La Pomme
Tu es exactement comme ta mère !
Comme comment, mamie ? Camille sest redressée instinctivement, puis elle sest ravisée. De qui se défendait-elle donc ?
Dans ta tête ! Elle nécoutait jamais personne ! Et toi, pareil !
Quest-ce que je devrais entendre ?
Moi ! Tu dois mécouter ! Et me respecter ! Parce que je suis la plus âgée et que je connais la vie bien mieux ! Compris ?
Étonnée, Camille fixait la femme un peu décoiffée, le visage empourpré par la colère, qui agitait un doigt devant son nez.
Cest curieux, tout ça ! Pourquoi exige-t-elle tant quon lécoute ? On la dessine mais impossible de leffacer !
Camille frôla, du bout des doigts, une gomme-pâte imaginaire. Quel rêve ça serait de pouvoir arranger cette journée ! Biffer un peu dombres là, adoucir un coin ici Elle ne voulait pas de gris. Elle naimait pas cela : les disputes, les voix qui montent, les chamailleries Sa maman ne lui avait jamais parlé ainsi. Elle répétait toujours que les gens bien savaient écouter, vraiment écouter.
On ouvre grand les oreilles, ma Camille, très grand ! Comme les petits lapins ! Tu sais pourquoi le lapin entend si bien ? Parce que la renarde sapproche tout doucement. Si le lapin se laisse distraire et quil écoute mal, hop la renarde le croque, et fini la balade !
Arrête Toute petite, Camille se figeait devant sa mère, les yeux écarquillés.
Mais oui, allons ! Voilà pourquoi le lapin est malin. Il écoute attentivement, et il court vite ! Aucune renarde ne lattrapera !
Cétait il y a longtemps. Camille avait bien grandi depuis, mais chaque conte, chaque leçon de maman restait gravée en elle.
Étrange Enfant, elle pensait que maman exagérait ou confondait tout. Maintenant, elle se rendait compte quelle avait tellement raison.
Prenons cette « grand-mère ». Camille nen avait jamais entendu parler avant lan dernier. Elle vivait tranquille avec sa mère dans une petite ville au bord de la Méditerranée, allait à la maternelle, se disputait avec Line et Anne, puis sempressait de se réconcilier pour courir chercher une glace sur la promenade minuscule. Pataugeait, puis vint lécole, Paul, et les premiers baisers au coucher du soleil, tout près de la mer.
Et puis il y avait maman.
Par réflexe, Camille serra la grosse perle de fausse turquoise de son bracelet, fait par les mains de sa mère.
Et alors, cest du faux ? Mais regarde donc comme cest joli ! Tu sais, ma chérie, parfois, ce qui est authentique, ce qui est vrai, cest aussi ce qui fait mal ou qui est compliqué. Ya des moments, peu importe Comment tu retournes le problème, ça ne tapportera ni chaleur ni joie. Et une alternative, parfois, ce nest pas si pire.
Comment ça ?
Regarde ! Il y a deux semaines, pourquoi vous étiez fâchées, toi et Line ?
Elle a dit quon était pauvres, que cest pour ça que tu ne mas pas offert des baskets de marque, mais une imitation. Elle a juré quelle savait à quoi ressemblent les vraies.
Oui. Elle na pas tort. Les tiennes, cest loncle René qui les a faites. Mais jamais on na dit que cétait des vraies, si ?
Non !
Mais elles sont en vrai cuir, elles sont belles et elles ont été faites avec amour. Tu sais que loncle René ne sait pas faire autrement. Tu les aimes, tes baskets ?
Oui !
Alors ? Où est le problème ? Toutes ces histoires, cest juste pour se sentir supérieur, tu comprends ? “Tiens, moi jai ce machin, toi tu ne las pas, donc je vaux mieux !” Cest absurde, non ?
Oui, un peu.
Voilà ! Le plus important, cest que la personne ne soit pas fausse, à lintérieur. Le reste, peu importe Certains attachent de limportance à une étiquette, dautres profitent juste de ce quils ont. Et crois bien, les plus heureux, ce sont ceux qui savent que tout ne se mesure pas à une étiquette.
