Les limites de la patience

Les frontières de la patience

Pourquoi tu fais cette tête denterrement ? Tu tes disputé avec Églantine ou quoi ? lança Stanislas à son ami, observant son visage sombre et fatigué. Faut pas ten faire, tu sais comment elles sont… Aujourdhui elles semportent, demain elles tembrassent, impossible de vivre sans toi !

On a rompu, marmonna Grégoire, lair fermé, bien décidé à ne pas prolonger la conversation. Et je préférerais quon ne sattarde pas là-dessus.

Stanislas resta bouche bée, les yeux ronds détonnement la surprise lui coupa la parole pendant quelques instants. Rompu ? Cétait impossible ! Il connaissait Grégoire, il avait vu à quel point il était fou dÉglantine. Ce nétait pas une passade : lhomme la portait littéralement aux nues.

Stanislas se souvenait très bien du comportement de son pote ces derniers temps. Pour être honnête, il avait toujours du mal à croire à la transformation : Grégoire, pressé, achetait un immense bouquet de pivoines chez le fleuriste du Boulevard Raspail avant daller à leurs rendez-vous, se vantait devant les copains des cadeaux luxueux offerts à Églantine et racontait leurs dîners dans des restaurants panoramiques autour de la Défense. Chaque vendredi, cétait une brasserie branchée ; chaque samedi, théâtre ou expo. Autrefois, Grégoire avait horreur de ce genre de sorties ! Il préférait pêcher dans la Seine ou regarder le PSG à la télé, pas rester béat devant une toile ou écouter Racine. Mais pour Églantine, il sétait fait violence, bouleversant tout son quotidien.

Tu mépates, finit par lâcher Stanislas, sans y croire. Comment cela avait-il pu tourner court entre ces deux tourtereaux ? Tas dépensé une fortune pour elle ! Tu nous as tous mis de côté, tas même commencé à construire une maison ! Et tout seffondre ?

Il ne voulait pas paraître lourd, seulement touché et sincèrement peiné pour son ami, bouleversé par lamour et devenu lombre de lui-même.

Oui, cest fini, confirma Grégoire, le regard vissé à lécran de son MacBook. Prétendant soudain devoir rendre un « rapport urgent », il se mit à pianoter mécaniquement, évitant un peu plus la discussion qui le hantait. Mais il navait aucune intention de froisser Stanislas, quil savait inquiet.

À lintérieur, la tempête se déchaînait. Il comprenait bien que son ami voulait laider ; mais, à cet instant, il naspirait quà une chose : être seul, ne plus parler. Même dans un café du Marais, impossible dêtre tranquille ! Il nen pouvait plus de ce sujet. Et personne ne semblait le comprendre.

En son for intérieur, Grégoire refusait daccepter la rupture. Oui, il avait aimé Églantine. Véritablement, sans compter largent ni leffort. Et cest bien parce que son amour était sincère que la douleur, elle, le terrassait encore plus.

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Leur rencontre avait tenu du hasard. Ce soir-là, la jeune femme sétait arrêtée faire ses courses au Monoprix de Montparnasse pour remplir le frigo pour la semaine. Elle errait entre les rayons, déposant dans son panier des légumes bio, du quinoa, un fromage affiné, du lait entier, toutes sortes de bricoles. Quand elle arriva à la caisse, son panier sétait transformé en trois énormes sacs. Elle soupira, imaginant la galère pour tout porter jusquau sixième sans ascenseur. Il y avait bien deux arrêts de bus à faire, mais charger tout dans le bus passait de lépopée à labsurde. Elle attrapa son portable pour commander un Uber, mais lappli affichait inlassablement : « Aucune course disponible ». Elle re-tenta. Même message.

Églantine posa ses sacs au sol, essuya sur son front une goutte de fatigue invisible, puis chercha du regard une lueur despoir. Les gens passaient, certains traînaient des chariots, dautres comparaient des melons. Soudain, elle réalisa quun homme la fixait attentivement. Il était là, pas très loin, tenant dans une main une bouteille deau minérale et dans lautre un paquet de café moulu. Il avait ce regard bienveillant, presque compatissant.

