandine. Je navais entendu parler delle que par quelques échos, et je ne lavais vue que de loin lors dune de mes visites à ma sœur, Josiane, dans le village voisin. Rien de spécial, vraiment. Une jeune femme comme les autres, blonde, de grands yeux lumineux, grande tout à fait à la taille dAntoine. Mais bon, “jeune fille”, ce nest plus lexpression. Une jeune femme, veuve avec un enfant, un petit garçon de trois ans aujourdhui. La vie ne lui a pas fait de cadeau à Amandine : orpheline tôt, élevée par ses grands-parents, ils lont soutenue, éduquée, mariée, ont eu juste le temps daccueillir leur arrière-petit-fils. Puis son mari a eu cet accident… La voilà veuve avec un enfant. Comment ne pas être prise de pitié ? Mais, pour être honnête, moi, je préférais la plaindre de loin. Mon cœur se serrait pour mon fils, cen était douloureux. Depuis le décès de son père, Antoine était mon unique pilier. Jétais à la fois heureuse de lavoir près de moi, mais inquiète pour son avenir. Un homme qui approche la trentaine, il serait temps de fonder une famille, et lui, il semblait attendre, disant vouloir “le grand amour”. Jusquau jour où il ma enfin annoncé quil avait trouvé “celle quil cherchait”… Amandine.

Jai alors filé voir ma sœur Josiane, pour en savoir plus.

Tas lair toute affolée, comme une poule !

Ben quoi, on ne sait jamais qui il amène, et ensuite ? Si ça ne va pas ?

Il va venir chez toi, cest vrai, mais pas pour longtemps.

Comment ça ? Jen suis restée bouche bée.

Antoine ne ta pas dit que je lui ai donné la vieille maison des grands-parents ? On ne peut pas y vivre pour linstant, elle tombe en ruines, mais le terrain est grand. Ils construiront.

Soudain, mes pensées se sont envolées dans tous les sens. Antoine partirait, et moi alors ? Certes, le village dà côté nest pas loin, il y a le car. Mais autre chose de se dire quil est là, à passer la soirée à la maison et donner un coup de main, que de savoir quil fera sa vie autrement. Moi, je ne viendrai plus que pour les grandes occasions.

Pourquoi tu fais cette tête ? Ça ne te réjouit pas ? Josiane sest radoucie, sasseyant près de moi. Il faut le laisser partir, Françoise. Antoine a grandi. Peu importe ta peur, cest temps pour lui davoir sa maison et de vivre sa famille.

Tu as raison. Mais jai peur. Et sils se plantent ? Et sil y a un problème, avec le petit ?

Tu veux que je te dise ? Des jeunes femmes, il y en a plein chez nous. Mais aucune na un cœur comme Amandine.

Cest justement ce qui me fait peur. Elle a lair trop parfaite.

Tu ne seras jamais contente ! Josiane sest presque fâchée. Si elle était insupportable, tu serais ravie ? Allez, Françoise, limportant cest quils soient heureux ensemble. Et surtout, ne fais pas de bêtises qui pourraient te coûter ton fils.

Quoi donc ? ai-je soufflé, inquiète.

Si tu ne lacceptes pas, tu risques de perdre Antoine. Je lai vu, comment il la regarde. Cest ça, lamour vrai.

Je lai écoutée, et une boule dangoisse a commencé à peser dans ma poitrine. Impossible de dormir ces nuits-là, mon cœur torturé grandissait dinquiétude. Et pourtant, impossible de dire pourquoi vraiment.

Jai secoué mes mains engourdies et suis revenue à ma pâte. Il fallait bien accueillir la future belle-fille comme il faut. Josiane avait raison, inutile de montrer à Antoine que tout cela me déplaît. Il faut essayer. On verra à lusage.