Camille y avait pensé longtemps. Elle eut même le temps de passer la serpillière dans sa chambre et dans celle de maman. Puis elle était venue à la cuisine, alors que maman faisait sa confiture dabricots préférée, et lui avait demandé :
Maman, alors Line, cest pas vraiment ma meilleure amie ? Parce quelle me dit des gentillesses puis, dun coup, paf elle balance une méchanceté. Mais je sais que mes baskets, elles lui plaisaient trop. Juste, elle na pas voulu le dire.
Comment tu sais ça ?
Ben, Anne me la dit. Elle a raconté que Line a fait une scène à sa mère pour avoir des baskets encore mieux que les miennes.
Ah, Camille ! Claire, sa mère, posa la cuillère en bois et serra sa fille dans ses bras. Ne tranche pas trop vite. Line est encore petite, tu sais
Je ne suis pas petite !!!
Camille sétait débattue, la tête levée, les yeux furieux. Mais Claire savait bien : cest contre elle-même, quelle était fachée, davoir pensé du mal de sa copine.
Pour moi, tu es petite, corrigea doucement Claire. Toi, Line Pour ta maman et celles qui t’entourent, vous êtes des petits bouts. Et ce nest pas grave Ma mère nest plus là depuis longtemps, mais parfois je voudrais être petite encore Quon me serre dans les bras, quon me cajole Mais il ny a plus personne.
Claire fronça les sourcils et embrassa le sommet de la tête de Camille.
Bon, arrêtons ! On parlait de toi, et de Line Donne-lui du temps. Tu te rappelles, quand elle ta ramenée à la maison, le genou écorché en tombant de la balançoire ? Jai bien vu quelle a eu plus peur pour toi que pour elle. Dailleurs, elle sest arrangée les deux genoux en sautant après toi. Elle a pleuré au point que la docteure à lhôpital lui a proposé une piqûre, elle aussi, pour la calmer ! Tu t’en souviens ?
Oui
Et quand Line ta offert ses feutres tout neufs, que son père lui avait apportés ? Juste comme ça, parce que tu étais malade, et que je ne la laissais pas venir jouer. Elle a exigé que tu lui dessines le plus beau dessin, quelle accrocherait au mur en attendant que tu guérisses. Tu te souviens ?
Oui
Voilà ! Tu vois, la question des baskets, cest ridicule. Quand vous grandirez, vous comprendrez. Mais en attendant, ne gaspille pas ce que tu as.
Elle est déjà venue.
Pourquoi ?
Pour se réconcilier. Elle a demandé pardon.
Et toi ?
Jai dit que je ne voulais plus la voir et quon nétait pas pauvres !
Tu étais fâchée ?
Terriblement !
Et maintenant ?
Encore un peu Mais moins.
Laisse ta colère sémousser avant daller la voir. Sinon, tu ne lui pardonneras pas pour de bon, et ça pourrait tout gâcher.
Camille aurait tant voulu avoir maman près delle maintenant Elle aurait su, elle, quoi faire et quoi dire. Surtout à présent ! Depuis que mamie était venue
Elle était apparue sans prévenir.
Camille navait rien su de la maladie de sa mère, ni des retrouvailles avec lex-belle-mère qui, sur la demande de Claire, était venue.
Eh bien, bonjour Claire ! Je ne pensais plus de jamais te revoir ! lançait la femme toute ronde et toute rouge de chaleur, sappuyant essoufflée contre le portail. Quelle canicule ! Je ne sais pas comment je vais supporter ça !
Bonjour, Simone !
Camille jeta un regard étonné à sa mère, entendant cette tonalité bizarre dans sa voix.
Cest elle, Camille ? soupira Simone, détaillant la petite. Rien à voir ! Tu es sûre quelle est la fille de Pierre ?
Tu ne changes vraiment pas !
Sa mère avait ri, et Camille sétait un peu rassérénée. Cest que « tout se voit, in fine », comme disait maman.
Mamie ne lui plaisait pas. Trop volubile, nerveuse, autoritaire. Elle avait tout de suite agité la maison de petites angoisses et de faux tracas.