Je peux vous ramener, si vous voulez, dit-il soudain, sapprochant dun pas.

Elle sursauta. Elle avait toujours réglé ses problèmes seule, détestait demander de laide.

Oh, euh… cest gênant, commença-t-elle, mais ses bras outragés par le poids la firent vite capituler. Bon daccord. Mais je préviens : pas de café ni de thé à la maison.

Cétait sorti plus comme une vanne que comme une réelle limite. Elle-même ne savait pas pourquoi sans doute pour dédramatiser.

Lhomme éclata dun rire sincère, tonique, contagieux.

Entendu, répondit-il, en souriant largement. Je promets de ne pas mincruster.

Il attrapa les cabas sans effort et ils sortirent ensemble sur la place. À peine quelques mètres plus loin, une Citroën toute neuve couleur perle les attendait. Pendant le trajet, le dialogue se noua naturellement. Grégoire (ainsi quil se présenta) se révéla bavard, espiègle, pétillant. Il alignait les anecdotes cocasses, pointait labsurdité des petits tracas quotidiens, lançait la bonne blague au moment idoine. Au début, Églantine souriait poliment ; vite, les fous rires devinrent irrépressibles.

Tout juste dix minutes de route, et pourtant, elle avait limpression de le connaître depuis toujours. La facilité du contact, la sincérité de léchange lui firent presque regretter dêtre arrivée.

Merci pour votre aide, dit-elle en ouvrant la portière, hésitante.

Cétait un plaisir, répondit Grégoire, les yeux pleins de chaleur.

Le silence dura, trop longtemps peut-être. Églantine triturait la anse de son sac. Puis, bravement, elle sortit un carnet Moleskine et un stylo fin.

Tenez, dit-elle en lui tendant une page avec son numéro. Appelez-moi, si le cœur vous en dit.

Je vous appellerai, cest promis, répondit-il, en glissant le précieux papier dans sa poche de chemise.

Il rappela dès le lendemain. Propose un restaurant jazzy de Saint-Germain, Églantine accepta, sans trop savoir comment elle sétait décidée aussi vite.

Tout saligna à merveille. La relation de Grégoire et Églantine sépanouit lentement mais sûrement pas dorages spectaculaires, mais une chaleur diffuse, grandissante. Ils se voyaient depuis quelques mois, chaque jour semblant révéler un peu plus de douceur : promenades sur les quais, discussions sans fin, petites surprises planquées au dos du miroir de la salle de bain. Plus ça allait, plus Grégoire se disait quil fallait passer à létape suivante. « Et si je lui proposais de venir sinstaller chez moi ? Jai assez de place ! » Lidée de rentrer dun pas léger dans un appartement où lattendrait la femme quil aimait, lui chauffait déjà le cœur.

Un soir, ils retrouvèrent « leur » resto du premier rendez-vous, table près de la baie vitrée, lumière dorée, atmosphère cotonneuse. Soudain, Églantine tordit sa petite cuillère sur son millefeuille, silencieuse, fuyante. Grégoire sentit langoisse monter.

Je tai rien dit Je ny croyais pas, je pensais pas que ça nous mènerait là. Mais, sa voix séteignit, regard scotché à son assiette.

Un éclair traversa lesprit de Grégoire. « Elle nest pas libre ? » Le cœur compressé, il agrippa la table, attendant le pire.

Jai Jai un fils. Il a sept ans. Ma plus grande fierté. Je ne labandonnerai jamais.

Grégoire poussa un soupir de soulagement aussi bruyant quinattendu. Il éclata de rire.

Ah, par tous les saints ! Jai cru enfin, jai eu peur que tu sois bref. Mais ton fils, cest super ! Jai toujours rêvé dêtre père. On fait nos cartons et vous venez vivre avec moi ? Il y a de la place !

Il était sincère, nul doute. Lidée de fonder une vraie famille, avec un enfant, lui semblait la promesse suprême du bonheur. Il simaginait déjà des soirs à construire des Lego, le gamin qui lappellerait « papa » à la française…

Mais Églantine naccueillit pas son enthousiasme. Elle écarta un peu son assiette, leva vers lui un regard inquiet.

