Je ne suis pas prête à me marier. Je suis une personne trop responsable, je ne peux pas prendre le destin de quelqu’un d’autre entre mes mains…

Après avoir obtenu son diplôme, Élodie fut embauchée par une entreprise parisienne renommée, où régnait une atmosphère chaleureuse et soudée. Son arrivée renforça lharmonie déjà présente, comme si elle tissait des fils invisibles entre chacun des membres de léquipe. Cétait une jeune femme radieuse, toujours attentive, et sa voix douce avait le pouvoir singulier de dissiper toute gêne. Quand on lui parlait, on avait limpression de chuchoter à la lune, et il devenait naturel de lui confier ses secrets.

Élodie habitait tout près de son nouveau lieu de travail, dans un immeuble neuf aux fenêtres miroitant les nuages. Un collègue, Sylvain, fut immédiatement captivé par son aura. En apprenant quelle possédait un studio, un éclat irréel illumina soudain son regard perdu. Sylvain, presque trentenaire, ne possédait rien de plus que des valises flottant dans son passé.

Il aimait revêtir le rôle de martyr, évoquant sans cesse ses trajets depuis un village oublié de Bourgogne. Chaque soir, lidée du retour lui paraissait une éternité glacée. En vérité, il ne rentrait presque jamais, préférant accepter linvitation de collègues compatissantes. Mais Élodie ! Ah, Élodie… une femme sortie tout droit dune chanson dÉdith Piaf : sans défaut, belle à lintérieur comme à lextérieur. Pendant trois années, Sylvain gravitait autour delle, comme une feuille aspirée dans le courant.

Tandis quÉlodie partait souvent en déplacement pour négocier des contrats fructueux à Lyon ou à Marseille, Sylvain, toujours étudiant à la santé fragile, se laissait porter. Ils écumaient les cabinets médicaux une procession étrange mais aucun enfant ne venait troubler leur équilibre silencieux.

Nul ne parlait de mariage. De temps à autre, le patron, Monsieur Dupuis, évoquait son neveu qui avait demandé la main de sa compagne, pour découvrir, à la veille de la cérémonie, quelle souffrait dun cancer en phase terminale. Ils sétaient tout de même mariés, et le jeune homme, armé dune jeunesse flamboyante, accompagna sa femme vers la fin, entre ombre et lumière. Trois années sécoulèrent comme du vin versé sur une nappe.

Un soir, dans le clair-obscur dun rêve énigmatique, Élodie réalisa soudain : « Il vit chez moi, je gère largent, et il na jamais prononcé le mot mariage. » Elle fit part à Sylvain de ses doutes. En réponse, il acheta une bague et annonça les fiançailles, comme on agite une baguette dans une pièce enfumée. Mais, après un nouveau déplacement, alors quelle traversait le pont Alexandre-III sous la pluie, Sylvain murmura : « Je ne suis pas prêt. Jai trop de responsabilités dans ma tête, je ne peux pas prendre le destin de quelquun dautre entre mes mains Garde lanneau comme souvenir de notre histoire. »

La brume changea le cœur dÉlodie, qui fut prise de court par ce geste insolite. Son patron, sentant la tempête, lenvoya en mission à Bordeaux, lui offrant un billet pour un étrange spectacle au Théâtre National. « Si tu ny vas pas, tu es renvoyée ! » lança-t-il comme une formule magique. Ce soir-là, Élodie se retrouva assise à côté du neveu veuf du patron, laura dun homme solitaire flottant autour de lui.

Ils se découvrirent, non pas sous la lumière des projecteurs, mais derrière le rideau des songes, explorant les rues sinueuses de Bordeaux main dans la main. Très vite, Élodie tomba enceinte. Ils furent submergés dune joie rêveuse, où tout semblait possible et léger.

Sans attendre, ils marièrent Élodie avec faste : elle devint enfin la princesse du bal masqué. Dix ans passèrent dans un souffle, et deux fils couraient déjà entre les murs de leur maison en pierre claire. Un troisième enfant nétait plus quun souhait, sans importance de son sexe pourvu quil soit en bonne santé. Leur famille était un tableau vivant, fort et soudé, comme on en voit dans les contes du vieux Paris.

De lautre côté de la Seine, Sylvain errait encore, perdu entre les rayons dun Darty, doutant de ce quil voulait vraiment. Pour lui, la famille représentait une ivresse trop dispendieuse, un saut sans filet. Quand son crédit pour la voiture fut soldé, il flotta vers une nouvelle folie : lachat dun ordinateur portable dernier cri un caprice qui fit frissonner tout son entourage. Nul ne sait comment il remboursera ce nouvel emprunt, ni sil trouvera un jour la sortie de ce rêve étrange où il marche sans fin, les poches pleines dair et le cœur flottant.

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