Quel capharnaüm, comme dhabitude ! Cest si difficile de ranger, Claire ? Tu as une fille, en plus ! Quelle regarde, pour apprendre à devenir femme ! Son mari, au lendemain du mariage, la jettera dehors. Et il aura raison !
Camille ne comprenait pas pourquoi maman laissait dire. Elle masquait un sourire, mais ne répondait pas, regardait Simone passer partout, bouleversant tout et imposant ses lois, sans rien dire ni contrer.
Les chats, pris de panique devant tant dagitation, se cachaient dans les recoins, tandis que Gribouille, le chien quoncle René avait offert à Camille, sétait réfugié dans le jardin, dans lombre de la tonnelle, grondant à peine si la voix de Simone éclatait vraiment trop fort dans la maison.
Voilà ! Le seul être sensé ici, cest le chien ! Lui, il comprend quil na rien à faire là ! Les animaux, ça na pas leur place dans la maison !
Les chats, entendant la serpillière prise par Simone, filaient dehors plus vite que la foudre.
Cest ce jour-là que Camille affirma pour la première fois son caractère. Elle attrapa Pompon, son chat préféré, et marcha vers sa chambre, le calant sous son bras.
Quest-ce que cest que ça ?! Camille ! Le ton tranchant de Simone fit aboyer Gribouille dans le jardin.
Je men occupe ! Camille lança un regard indolent à sa grand-mère. Les chats restent. Et Gribouille aussi ! Ils sont là depuis bien avant vous. Vous voulez de lordre ? Très bien, vivez-le ! Mais ici, cest chez nous. Vous êtes notre invitée. Faites chez vous, mais pas ici.
Camille ! Claire en resta la bouche ouverte, la main devant la bouche. Jamais elle navait entendu sa fille parler ainsi à une adulte.
À sa grande surprise, Simone ne se vexa pas. Elle plissa des yeux, esquissa un sourire en coin, et lança :
Ah, la lignée ! Joli caractère La pomme ne tombe jamais loin du pommier Claire, taurais pu mieux élever ta fille !
Dès lors, elle laissa les chats tranquilles. Elle les évitait dun geste, si elle en croisait un, mais ne protestait plus.
Mais bien vite, tout le monde fut débordé. Le temps saccéléra dune manière étrange, les aiguilles de lantique horloge du salon semblaient vouloir semballer, et Camille voulait tant pouvoir arrêter leur course folle.
Pourquoi tout allait-il si vite ? Maman était si jeune, elle avait besoin delle ! Ce nest pas comme ça que la vie doit sarrêter
Mais le temps nécoutait pas Camille. Il dépliait ses minutes, ignorait ses supplications, ne faisant place à aucun miracle.
Les médecins, les cachets, lhôpital
Claire séclipsa un matin de printemps.
La veille, Camille avait ouvert les fenêtres, laissant entrer lair marin après la longue saison froide, et murmurait :
Maman, ton cerisier va bientôt fleurir ! Tout bientôt, promis !
Je vais essayer Camille Jaimerais tellement le voir !
Le lendemain, apprenant brusquement labsence de sa maman, Camille avait brisé la branche qui passait devant la fenêtre de la chambre. À quoi bon Il ny aura plus personne pour la regarder.
Simone ne sétait pas embarrassée. Elle lavait serrée dans ses bras puissants, sortant un immense mouchoir décoré de dentelles, et ordonné :
Pleure ! Hurle ! Donne-moi tout ce que tu as là-dedans ! Tu nen as pas besoin ! Noublie pas, cest le destin On ne décide pas de tout
Comment savait-elle, ces mots, comment voyait-elle dans le cœur de Camille à ce moment ? Mais elle avait raison. Cétait bien Camille qui se sentait coupable. Maman avait beaucoup travaillé, pas assez reposé Pour Camille, pour sa fille Elle voulait que Camille fasse des études, une grande école
Et Camille ? Elle trainait avec Paul, dessinait, traînait à la plage avec les copines, au lieu de bosser ses cahiers de maths et son carnet à croquis. Elle avait à peine la moyenne, et puis, prise de remords mais trop tard, elle cherchait à réparer, mais sans jamais en parler à maman. Pour ne pas linquiéter
La lettre, écrite par Claire à sa fille, Simone ne la lui remit qu’à la quarantaine.