Noé a besoin de temps. Dabord, il pense toujours à son père, qui est parti sans un mot, qui ne daigne pas lappeler… Il était si petit, tu comprends ? Il me demandait chaque soir, la voix brisée : « Quand est-ce que papa revient ? »

La gorge nouée, Grégoire posa doucement sa main sur celle dÉglantine, pour lui signifier quil écoutait, quil était là. Elle inspira longuement, comme pour se libérer dun cauchemar.

Je veux pas quil revive une déception. Si on construit quelque chose, ce sera du sérieux. Pour que Noé sache : tu ne disparaîtras pas comme lautre.

Grégoire acquiesça, sans détourner les yeux.

Je comprends, dit-il calmement, avec une assurance tranquille. Je ne compte pas partir. On peut avancer à ton rythme. Je veux être de votre vie, à toi et à Noé. Je vais trouver un chemin vers lui, mais seulement si vous deux êtes prêts.

Un mince sourire éclaira le visage dÉglantine, soulagement tangible, lueur despérance fragile.

Grégoire tâchait de rester courageux, posé, lorsquil assurait à Églantine quil remuerait ciel et terre pour amadouer son fils. Il voulait le croire il voulait quelle le croie. Mais il navait jamais vraiment eu affaire à des enfants : les neveux étaient bébés, les copains navaient pas de gamins. Gérer un garçon de sept ans ? Mystère absolu.

Je saurai apprivoiser ton môme ! répéta-t-il bravache. Sauf que, sil nhabite pas avec moi, il ne pourra pas sy faire, non ?

Églantine réfléchit, mordilla sa lèvre. Elle comprenait son bon sens, mais tremblait à lidée de brusquer son fils. Noé vivait encore dans lombre de labandon paternel, tout changement brutal le heurterait.

Si tu venais dormir à la maison, deux soirs par semaine pour commencer ? souffla-t-elle. Et puis, on emménagera chez toi avec joie ! Mais jhabite avec ma mère, hein. Mais elle nest pas envahissante, promis !

Grégoire esquissa un sourire ironique. « Mon œil, pas envahissante ! » songea-t-il. Il simagina déjà limage dÉpinal : belle-maman collante, fourrant son nez partout, dictant sa façon de repasser ses chemises.

Mais cette fois, il se trompait. Madame Ninon, la mère dÉglantine, navait rien de la marâtre intrusive. Dès le premier jour, elle laccueillit favorablement, tout sourire, polie, réserve bienveillante. Toujours un mot gentil pour sa fille :

Ma petite Églantine, tu as bien de la chance. Il est sérieux, attentionné…

Avec Églantine, douce fermeté ; avec Grégoire, gentille distance. Jamais un mot de travers, aucun conseil importun, pas de pression ni dingérence. Grégoire se détendit : ici, au moins, le terrain semblait neutre.

Mais avec Noé, la partie sannonçait beaucoup plus complexe. Dès quil posait un pied sur le palier, le garçon fronçait les sourcils, restait muet, mains serrées, jetant des regards de biais.

Les premières semaines, Noé senferma dans la passivité : ignorance obstinée, silence, retranchement dans sa chambre, refus total de participer aux conversations. Puis, son comportement glissa vers laffront et le franchement agaçant.

Les jours passaient, la tension grimpait : Noé rivalisait dinventivité pour rendre la vie impossible à Grégoire. Un coup, il renversait de la peinture sur de superbes bottines Weston (doù sortait-il la peinture ?), un autre jour, il découpait en douce la chemise Paul Smith réservée aux rendez-vous importants. Une fois, il renversa du thé brûlant sur le MacBook lordinateur survécut, mais Grégoire perdit la moitié de la journée à le sécher et le nettoyer.

À chaque incident, Églantine prenait la défense de son fils. Elle soupirait, secouait la tête en sadressant à Grégoire :

Cest compliqué pour lui. Il est perdu, il na que sept ans, cest encore un enfant…

Grégoire opinait, tentait de garder son calme. Il savait bien que Noé souffrait, mais chaque nouvelle bêtise alimentait son exaspération. Il voulait devenir membre de la famille, faisait des efforts, mais nobtenait quembûches et agressivité.