Mes petits chaussons, un à un, prenaient place sur le grand plateau. Soudain, un souvenir de mon défunt mari est remonté. Que ferais-je pour entendre ses conseils, pour sentir son soutien aujourdhui ! Il aimait tant ces petites bouchées, quil appelait des “pépites”. Il me prenait la main, lembrassait, et je me jetais dans ses bras, riant. Mes yeux se sont embués. Bon sang, Ivan me manque…

La nuit fut sans sommeil. Je me suis tournée cent fois, impossible de trouver le repos. Quand viendra enfin le matin…

Le lendemain, Amandine se tenait derrière Antoine, nosant lever les yeux sur moi, sa belle-mère. Son petit garçon, Sylvain, gigotait sur ses genoux, fasciné par ce nouveau décor. Le vieux chien Athos surveillait sans aboyer, ce qui lintriguait. Il regardait partout, le chat gris faisait le fier dans lherbe, queue en lair. Sylvain, curieux, a voulu le suivre.

Laisse-le se dégourdir un peu. Je vais enfermer Athos, il ny a rien à craindre ici, tu le vois dici. Jobservais ma future belle-fille.

Une drôle de jeune femme, mine fatiguée. On ne dirait pas que ce solide gamin était son fils. Un élan de tendresse a bousculé mon angoisse. Sylvain a sauté à mes pieds et ma regardée plein despoir.

Le chat, il va où ?

De quel chat tu parles ? Je nai pas de chat chez moi. Tu las vu où ?

Il a montré du doigt et jai eu un sursaut.

Viens vite, faut pas quil aille embêter mes poussins !

Ensemble, on a couru rattraper le rusé matou au poulailler.

Vilain ! File de là ! Jai lancé ma pantoufle sur le chat sans conviction.

Voir Sylvain rire ma attendrie, je lui ai même montré un poussin quil nosait toucher, se contentant de le caresser.

Il est petit !

Je lai fait asseoir sur mes genoux, lui ai tendu un gâteau, et jai surpris le regard inquiet dAmandine sur Antoine.

Il est gentil ce petit. Et gourmand, cest le rêve de toutes les mamies.

Quand je vis Amandine souffler, je me suis rendu compte quelle était inquiète, soucieuse pour son enfant. Cest une bonne maman. Un peu de chaleur a envahi ma poitrine, laissant à langoisse moins de place. Oui, il reste une part de crainte, mais je respire mieux.

Antoine, tout sourire, parlait de mariage ; Amandine, elle, ne pipait mot.

Antoine sorti, je me suis approchée :

Tu dis rien, Amandine ? Mange, mon grand ! en glissant des cerises vers Sylvain.

Que veux-tu que je dise ? Jai dit à Antoine que je voulais un mariage simple. Signer à la mairie et cest fini.

Et lui ?

Il refuse. Il dit que sa famille attend, quil ne veut froisser personne.

Il na pas tort, mais tu as ton mot à dire. Pourquoi tu ne veux pas de cérémonie ?

Amandine a levé ses yeux gris vers moi, hésitante, puis, doucement :

Jai peur. Heureux en silence, cest mieux. Jai déjà célébré un mariage, joyeusement, et voilà le résultat…

Tu sais, Amandine. Jai appris que ton mari est parti trop tôt, cest un chagrin énorme, mais si vraiment il taimait, il serait content que tu retrouves le bonheur. On ne peut rien contre le destin. Il faut accueillir ce quil nous envoie, avec reconnaissance ou non, mais cest à chacun de choisir. Fuir ce qui doit arriver ne sert à rien.

Cest que Javais peur…

Peur de quoi ?

Que vous me jugiez.

Pour quelle raison ?

De vouloir me remarier. Et avec quelquun comme Antoine ! Il aurait pu en choisir une autre. Et cest tombé sur moi…

Sylvain, fourré dans mes bras, ma regardée de ses grands yeux sérieux.

Et toi, tes qui ?

Ta nouvelle mamie, Sylvain. Mamie Françoise, tu peux mappeler.

Daccord ! Il a hoché la tête, très solennel.

Finalement, le mariage a eu lieu comme Antoine le voulait. Les langues nont pas manqué de jaser, mais devant mon regard fermé, les moqueries ont vite cessé.

Antoine et Amandine ont vécu presque un an dans ma maison. Jai oublié toutes les angoisses, et, en voyant la tendresse dAmandine envers Antoine, jai compris quil fallait lâcher prise. Plus facile à dire quà faire, la vie en communauté nest pas sans accrocs. Quelquefois, je lui lançais une remarque, mais Amandine, sans jamais répondre, savait toujours désamorcer la situation par sa douceur.