Tiens ! Tu as le droit maintenant. Lis bien. Cest le testament de ta mère.
Pourquoi lenveloppe est déjà ouverte ? Camille passait le doigt dessus.
« À Camille » Cest tout ce quil y avait, écrit dune grande écriture familière.
Pour qui tu me prends ? Je ne suis pas une sainte, mais lire les lettres des autres Simone secoua la tête. File ! Jai du boulot. Si tu veux, tu viendras aider. Jai pas que ça à faire aujourdhui !
Camille comprit, sur la porte de la cuisine, la déception dans la respiration retenue de Simone, qui ne se plaignait pas cette fois. Elle ferma la porte derrière elle, sappuya le front contre le chambranle où sa mère marquait chaque année ses tailles, au crayon.
Oh là là ! Comme tu as grandi, Camille ! Ma grande fille
La voix de sa mère résonna si intensément que Camille se détourna brusquement.
Grande ? Quelle blague. Si elle létait vraiment, elle serait plus équilibrée, elle ne blesserait pas les gens gratuitement. Maman naurait pas aimé son comportement.
Camille entra dans sa chambre, sassit par terre et posa lenveloppe sur ses genoux, hésitant à louvrir. Tant de choses quelle voudrait lui dire, tant dautres quelle navait jamais entendues
Lenveloppe regorgeait de feuilles serrées, couvertes décriture rapide, arrachées à un simple cahier à petits carreaux. Camille entoura Pompon de ses bras et tira doucement les pages.
« Camille ! Essuie tes larmes maintenant ! Tu es forte, non ? Pourquoi pleurer ? La vie est magnifique, elle est pleine de belles choses ! Apprécie-la ! Ne perds pas ton temps à déplorer ce qui na pas été. Tu diras quon na pas eu beaucoup de temps ensemble, toi et moi. Mais je tassure du contraire. On nous a donné tant de beaux moments que tu nimagines pas Enfin, laissons cela, je vais tout te raconter, cest ton histoire.
Par où commencer Peut-être quand jai rencontré ton père. Tu sais, il était étonnant. Je suis tombée amoureuse aussitôt. Mes copines se moquaient : “Mais il est roux, enfin !” Elles ne voyaient pas comme il était beau, chaleureux comme un rayon de soleil. Et tu lui ressembles tant enfin, pour les taches de rousseur, les yeux, et le nez. Pour le reste cest de moi.
Quand tu es née, il na fait que te regarder, espérant que tu aurais des boucles comme sa mère, Simone.
Camille ! Elle est une femme formidable. Ne prends pas à cœur ses excès démotion. Elle la toujours été. Impulsive, un peu rude, un vrai tempérament, mais si fiable et généreuse.
Tu te demandes pourquoi tu ne las pas connue ? Cest ma faute à moi. Jétais trop jeune, trop bête, jai mal compris. Pardon, Camille
On sest fâchées gravement quand tu étais petite. Avec ton père, cétait bien, jusquau jour où il a trouvé une autre Ça arrive, Camille
Pas quil ne taimait plus ni moi non plus. Seulement, il a rencontré quelquun qui est devenu son univers Tu pourrais dire : et lancien univers ? Juste il nexiste plus.
Je crois avoir toujours aimé plus fort que lui. Il était un bon père. Il est resté pour toi, alors que lamour sétait envolé. Et quand il a rencontré cette femme, il na pas pu mentir. Il a été honnête, comme toujours.
Aujourdhui, je comprends mais jadis, cétait trop douloureux. Jétouffais de peine. Et puis Simone était arrivée.
Aujourdhui, je sais quelle voulait convaincre son fils de rester. Elle ne comprenait pas. Dans ses habitudes, elle a commencé par critiquer le désordre. Je nai pas supporté. On sest dit tant de choses blessantes, jai même craqué au point de lui hurler que tu nétais pas sa petite-fille
Mon Dieu ! Que jai été bête Cest si facile de commettre des erreurs, et si dur de les reconnaître !