La patience de Grégoire se rompit un soir, très tard. Il sapprêtait à se glisser sous la couette lorsque Noé franchit la porte, les yeux brillants de malice, tenant une bouteille deau de Javel. Sans un mot, le gamin la vida sur le lit. Le liquide inonda la couette, détrempa matelas, oreillers, draps.

Dun coup, lodeur de chlore se mit à flotter, suffocante. Grégoire se figea, sentant la rage monter, crépiter sous la peau. Il se leva lentement, essayant de ne pas exploser.

Pourquoi tu as fait ça ?

Noé haussa les épaules, comme si de rien nétait.

Je veux dormir avec Maman. Ici, cest fini. Elle va venir dans ma chambre. Toi, dehors ! Tas pas ta place ici ! VA-TEN !

Les paroles du gosse giflèrent Grégoire. Il fixait les draps trempés, les poings crispés sur la frustration. Tous ces efforts, toute cette patience, réduits à rien.

Puis, sans trop réfléchir, il sapprocha du fauteuil où pendait son pantalon, saisit son ceinturon, le plia dun geste sec, le fendilla sur sa main un claquement sonore fendit la pièce.

Grégoire serra la ceinture, le cœur au bord de limplosion. Noé, comprenant le geste, détala en hurlant vers sa mère, sy agrippa, corps secoué de tremblements.

Maman ! Il veut me taper ! Dis-lui darrêter ! Jai raison, il est méchant !

Réaction immédiate dÉglantine : elle engouffra son fils dans ses bras, fixa Grégoire dun regard noir, brûlant de colère et doutrage.

Grégoire ! Mais tu es malade ? Il na que sept ans ! Cest une GROSSE bêtise mais cest rien de plus ! Ne tavise surtout pas dy toucher je te jure que je porte plainte si tu fais du mal à mon enfant !

Grégoire, à bout, crispait et dépliait ses poings. « Une bêtise ? La fatigue, les affaires abîmées, les insultes, cest rien ? »

Tu las transformé en tyran, siffla Grégoire entre ses dents.

Il brûlait denvie dutiliser sa ceinture comme à la vieille école, mais se contenta de lutter pour ne pas céder.

Puis, il comprit dun coup : ici, il nétait rien. Pas de place pour lui, aucune autorité, aucune reconnaissance… Devait-il supporter en silence les humiliations dun mioche, pendant que la mère se bouchait les yeux ?

Sans plus attendre, il sempara de son sac, y enfouit pêle-mêle ses vêtements, négligeant toute tentative dordre.

Cest moi le méchant maintenant ! Tu verras quand il mettra de la Javel dans ton café ! ajouta-t-il sans la regarder.

Églantine, serrant toujours son fils, était désormais perdue. Elle navait pas cru Grégoire capable den arriver là.

Tu pars, Grégoire ? Et nous ?

Sa voix vacilla, le ton incertain. Elle lâcha Noé, sapprocha de Grégoire, qui ne la regarda même pas.

Nous ? Toi et moi ? Tu ne vois donc pas ? Ton fils fait tout pour me mettre dehors et tu cautionnes. Jai voulu être patient, jai voulu lapprivoiser, mais il ne veut pas. Tu fermes les yeux. Alors, bonne chance.

Noé, planqué derrière sa mère, toisait Grégoire, le regard chargé de défi. Pas de regret, rien quune assurance sauvage : cest lui qui tenait sa forteresse.

Églantine voulut protester, mais les mots restaient coincés. Trop de fierté, trop dinstinct maternel maladroit.

Grégoire, sil te plaît, calmons-nous, murmura-t-elle, voulant lui prendre la main, geste repoussé demblée.

Debout dans lentrée avec son sac, Grégoire contenait une tempête. Églantine lui barrait le passage, regard déchiré entre lenvie de retenir et la colère.

Stop ! aboya-t-il, la voix cassée. Jen ai marre de te voir tout pardonner. Il bousille tout et cest rien. Il fait des crises et cest normal… Non, cest fini.

Sa voix vibrait, volcan sur le point dexploser. Chaque souvenir de sabotage, chaque excuse dÉglantine remontaient, lasphyxiant.