Mais défends-toi, parfois ! Dis-le à ton mari ! lançait Monique en conduisant sa vache.

Et alors, la belle-mère se dispute avec le fils… Quelle ambiance ! Super conseil, Monique ! répondait Amandine, ironique.

Tes trop fière, Amandine. Ça ne rend pas service.

Cest mieux de suivre son chemin et découter un peu moins les bonnes âmes, répliquait Amandine en rentrant.

Monique sen offusquait, et la rumeur repartait dans le village.

Puis, la maison quAntoine construisait fut enfin prête. Ils sy installèrent, la vie saccéléra. Un matin, Amandine me dit, embêtée, que quelque chose “clochait”. Le médecin fut formel :

Vous êtes enceinte, madame.

Comment ? Ah, je ny croyais pas ! Je nimaginais plus…

Il y a quelques complications et il va falloir vous ménager. Mais nous ferons tout pour que tout se passe bien.

Je suis venue tout de suite pour aider avec Sylvain. Quand jai ouvert la porte, Amandine a reculé dun pas.

Quest-ce quil y a ?

Oh, rien. Juste… votre visage tout fermé, jai cru que vous men vouliez.

Je me suis étonnée. Quelle langue de vipère, cette Monique ! Elle ma fâchée ce matin, et voilà pourquoi jarrive ici, la boule au ventre.

Son fils a déjà un passé, maintenant tu vas avoir à toccuper dune malade… Si cest le moment de reculer

Mais que fais-tu, Monique ? Ta mère ne ta pas assez aimée que tas tant de venin en toi ? Quest-ce que ta fait Amandine pour mériter ta haine ?

Elle ne mintéresse pas ! Monique a tourné les talons devant mon visage orageux. Allez, cétait pour rire. Jespère que tout ira bien, voilà tout !

Jai tourné la tête, peinée, et pris le chemin de la maison. Malgré tous mes efforts pour me calmer, impossible. Amandine la tout de suite vu.

Ne fais pas attention, Amandine. Cest rien, jai croisé deux femmes qui se sont engueulées dans le bus, et ça ma fichu en lair.

Amandine ma souri. Elle savait que je mentais, mais elle me remerciait de vouloir lépargner.

Tu veux que je taide à préparer tes affaires ?

Cest prêt. Jai juste pas envie daller à lhôpital.

Il le faut Si cest pour le bébé, on ne discute pas ! Sylvain sera bien ici avec moi, pas dinquiétude.

Antoine a accompagné Amandine à lhôpital. Les jours ont passé, interminables. Au fil du temps, le pronostic sest amélioré, jusquà ce que les médecins décident de la renvoyer à la maison.

Il y a quelquun pour vous aider à la maison ?

Oui, ma belle-mère est là pour nous.

Votre belle-mère ? Pas trop dur ?

Pas du tout ! a ri Amandine. Elle est formidable, ma belle-maman ! Rien à voir avec les clichés.

Tant mieux, cest rare dentendre ça.

Amandine allait rentrer. Pendant ce temps, je tournais en rond, obsédée : comment allais-je lui dire que Sylvain avait disparu ?

Ce matin-là, Sylvain, bien sage dhabitude, jouait dans le jardin, pendant que je préparais les plats pour le retour dAmandine. Je le voyais, absorbé par ses constructions dans le sable, depuis la fenêtre. Le temps de sortir la marmite, un regard dehors : plus de Sylvain.

Mais où es-tu ? Jai éteint le gaz, essuyé mes mains, filé dehors. Plus de gamin dans le jardin, la barrière grande ouverte, la rue déserte. Jai eu la panique, surtout depuis combien de temps ? Quelques minutes ?

Sylvain, lui, en entendant des cris de lautre côté de la barrière, avait filé voir. Devant la maison, des gamins du village martyrisaient un chiot noir et blanc, encerclés autour de lui.

Laissez-le ! Il a mal ! Sylvain a trouvé la barrière, a couru dans la rue.