Si seulement javais rappelé tout ce quelle a fait lorsque jétais enceinte Les médecins craignaient que tu ne survives pas, et elle est venue, restée un mois, faisant des boulettes vapeur, mettant lappartement au carré, à un point que jai mis des semaines à retrouver mes affaires Elle na songé à rentrer que quand elle a su que tout allait bien.
Je ne savais pas quelle avait rencontré lautre femme, essayé de parler, failli la maudire, proclamant quelle ne laccepterait jamais Mais tu sais quoi ? Elle a accepté ! Elle a aimé les enfants de cette femme aussi fort que toi. Oui, Camille, tu as un frère et une sœur. Si tu veux, mamie pourra te les présenter. On en a parlé avec elle. Cest triste, dêtre seule. Plus on a de proches, mieux cest. Ça me rassurera, tu comprends ?
Réfléchis-y.
Maintenant, à toi : travaille ! Je veux tant que tu aies un avenir ! Mais choisis le tien, daccord ? Ne laisse personne, jamais, choisir à ta place ! Rappelle-toi nos discussions sur ce qui tattirait, ton talent, ta vocation. Tu en as, ma chérie, alors exploite-le ! La nature a été généreuse, ne gâche pas ce don. Ce ne sera pas facile Jai demandé à Simone de taider. Jai quelques économies, ce nest pas grand-chose, jai dû dépenser beaucoup, mais tu en auras assez pour un an ou deux. Après, tu te débrouilleras, comme tu sais le faire. Même avant, tu vendais bien tes sacs ou tes dessins aux touristes. Jen suis sûre, à Paris ou Lyon, ce sera même plus simple. Ne laisse pas tomber ton rêve ! Jai la conviction quun jour, une exposition dans une grande galerie portera ta signature. Je serai alors fière de toi, même si tu ne le vois pas. Où que je sois, je sentirai tout, jen suis sûre.
Je taime ! Jai peur pour toi, mais je crois en toi. Ma chérie forte, ma fille intelligente !
Essuie tes larmes, jai dit !
Maman. »
Camille posa la lettre, la tête penchée, luttant contre les sanglots. Maman avait dit : ne pleure pas !
Pompon dormait roulé en boule sur le tapis, agitant parfois une patte. Mais Camille restait assise, se demandant comment continuer à vivre.
Cest Simone qui fit irruption, allumant la lumière, ordonna :
Allez, ça suffit de ruminer dans le crépuscule. Viens, je vais te faire un thé, on discutera. On a du travail, pas le temps de pleurnicher !
La passion pour lart de Camille fit bondir Simone. Elle sermonna, tenta de prouver quun VRAI métier lui conviendrait mieux, mais Camille ne céda pas une seconde. Cest là que Simone la traita dâne têtu, aussi butée que celle qui navait jamais su voir à quel point un mot pouvait donner froid au ciel familial si longtemps.
Tas vu le silence, toutes ces années, sans une nouvelle ! Jai fait des recherches partout ! Comment aurais-je pu savoir que ta mère a changé ton nom, ton prénom, inventé une nouvelle identité ? Et pas même son nom de jeune fille, nan, un truc imaginaire ! Comment elle a fait ?
Cest loncle René.
On verra bien avec lui ! Il va mentendre ! Priver une grand-mère de lespoir de retrouver sa petite-fille Il va avoir droit à une scène, tant pis !
Laisse ! Il a été génial. Toujours là ! Il voulait épouser maman.
Et elle ?
Elle ne voulait pas. Elle disait quelle aimait mon père. Je savais même pas quil était vivant ! Si javais connu leur histoire avant, jaurais insisté auprès delle !
Sacrée histoire, tu vois ! Simone posa une assiette devant Camille, bruyamment. Mange ! Et réfléchis à ce que jai dit ! Cest quoi ce métier, artiste ? Tu verrais, être comptable Voilà un vrai métier ! Jamais à court dargent !
