Mon ami et moi avons soixante ans. Nous avons décidé d’emménager ensemble et de louer l’autre appartement.

Nous avions tout planifié dans les moindres détails et, dans la brume étrange dun rêve, décidé de vivre ensemble dans un grand appartement à Lyon. Pourquoi pas, après tout ? Mille raisons flottaient devant nos yeux comme des papillons :

Nous étions seules, perdues chacune dans la quarantaine mouvante des souvenirs. À soixante ans, il devient rare de croiser un homme, et puis, si la fortune sourit, un arrangement dhabitation peut toujours se trouver. Nos enfants et petits-enfants vivaient à des kilomètres de là, éparpillés un peu partout de Marseille à Lille. Les proches, eux, se réjouiraient sûrement dimaginer les grand-mères évitant lennui.

Dans une autre époque, quand nos cheveux étaient dun autre or et nos regards plus légers, Éloïse et moi avions partagé le même studio dans le quartier Croix-Rousse. Javais alors une enfant minuscule à bercer, et malgré nos tempéraments volcaniques, une tendre alliance avait fleuri parmi les casseroles, les livres et les petites habitudes.

Nous inventerions un emploi du temps virevoltant, à base de musées, de théâtre, de balades le long de la Saône, histoire de ne jamais sombrer dans la monotonie des quatre murs.

Côté finances, la lune semblait douce : les dépenses partagées, les revenus dun appartement en location dans le Vieux Lyon Nous allions danser sur les toits, sûres de vivre sans inquiétudes. Une veillée attentive aussi : si lune de nous tombait malade, lautre serait là, invisible et constante comme une veilleuse allumée dans le couloir.

Tout cela mapparaissait, dans la logique élastique du rêve, comme une suite de promesses merveilleuses !

En réalité ?

La première dispute jaillit comme une tempête soudaine sur la question sacrée du choix dappartement. Chacune voulait rester souveraine sur son territoire, déployant toute une armée darguments. Prête à quitter mon chez-moi, je me débattais tout de même pour ne pas laisser croire à Éloïse que je céderais toujours.

Ensuite, la bataille des bagages. Quand jai commencé le déménagement, acceptant de minstaller chez elle, elle me lança en pleine figure que javais trop daffaires : vaisselle héritée de famille, nappes brodées, souvenirs, tout formait un archipel envahissant. Où ranger tout cela ? Laisser mes affaires chez moi mangoissait : qui sait sur quels locataires allais-je tomber ?

À la fin, nous avons loué un box dans un parking sombre de la Guillotière, y entassant la moitié de ma vie dans des cartons. Puis, dans ce brouillard de cartons, un couple de locataires sest présenté, et là, le vrai spectacle a commencé du moins, le pensai-je.

Davantage quà deux, je me sentais invitée à un bal dont je ne connaissais pas la musique. Les habitudes dÉloïse simposaient, discrètes mais têtues : elle exile les produits ménagers dans la cuisine alors que je les préfère dans la salle de bain, parade étrange dans nos routines. Toujours, jobéissais à la règle silencieuse : « Ici, cest moi la maîtresse de maison. »

Rapidement, le réfrigérateur devint champ de bataille. Elle raffolait de fromages forts, moi jaimais les légumes grillés, mais je me taisais, espérant que ses goûts finiraient par déteindre sur les miens. Je my habituais, peu à peu, jusquà oublier mes propres préférences.

Un soir, la télévision devint notre minotaure : Éloïse voulait dormir avec les images dansantes, alors que moi, chaque bruit me poursuivait jusque dans mes cauchemars. Les bouchons doreille ne servaient à rien, les sons passaient toujours à travers la ouate du rêve.

Peu à peu, les complications prenaient racine, effaçant les avantages que j’avais tant comptés. Malgré nos efforts pour trouver des compromis, la fissure grandissait. Un jour, j’ai senti dans le regard d’Éloïse une irritation muette. Javais limpression de suivre chacune de ses consignes, mais quelque chose lagaçait à chaque battement dhorloge.

Elle sest mise à méviter. Une journée, puis une autre, puis une semaine de silence granuleux Je me retournais mille fois, cherchant le geste qui aurait pu la froisser. Ma patience sest brisée : je me suis effondrée devant elle, les larmes coulant comme un fleuve ancien. Éloïse aussi s’est mise à pleurer. Elle ma avoué ne pas comprendre doù venait sa nervosité.

La lumière sest faite : dans ce rêve à la logique vacillante, il est clair que chacun a besoin de vivre sous son propre ciel, selon ses rites. Mieux vaut se retrouver souvent, avec plaisir, plutôt que de sétouffer dans le même espace.

Nous avons rompu le bail, rendu les clés de lappartement en location et, comme par magie, notre amitié sest remise à éclore, toute légère, sous le soleil de la place Bellecour.

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