On sest moqué de lui, mais il sest battu, a réussi à prendre le chiot. Quand les voyous ont disparu en entendant crier une passante, Sylvain sest retrouvé loin de la maison, perdu.

Quels enfants, de nos jours ! On vous a pas tapés assez, non ? a tempêté la femme.

Elle sest arrêtée, observant Sylvain, blotti contre le chiot tremblant.

Et toi, tu vas lui faire du mal aussi ?

Non, il a peur, il a mal !

Bien.

Elle est partie, et Sylvain, ne sachant pas où aller, sest rappelé : “Si tu te perds, tu ne bouges pas, on viendra te trouver.” Il a repéré un banc devant une maison et sest assis, tout près de son nouveau petit ami.

Il ne savait pas quil était loin de la maison et que je le cherchais dans toutes les rues proches.

Quand Antoine est arrivé, la barrière grande ouverte, il sest douté quune galère était arrivée. Il a vite garé la voiture.

Attends-moi, Amandine, je vais les retrouver, toi ne tinquiète pas.

Je tournais sur les rues voisines, Antoine me trouva bientôt.

Maman, Sylvain a disparu je ne comprends pas, je le cherchais juste à côté.

Tinquiète pas, on va le retrouver. Toi tu restes dans le coin ; je fais le tour. Surtout, ne dis rien à Amandine maintenant.

Il la finalement retrouvé, une heure après, endormi sur un banc, serrant dans ses bras le chiot noir et blanc, qui aboya de toutes ses forces.

Eh bien, on va en faire un chien de garde ! Antoine a caressé le chiot et secoué doucement Sylvain. Réveille-toi, mon grand.

Papa je nai pas bougé, comme tu as dit. Je suis resté là.

Tes un champion ! Cest qui, ce petit chien ?

Regarde, il ressemble à Athos, de chez mamie !

Je dirais que cest plutôt un Porthos, vu son ventre. Tu le veux, ce chien ?

Tu crois que je peux ?

Évidemment ! Une maison sans chien, ça ne vaut rien ! On verra ce quil deviendra, ce gaillard.

De retour à la maison, jattendais en larmes, nosant imaginer le pire. Les voir arriver ma coupé les jambes ; je me suis précipitée, ai pris Sylvain dans mes bras, le serrant fort.

Tu mas fait une telle peur, mon chéri

Je ne recommencerai pas, mamie !

Jai pleuré en silence, le tenant contre mon cœur. Quon vienne me dire quil nest pas mon petit-fils ! Que Monique soccupe de ses oignons !

Amandine na su la vraie histoire que plus tard ; Sylvain na rien dit sur linstant, devinant quelle devait prendre soin delle. Le soir, tout le monde riait en lavant le chiot, qui, évidemment, était couvert de puces, en le séchant à moitié trempés, à moitié enlacés.

Tu mas manqué ! a lancé Amandine en serrant Sylvain.

Toi aussi, tas manqué !

Sa sœur est née à la date prévue, une petite fille dynamique, prénommée Pauline, en hommage à moi. Jai revécu, heureuse, toujours prête à passer voir les enfants dans le village voisin. Au début, javais peur quAmandine men veuille, quelle ne me laisse plus ses enfants. Mais elle ne ma jamais rien reproché.

Sylvain aurait pu filer comme ça avec moi aussi, tu sais Ne te blâme pas. Il aime tous les êtres vivants. Même les coccinelles, il les sauve de la chaussée

Un cœur grand, cest important.

Je ne donnais mon avis que quand on me le demandait, je donnais surtout mes bras. Et, voyant à quel point Amandine lappréciait, jétais prête à tout pour mériter son : “Merci, maman !”

Rien ne me rendait plus heureuse que de voir Sylvain courir vers moi pour un câlin, et Amandine, radieuse, me tendant la petite. Je savais que je faisais bien. Que tout allait dans le bon sens.

Encore chez tes petits-enfants, Françoise ? Monique marrêtait à la grille, me voyant fermer la maison. Tu vas les gâter !

Mes petits-enfants, Monique. Jen ai deux.

Ten as quune vraie, pourtant.