Elle pâlit, mais ne recula pas. Elle releva le menton, décidée.

Noé reste mon enfant, je serai toujours de son côté ! Il faut lui laisser le temps ! Il ne veut pas te faire de mal, il a juste peur que tu me voles…

Il a surtout besoin dune fessée ! cria Grégoire, craquant enfin.

À peine avait-il parlé quil regretta, mesurant lexcès mais trop tard. Églantine recula, les yeux mouillés.

Sans attendre sa réponse, Grégoire la contourna, la frôlant à peine. Il ne voulait pas lui faire de mal, mais il fallait partir, avant daller trop loin.

Dans le couloir, il croisa Madame Ninon, debout devant la porte du salon, bras croisés. Le visage fermé, mais dans le regard, la lassitude et la compréhension.

Excusez-moi, murmura-t-il en tentant de passer. Mais votre fille et moi, cest terminé.

Madame Ninon ne le retint pas. Elle soupira, balayant son front dune main lasse, comme pour effacer un cauchemar.

Je comprends, répondit-elle doucement. Moi non plus, je ne sais plus comment gérer un petit prince mal élevé… Je retourne chez moi. Que ma fille se débrouille…

Sa voix navait ni colère ni reproche, juste labandon de celle qui a tout essayé. Elle avait vu venir la fin, laissé du temps, mais désormais, elle laissait faire.

Grégoire hésita, voulut ajouter quelque chose, mais se tut. Il se contenta dun signe de tête, ouvrit la porte et sortit. Sur le palier, tout était calme, les voix feutrées des voisins dans le lointain. Il descendit, traversa le porche et aspira profondément lair frais du soir.

Églantine resta dans lappartement. Elle se laissa tomber sur un tabouret de cuisine, la tête entre les mains, les oreilles bourdonnantes des paroles de Grégoire, son visage déçu suspendu devant elle. Dans la pièce à côté, Noé reniflait à petits coups, perdu, sans bien comprendre ce qui venait de se jouer.

Madame Ninon rentra silencieusement dans sa chambre, referma la porte. Un grand silence tomba sur lappartement, seulement rythmé par quelques sanglots denfant et les souffles résignés dÉglantine. Tout devenait confus et inextricable rien ni personne ne savait comment réparer ça.

Grégoire marchait sur le quai, mains dans les poches. Le vent de juin décoiffait ses cheveux bruns, mais il ne sentait plus rien à lintérieur, cétait le brasier, la confusion. Il savait quil avait bien fait de partir, mais cela napaisait rien.

Il comprenait que Noé souffrait. Labsence du père, un « intrus » dans le foyer : cétait monstrueux, à sept ans. Mais où finit lenfance et où commence la méchanceté consciente ? Il nétait pas seulement capricieux, il voulait le blesser sciemment. Et il avait gagné.

Il voulait mexpulser : mission accomplie, pensa Grégoire, douloureusement lucide. Il avait tenté, patienté, échangé. Mais chaque pas sécrasait sur un mur dun côté, lobstination dun enfant, de lautre, la mère refusant de voir.

Il sarrêta au passage piéton, fixant le feu vert hésitant. Dans sa tête, défilaient la première rencontre au supermarché, les premiers rendez-vous, les soirs partagés. À lépoque, il croyait possible de construire quelque chose, un vrai foyer. Un rêve.

Maintenant, tout avait volé en éclats. Non pas pour une immense catastrophe, mais pour laccumulation des petites fractures, des refus dentendre, dessayer. Parce quau final, pour Églantine, son garçon malappris valait plus que tout. Si seulement elle navait pas tout laissé passer… Si au moins, une fois, elle lavait repris…

Ce nétait pas notre destin, conclut Grégoire, traversant la rue.

Les mots résonnaient dans sa tête comme le bruissement dune rame déserte. Il tentait de se persuader que cétait mieux ainsi. Que nul besoin de saccrocher où lon nest pas estimé. Que, forcément, un jour, une rencontre changerait tout, quil deviendrait essentiel à quelquun.