Mamie ! Y a des gens ici
Et alors ? Compte dabord largent des autres, après tu auras le tien !
Non. Je nen veux pas. Ce nest pas fait pour moi
Quest-ce que tu veux que jy comprenne !
Je ne veux pas te vexer ! Tu saisis ? Je veux faire ce qui me plaît ! Maman t’a donné mon argent, non ? Jaurai dix-huit ans dans un mois. Tu me le donnes, et je pars. Tu nauras plus à toccuper de moi. Après, je me débrouille !
Simone pâlit de colère, leva son index, puis, après un silence, roula trois doigts comme on forge une promesse enfantine :
Très bien, tas vu ça ? Je taccompagne alors ! Je massure moi-même que tu deviennes une artiste HONNÊTE ! Je lai juré à ta mère. Pas question de te laisser tomber. Silence, maintenant !
Simone fit mine de râler, poussa lassiette vers Camille, et commanda :
Mange donc ! Tout est froid.
Quelques années plus tard, dans une petite galerie parisienne, une drôle déquipe circulerait parmi les tableaux.
Une femme rousse, mal coiffée, un peu enveloppée, un grand dadais à lunettes et grand nez, et Camille avec son bébé sous le bras.
Alors ? finira-t-elle par demander, bien quelle s’était promis cent fois dattendre le jugement de celle qui l’avait menée jusque-là.
Simone jettera un œil à sa petite-fille, reniflera en souriant, lui prendra le bébé, lui essuiera le nez et le tiendra contre son épaule, puis seulement, elle opinerait :
Cest bien Jolies cadres Et tout ! Mais que de couleurs tu gâches, mon Dieu ! Camille ! Tu pouvais faire plus simple, non ? Et mets de lordre dans ton atelier ! Jy suis passée ce matin : cest le choc visuel ! Jean ! elle se tournera vers le garçon à lunettes. Et toi, tu surveilles quoi ?
Il a quoi, Simone ?
Regarde, elle a des cernes jusquaux genoux ! Elle ne dort pas, cest évident ! Bon, ce soir, je prends le petit ! Vous, vous dormez, vous vous refaites une beauté et vous venez dimanche ! Compris ? Nous, on sen va, hein, mon chou ?
Et, en passant près de Camille, Simone sarrêtera un instant, passera une main sur sa joue et murmurera :
Ta mère serait très fière de toi, ma fille. Moi aussi. Tu le sais, hein ? Ma petite pommeCamille retint son souffle, le temps de laisser les mots sancrer dans son cœur ce cœur cabossé et vibrant qui avait survécu à tant de déroutes, et qui, envers et contre tout, continuait de battre plus fort dans la lumière. Un éclat fugace passa dans les yeux de Simone, comme une lueur retrouvée derrière un nuage dorage.
Viens, on rentre, dit-elle, serrant le poupon contre elle comme un trésor. Faut fêter ça cest pas tous les jours quune pomme se plante en plein Paris et donne un autre pommier.
Camille esquissa un sourire, puis rit franchement, retrouvant, sous le vernis dexigence et de maladresse, la tendresse inaltérable de cette femme. Un public commençait à se presser autour des toiles, de futurs collectionneurs sarrêtaient pour toucher du bout des doigts son monde bariolé et vivant, fruit de tant de vies entremêlées.
Camille courut rattraper Simone et son fils : elle balaya dun regard attendri la galerie, cette vie nouvelle, les souvenirs cousus ensemble, les êtres qui laccompagnaient et dedans, partout, la voix de sa mère, aimante, patiente, murmurée sous la rumeur des jours.
Au-dehors, le printemps sinstallait doucement. Sur le trottoir, un jeune arbre ployait sous le poids de bourgeons impatients.
Camille leva les yeux, sentit une brise lui glisser sur la joue, et murmura :
Merci, maman. Je crois que maintenant, ça ira.
Elle prit la main libre de Simone, laissa le bébé sendormir contre la vieille épaule et, ensemble, ils savancèrent vers la lumière, déjà prêts, tous trois, à goûter dautres fruits inconnus.