Deux, Monique, deux. Deux enfants, deux petits-enfants. Et tous les deux, je les aime. Mais toi, tu ne comprends rien à ça, pas vrai ? Je rangeais mes clés sans répondre. Tu veux un secret, toi qui passes ton temps à donner des conseils ?

Allez, étonne-moi.

Lamour, ma vieille, cest à double sens. Faut savoir en donner pour en recevoir. Moi, mes enfants et mes petits-enfants maiment, et toi ?

Eh bien, on me respecte !

Cest déjà ça. Mais tu verras, lamour, cest mieux. Hein, Monique ? Je lui ai fait un clin dœil, avant de filer. Il était temps : le car allait bientôt passer, et eux, ils mattendaient.

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Le Petit Supplément
— Tu es à moi. Je t’ai «achetée», compris ? Alors, ferme-la ! — Je refuse d’être la femme de l’ombre, j’en ai assez d’être ta maîtresse ! Marc, quand vas-tu divorcer ? Tu me l’as promis ! Nos sentiments ne comptent donc pour rien ? Tu disais que rien ne te retient dans ton mariage ! Alors voilà mon ultimatum : tu divorces ou je pars ! *** Aline scrutait la cour de son petit studio parisien, observant le vent qui faisait rouler une canette vide. Un spectacle aussi morose que ses pensées depuis des semaines. Derrière elle, le clic du canapé : Paul s’était réveillé. — Tu veux du café ? demanda-t-il avec une voix ensommeillée. — Oui. Elle ne se retourna pas. Voir son visage froissé, son regard coupable et ses épaules voûtées ne la tentait pas. Paul était gentil. Mais sa gentillesse ne remplissait pas le frigo, ni son compte en banque. Aline appuya son front contre la vitre froide. Dans la poche de sa robe de chambre, son téléphone vibrait. Elle savait qui c’était : Marc, l’homme qui lui avait offert tout ce dont elle avait rêvé… puis l’a enfermée dans une cage dorée. *** Être l’aînée d’une famille nombreuse, c’est un fardeau, pas une distinction. Un sac de pierres dont on t’affuble à cinq ans : « T’es forte, alors porte ! » Elle haïssait ce mot, « forte ». Son père le répétait quand elle lavait des cages d’escalier à dix ans pour de quoi s’offrir une glace qu’il ne lui achetait jamais. Il aurait pu réussir, son père, il était intelligent, manuel… Mais il avait cassé quelque chose en lui jeune. Il avait choisi le canapé, la télé, et le droit d’ordonner. — Où est l’argent ? grondait-il si elle essayait de cacher le billet offert par sa grand-mère. — C’est pour mes cahiers ! rétorquait-elle. Le coup partait, brutal, imprévisible. Une paume lourde sur la joue. Mais Aline avait appris à ne pas pleurer. Les larmes attisaient la bête, elle le savait. Elle serrait les poings jusqu’au sang. — T’as pas intérêt, murmurait-elle. Ne me touche pas. Un jour, il leva une chaise contre elle. Sa mère, recroquevillée, protégeait les petits. Mais Aline ne recula pas. Elle saisit une tasse lourde, le fixa droit dans les yeux : — Vas-y, essaye. Je n’ai pas peur de toi. Il reposa la chaise, cracha au sol, sortit fumer sur le balcon. Ce jour-là, elle se jura qu’elle s’en irait. Qu’elle fendrait une autre vie à coup de dents. Une vie où personne n’oserait lui dicter sa conduite. Elle travaillait comme une acharnée. Lycée scientifique à l’autre bout de Paris ? Même pas peur. Se lever à cinq heures, bus glacé, finir de dormir debout… Peu importait : il fallait des notes. Car le seul capital dont elle disposait, c’étaient ses connaissances. Ses parents ne félicitaient jamais. Quand elle gagna une médaille au concours général, son père marmonna : — Tu pourrais filer un coup de main à ta mère plutôt ! On la respectait au lycée, mais de loin : trop dure, trop ambitieuse. Puis ce fut la prépa. Là, elle