Mais le cœur ne voulait pas entendre raison. Toujours, il battait pour Églantine, gardait en lui ses éclats de rire, la mélodie de sa voix, ces éclipses enchantées à deux hors du tumulte, loin des peurs, loin de Noé. Les sentiments ne disparaissent pas ; ils somnolent, ravivés à chaque souvenir.

Grégoire senfonça dans le Jardin du Luxembourg, pour marcher un peu avant de rentrer. Les arbres bruissaient, les lanternes posaient leur lueur sur les allées. Tout respirait cette paix quil cherchait, sans la trouver.

Il savait : il fallait du temps. Il faudrait digérer, réapprendre à vivre sans Églantine, à ne plus rêver dune famille. Parfois, les plus beaux rêves se fracassent dans la réalité. Cela fait mal. Mais cest ainsi.

Inspirant longuement, Grégoire sortit son portable. Il fallait appeler Stanislas, parler, vider son sac. Peut-être sortir, déconnecter. La vie continuait, même lorsquon voudrait quelle sarrête.

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Les limites de la patience
Noir. Le vacarme parisien l’agaçait prodigieusement. Olivia, quarante-six ans, vivait seule au dixième étage d’un grand immeuble du centre-ville : bruit incessant des voitures, ronronnement des climatiseurs, voix qui montaient des rues, et surtout cette chaleur étouffante qui empêchait de fermer les fenêtres. Deux petites semaines de congé, c’était tout, mais elle espérait s’échapper un peu de la routine harassante de son open space, fourmilière d’agitation, de bavardages, de rivalités et de commérages. Elle rêvait de paix. Cela faisait longtemps que la vie trépidante de la capitale l’épuisait. Alors elle décida de louer, à la campagne, une petite maison, suffisamment isolée pour qu’elle oublie la civilisation le temps de quelques jours. Après de longues recherches, elle dégota enfin la perle rare : un village perdu à cent cinquante kilomètres de Lyon, tarif raisonnable, maison mignonne sur les photos. Après une conversation avec les propriétaires, Olivia réserva. *** Dès son arrivée, le petit village l’enveloppa de parfums d’herbes sauvages, de bourdonnements d’insectes, d’aboiements et de regards curieux. La maison était toute petite mais douillette. La propriétaire, une dame d’une soixantaine d’années, lui fit visiter et lui remit les clés. — Profitez, ici, on est bien. — C’est parfait, merci beaucoup. Le village était presque désert, peuplé surtout de retraités. Derrière la maison, des cerisiers et un petit jardin mal tenu. Une vieille clôture penchée ajoutait du charme. Olivia décida de faire un tour des environs. Dans le centre du village, elle trouva une minuscule supérette où une vendeuse d’une cinquantaine d’années veillait derrière le comptoir. Peu de choix : lait, pain, charcuterie, produits ménagers. — Je peux vous aider ? demanda-t-elle. — Oui, je cherche juste de quoi petit-déjeuner. Trois cents grammes de cette saucisse et une baguette fraîche, s’il vous plaît. — Vous venez d’où, comme ça ? bascula la vendeuse au tutoiement. — J’ai loué une maison tout près, pour la semaine. Je m’appelle Olivia. — Moi, c’est Marie. Tu loues quelle maison ? — Le 23, pas loin d’ici. — Ah… — Marie sembla songeuse. — La maison de la vieille Euphrosine. T’as du cran, toi. — Pourquoi ? Qui était Euphrosine ? Je l’ai louée à Anne. — Anne, c’est la fille. Elle vit à Lyon. Sa mère, Euphrosine, est morte il y a un an. Une sorcière, tout le monde la craignait. Elle avait une amie, Claudine, en face de chez toi. Si tu veux en savoir plus, demande-lui. On raconte que personne ne reste jamais longtemps dans cette maison : elle met mal à l’aise. — Je la trouve plutôt accueillante malgré le jardin un peu sauvage. Et puis, je ne reste que quelques jours. — Sois prudente alors, on ne sait jamais. — Merci. — Olivia prit sa commande et s’éloigna. — Et