comprit que l’intelligence ne suffit pas toujours. — T’as vu son pull ? susurra une fille du coin, la fille du procureur. On dirait qu’il vient de la Croix Rouge. Aline entendit, redressa le menton, passa dignement… mais fulminait intérieurement. Elle haïssait ces enfants à iPhone, chauffeurs et air assuré de tout mériter. — Moi j’aurai une bourse, pensa-t-elle. Vous paierez. Et je vous surpasserai. Ce fut le cas. Meilleure école d’ingénieur, mention, bourse, victoire. Quand les résultats sont tombés, Aline a pleuré de joie dans son oreiller — pour ne pas réveiller les petits. Elle l’avait fait ! Libre ! *** Paris, la grande, l’accueillit par son vacarme, sa poussière et sa froideur. La résidence étudiante ? L’enfer sur terre : cafards, voisins saouls, musique, et odeur de poisson grillé. — Pourquoi tu fais la tête ? lança sa coloc, une certaine Jeannette, la bouche fardée. Viens en boîte, ce soir, les mecs paient tout. — J’ai cours, répondit Aline, installant ses bouquins. — Tu parles ! Les études ne rempliront pas ton frigo. Mais la jeunesse, on ne la rattrape pas. Elle avait raison, mais à sa façon. Jeannette vivait au jour le jour. Aline, elle, planifiait sur cinq ans. Mais les plans se heurtaient à la réalité : la bourse payait à peine les pâtes. Autour, des filles élégantes, parfumées, indifférentes au prix des boutiques — tout ce qu’Aline n’était pas. Elle se regarda dans la vitrine : vieille veste, boots usés, visage éteint. Dix-huit ans, et déjà usée. — Je mérite mieux, souffla-t-elle. L’univers l’a entendue. Ou peut-être le diable. Voyage à Nantes obligé pour les vacances. Plus de billets sauf pour un compartiment première classe, dernière minute. — C’est ta chance, mignonne, glissa la contrôleuse. Son voisin était un homme d’une quarantaine d’années, costard, Macbook, effluve de cuir et bon cigare. — Marc, dit-il d’une voix grave. Le genre de voix qui n’admet pas de réponse. — Aline. Ils parlèrent du temps, puis de la vie. Aline se confia comme jamais : le père, la pauvreté, le rêve de master à Londres, la trouille d’être seule sans un centime. Il écoutait sans juger, ses yeux sombres posés sur elle, la transperçant presque. — Tu es belle, Aline. Il y a du panache en toi. C’est rare, de nos jours. Elle rougit. — Merci… — Tu veux de l’aide ? Un travail ? — J’étudie à plein temps. Pas le choix. — Je peux t’aider, dit-il, lui tendant sa carte. J’ai des affaires et des contacts. Appelle-moi. Aline mit la carte dans sa poche, tremblante. *** Elle appela une semaine plus tard. Marc tint parole, la plaça dans un bureau tranquille, à trier des papiers, pour un salaire impensable pour elle. Mais ce n’était que le début : — Tu dois t’habiller dignement, dit-il un jour, lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de correct. — Je ne peux pas accepter. — Prends. Ce n’est pas un cadeau. Un investissement. Il avait l’art de convaincre. Elle accepta. Dîners dans les grands restaurants, fleurs livrées à la cité U (jalousie des colocs), voiture avec chauffeur… Elle tomba folle amoureuse. Marc était tout ce que n’était pas son père : fort, généreux, protecteur, efficace. — Tu es ma petite princesse, chuchotait-il. Qu’il soit marié, elle le découvrit trop tard. Et elle était déjà prise. — On fait chambre à part depuis longtemps, disait Marc. C’est pour les enfants. Séparation compliquée, attends un peu, mon trésor. Je règle tout. Elle attendait. Elle endura quand sa femme vint hurler à la fac : renvoi. Marc la recasa sur-le-champ à Polytechnique, tout frais payés. — T’inquiète, tu es sous ma protection. Elle supporta les