évite de traîner dehors la nuit, lança Marie, il y a des chiens errants et, parfois, les bêtes de la forêt. *** Le soir tomba. Olivia ferma fenêtres et portes, peu rassurée à l’idée de dormir seule ici. Dehors, seuls résonnaient le cri des chiens et le chant des grillons. Elle se prépara un dîner léger, attrapa un livre sur l’étagère, s’allongea sur le canapé. Le sommeil la gagnait, bientôt elle éteignit la lumière. Elle somnolait, bien au chaud sous la couette, quand un bruit sec la tira de sa torpeur. Son cœur s’emballa. Elle scruta l’obscurité, captant chaque son. Des souris, sans doute ? Rien d’inquiétant à la campagne. Le bruit reprit, plus léger encore. « Et si quelqu’un s’était introduit ? » pensa-t-elle. Puis un objet tomba dans la cuisine. Olivia se figea, glacée d’angoisse. Rien d’autre ne se produisit, mais elle ne dormit plus. À l’aube seulement, épuisée, elle sombra. À onze heures, le soleil inondait la pièce. Olivia se leva, explora la cuisine : rien n’était tombé. Mais sur la table, elle remarqua une pâquerette séchée. Elle était certaine qu’elle n’était pas là la veille. Portes et fenêtres étaient verrouillées. Était-ce son imagination ? Le reste de la journée se passa en balades, mais la soirée venue, l’inquiétude resurgit. Vérifications faites, elle s’installa au lit… sans réussir à trouver le sommeil. Elle guettait, tendue, quand un bruit revint du côté de la cuisine. Sa respiration se coupa. Était-ce le fantôme de la sorcière ? Impossible. Mais elle ne dormit pas de la nuit. Elle décida, le lendemain, qu’il fallait agir : partir ou élucider ce mystère. *** Elle acheta une lampe de poche et, le soir, guetta dans la cuisine. La nuit tomba, dense. Son angoisse montait. Soudain, un bruit. Une tasse tomba du dessus d’une armoire. Olivia alluma son faisceau : deux yeux verts la regardaient. Un énorme chat noir. Un chat, simplement. Olivia éclata de rire. — Et toi, tu viens d’où, mon vieux ? Le chat disparut dans l’ombre. Mais comment était-il entré, et que faisait-il là ? Le lendemain, Olivia évoqua la question avec la voisine d’en face, une vieille dame bienveillante. — Un chat noir ? C’est celui d’Euphrosine. Après sa mort, il est resté. Il ère, Anne n’en veut pas. Parfois on le nourrit, mais son foyer lui manque. Il cherche sa maîtresse, pauvre bête. — Oh, il m’a fait une peur… On m’a dit qu’Euphrosine était une sorcière. Silence. Puis la voisine ajouta : — C’est un bon chat. Il n’allait qu’aux gens qu’il aimait. S’il t’a choisie, prends-le. — Le prendre ? — Oui. Il t’apportera peut-être bonheur. Olivia hésitait — un chat adulte, adopté sur un coup de tête ? Mais pourquoi pas, pour la semaine… Elle acheta donc des croquettes au village et laissa une gamelle dans la cuisine. Le chat, la nuit venue, la vida en entier. *** Dernier jour de vacances. Olivia se sentait revigorée. Ce petit mystère avait brisé la routine citadine. Avant de partir, elle mit à nouveau de la nourriture, s’attabla pour un thé. Le chat noir entra, s’approcha, mangea, puis se blottit tout contre ses jambes, ronronnant. Olivia sourit : — Tu m’as bien eue, toi… Demain je repars. Le chat sauta sur ses genoux, ferma les yeux. Ils restèrent longtemps ainsi. Au matin, Olivia boucla ses valises. Devant la grille, le chat l’attendait. — Tu me raccompagnes ? Le chat miaula, se frotta à elle. — Tu veux venir en ville, mon beau ? Il sauta dans ses bras, docile. Après un long trajet jusque Paris, le chat explora son nouvel appartement… et s’installa. *** Noir n’était pas qu’un chat : il était intelligent, propre, fidèle. La nuit, il dormait près d’elle ; le jour, il se lovait sur ses genoux, ronronnant doucement. Depuis, Olivia ne se sentit plus jamais seule : grâce à ce compagnon venu du mystère, sa vie retrouva un éclat nouveau.