cachettes, les Noëls seuls, les anniversaires solitaires. Puis la grossesse. Deux barres. Larmes de bonheur. « Cette fois, il partira enfin, il ne pourra plus reculer. » Marc arriva une heure après son appel. Visage de marbre. — Aline, tu délires ? Un enfant ? T’as la vie devant toi ! — Mais je veux… — J’ai dit : pas maintenant. Il la conduisit dans la meilleure clinique privée. Tout fut rapide. Pas de douleur physique. Mais au fond, quelque chose s’était brisé. — Tu as bien fait, la rassurait-il ensuite. Nous aurons un enfant… plus tard. Aline alors changea. La petite fille candide resta sur la table d’opération. Désormais, elle était une femme froide, calculatrice. Cours d’anglais ? Oui. Abonnement fitness de luxe ? Oui. Esthéticienne, styliste, vacances à Nice (seule pendant ses « déplacements ») ? Oui. Elle se façonnait pour devenir parfaite. Ses parents ? Elle payait. Matériel neuf, virement pour changer les pneus de la vieille Renault. Son père se faisait doux : — Dis, ma fille, tu pourrais aider pour la voiture ? Elle aidait. Ce sentiment de pouvoir lui plaisait. Mais l’amour s’effilait. Marc devenait jaloux, contrôlant ses appels, interdisant les copines. — Tu es à moi, répétait-il. Pas une déclaration, une menace désormais. — Je ne suis pas un objet, Marc. — Si. C’est moi qui t’ai faite, sans moi tu n’es rien. Tu retourneras dans ta cage à cafards. Trois ans de cage dorée. — Je pars, dit-elle un soir. Il éclata de rire. — Pour aller où ? Retourner chez ta mère, c’est ça ? — Je trouverai. Toute seule. — Essaie donc. Il était persuadé qu’elle ramperait. Mais Aline tint bon. *** Les premiers mois furent un enfer : studio lugubre, pâtes, métro. Mais elle tint. Diplôme de grande école, anglais parfait, caractère forgé : elle décrocha un premier poste dans une boîte de logistique internationale. Assistante, mais à potentiel. C’est là qu’elle rencontra Paul. Simple, drôle, toujours en baskets, jean : avec lui, elle mangeait des pizzas sur un banc, riait sans calculer. Ils emménagèrent. D’abord, c’était le paradis : la liberté ! Plus de cadenassage. Mais l’euphorie passa. La routine s’installa. — Paul, le loyer ? — Oui, chérie. J’attends la paie, prête-moi. — Encore ? Paul était ingénieur, rarement motivé. Le soir, c’était console ou bar. — Tu pourrais te bouger, fit remarquer Aline. Apprends l’anglais, forme-toi ! — À quoi bon ? L’essentiel, c’est d’être heureux, non ? Aline n’en pouvait plus de ce rythme, de ce niveau de vie. Elle voulait autre chose. Et ce matin-là, elle hésitait. Son smartphone vibra encore. « Bébé, arrête tes caprices. J’ai pris des billets pour l’île Maurice. Départ vendredi. J’ai divorcé. » Cette phrase la tétanisa. Divorcé ? Vraiment ? — Aline, tu rêves ? demanda Paul en la prenant par la taille. Elle se dégagea. — Rien, c’est le boulot. — Laisse tomber. Ciné ce soir ? Un blockbuster sort. — J’ai mes cours. Un examen dans deux mois. Pas de temps pour le ciné, Paul. Il soupira, vexé. — Tu ne penses qu’à ta carrière. Et la famille, alors ? Les enfants ? Enfants. Le mot rouvrit une cicatrice ancienne. — Il faut une base solide pour faire un enfant, Paul ! Un appart, une voiture, un peu de sécurité ! Pas une vie d’expédients ! — Ah, ça recommence… Tu parles que d’argent ! Il claqua la porte de la cuisine, furieux. Aline s’assit. Un choix l’attendait. Marc : l’argent, le statut, la promesse d’aider sa famille, un business clé en main… mais la cage de retour, la dépendance, le contrôle. Paul : la liberté, la simplicité. Mais une précarité usante, tout à porter sur ses épaules. « J’ai divorcé. » Aline hésita à répondre. *** Elle accepta de le voir. Au restaurant, celui de leur première année ensemble. Marc avait fière allure, bronzé, en forme. Sur la table, un écrin en velours. — Je savais que tu viendrais, sourit-il. Tu es une femme intelligente. — Tu as vraiment divorcé ? — C’est en cours. Elle veut la moitié du business, mais mes avocats vont gérer. Le principal, c’est nous deux. Il ouvrit l’écrin : une bague magnifique, pierre énorme. — Épouse-moi, Aline. Je t’offre tout. Appartement, voiture, la vie de rêve. Tu n’as pas à travailler. Ta place, c’est à mes côtés. Sois mon bijou. Aline regardait le diamant, parfait, froid. — Et si je veux travailler ? Faire une carrière ? Marc posa sa main lourde sur la sienne. — À quoi bon ? Tu m’as, moi. Je m’occupe de tout. Tu seras heureuse, chérie. Épanouis-toi… en m’aimant. Aline comprit soudain : rien n’avait changé. Il ne voyait en elle qu’un trophée, une poupée. Elle revisualisa son père : « Où est l’argent ? », Paul : « Prête-moi pour la fin du mois ? » Tous exigeaient. Obéissance, confort ou possession. Et elle, que voulait-elle ? Aline soutint le regard de Marc. Y devina, derrière le masque, la peur : peur de vieillir, d’être seul. Il voulait acheter sa jeunesse pour se rassurer. — Non, dit-elle. Marc gela, son sourire s’effondra. — Quoi ? Tu fais monter les enchères ? — Non. J’ai dit non, c’est tout. Elle se leva. — Paie-le chez toi, siffla-t-il, hystérique. Tu crèveras dans la misère ! Sans moi tu n’es rien ! — Je suis Aline. Je me suis forgée seule. Sans se retourner, elle sortit, le cœur battant mais soudain si légère. *** Dehors, il pleuvait sur Paris. Elle inspira profondément l’air humide. Son portable vibra de nouveau. Pas Marc, pas Paul. Numéro inconnu. — Allô ? Madame Bouchard ? — Oui ? — Je suis DRH chez Euro Logistique. Vos tests et votre niveau d’anglais nous ont bluffés. Nous souhaitons vous proposer un poste de responsable régional. Salaire… La somme énoncée provoqua un arrêt net d’Aline sur le trottoir. Plus que Marc ne lui avait jamais donné chaque mois. Largement. — Vous acceptez ? — Oui… oui, j’accepte ! — Parfait. On vous attend lundi. Elle raccrocha et éclata de rire. Les passants la dévisageaient — peu importait. Elle avait gagné. Seule. Sans sponsor, ni aumône. Le soir, elle rentra. Paul glandait sur le canapé, PC sur les genoux. — Ah, t’es rentrée. Y’a à bouffer ? Elle le dévisagea. Sans colère. Juste comme un meuble dépassé à jeter. — Paul, faut qu’on parle. — Quoi, encore ? — Je m’en vais. Il sursauta. — Pardon ? Où ça ? Chez ton riche plan ? — Non. Dans ma nouvelle vie. Toi, t’es bien ici. Elle fit sa valise en une heure. Paul essaya de hurler, d’accuser, puis de pleurer. Mais Aline était inébranlable. *** Six mois plus tard. Aline était installée dans son bureau du vingtième étage, vue panoramique sur Paris autrefois hostile. Désormais, la ville était à ses pieds. Sur la tablette, un flash info : « Scandale : Marc D., célèbre homme d’affaires, ruiné. Ex-femme récupère 70% des biens, reste des avoirs saisis… » Aline sourit. Boomerang, toujours. La porte s’ouvrit. Un jeune homme entra, grand, regard brillant. — Madame Bouchard, les partenaires chinois sont là. On commence ? C’était Maxime, son nouvel analyste. Doué, ambitieux, et il la regardait d’une façon qui ne trompe pas. — J’arrive, Maxime. Elle ajusta sa veste impeccable. Aline se souvint de la petite fille qui lavait l’escalier, se promettant de n’obéir à personne. — J’ai tenu parole, souffla-t-elle à son reflet. Elle sortit, les talons claquant. Sûre d’elle. Libre. Heureuse. La vie commençait enfin — à ses conditions.