Ils se marièrent en mai, quand le lilas embaumait. Ophélie et Arnaud formaient un couple parfait : grands, minces, les yeux de la même couleur. Au mariage, les invités, trinquant, leur promettaient « des jumeaux dans l’année ». Ophélie rajustait son voile et souriait, gênée, blottie contre l’épaule de son mari. Elle voyait déjà la chambre avec les hochets, la poussette dans l’entrée, les petites chaussettes.
Un an passa. Ophélie avait arrêté le café le matin, surveillait son alimentation. Arnaud, compréhensif, supportait ses caprices. Il rapportait des fleurs plus souvent qu’avant, comme pour s’excuser de quelque chose dont il n’était pas coupable.
Deux ans. Les copines d’Ophélie publiaient les unes après les autres des photos de ventres arrondis, puis de paquets avec des bébés. Ophélie likait, commentait « trop mignon ! », puis éteignait son téléphone et fixait le vide. Ses parents, délicats, glissaient :
— Ma chérie, il serait temps d’y penser, on veut des petits-enfants.
Mais elle balayait :
— On a le temps.
En réalité, une angoisse sourde grandissait en elle. Le pire n’était pas que ça ne marche pas. Le pire, c’était d’aller à l’hôpital. Ophélie pensait :
— Et si c’était moi ? Si j’étais le mécanisme cassé ? Et si les traitements ne servaient à rien ?
Arnaud, voyant le visage assombri de sa femme, pensait la même chose. Homme habitué à résoudre les problèmes, il se sentait impuissant. Il se disait que s’il allait faire des analyses et s’avérait « inapte », il perdrait non seulement la chance d’être père, mais aussi le respect d’Ophélie. Comment regarder dans les yeux une femme à qui on ne peut donner d’enfant ?
Ils vivaient dans une ville où existaient trois centres de reproduction privés aux enseignes clinquantes. Mais ils les contournaient, choisissant un autre chemin pour leurs promenades. Un tabou muet planait. Les conversations sur les enfants se réduisaient aux neveux et aux enfants des amis. Chacun craignait moins le diagnostic que d’être déclaré coupable.
Seul l’amour les sauvait. Un amour étrange, adulte, qui, malgré les peurs, devenait plus doux et plus profond. Arnaud serrait Ophélie la nuit, et elle sentait qu’il avait aussi peur qu’elle. Ils avaient peur de s’avouer qu’ils envisageaient déjà les options :
— Et si c’est incurable ? Pourrons-nous rester à deux si l’un de nous est la cause de ce vide ?
Trois ans. Leur anniversaire du silence. Un jour de pluie, Ophélie se réveilla et dit, ferme :
— Arnaud, j’ai pris rendez-vous. Demain, neuf heures.
Il sursauta comme frappé, mais hocha la tête. La bouche sèche.
— Je t’accompagne, répondit-il seulement.
À la clinique, Ophélie était assise, serrant son sac, Arnaud lui tenant la main. Ils ne se regardaient pas, craignant de lire la peur dans leurs yeux. Le médecin, une jeune femme aux yeux fatigués, les regarda par-dessus ses lunettes :
— Alors, les tourtereaux, trois ans que vous traînez ? Dommage. Allons-y, on fait les prises de sang.
Deux semaines d’attente, les plus longues de leur vie. Ils faisaient semblant de vivre normalement : cinéma, sushis, disputes pour la vaisselle. Mais chaque soir, quand Arnaud sortait de la douche, il voyait Ophélie vérifier ses mails.
Et le résultat arriva.
Ophélie ouvrit le message, doigts tremblants. Arnaud, derrière elle, posa ses mains lourdes sur ses épaules, retenant son souffle. Elle parcourut les termes médicaux secs, les chiffres, les indicateurs… Elle pivota brusquement sur sa chaise. Ses yeux étaient humides.
— Arnaud, souffla-t-elle, nous… nous sommes en bonne santé. Tous les deux.
Un silence vibrant suspendit la pièce. Puis Arnaud fit ce qu’il n’avait jamais fait en trois ans. Il rit, à gorge déployée, attrapa Ophélie par la taille, la fit tourner dans la pièce, puis la serra fort contre lui.
— Tu entends ? murmura-t-il dans ses cheveux. Nous ne sommes pas coupables. Personne ne l’est. Juste… le moment n’était pas venu.
Ophélie pleura sur son torse. Elle pleurait de soulagement, de tendresse, de l’absurdité de la situation. Trois ans à fuir la peur de briser leur famille, et leur famille était un roc que rien ne pouvait briser, pas même le vide.
Ce soir-là, ils achetèrent du champagne, commandèrent une pizza, firent des projets grandioses : dans un mois, vacances à Saint-Tropez, puis changement de boulot pour quelque chose de plus calme, puis achat d’un lit bébé, balades au parc, choix du prénom. Ils croyaient qu’une fois l’obstacle tombé, tout arriverait tout seul. Comme par magie.
Mais un mois passa. Puis trois. Puis six, et le temps coula, les mois défilèrent.
L’optimisme fondait comme le brouillard matinal. Maintenant, ils savaient qu’ils le pouvaient, mais ce savoir ne rapprochait pas le miracle. C’était comme connaître le code du coffre, mais que le coffre soit vide.
— Peut-être qu’on doit juste arrêter d’y penser ? proposa Arnaud un soir, voyant Ophélie regarder dans le vide.
— Facile à dire, sourit-elle tristement. Essaie de ne pas y penser…
Ils cessèrent d’aborder le sujet. Précautions, ils rangèrent les conversations sur les enfants dans le tiroir du fond. La vie suivait son cours : boulot, dîners, séries, rares week-ends. Et chaque année, elle devenait plus grise. Pas noire, ils s’aimaient toujours. Mais grise, comme un ciel de novembre pluvieux. Les couleurs avaient disparu, ne restaient que les contours.
Sept ans de mariage. Un soir, Arnaud rentra du travail pas tout seul. Sous sa veste, quelque chose bougeait, geignait, frottait son nez humide contre la fermeture.
— Ophélie, dit-il, gêné, en sortant une boule de poils tremblante. C’est Mickaël qui me l’a donné. Sa chienne a eu des chiots, le dernier n’était pris par personne. J’ai regardé ses yeux… je ne pouvais pas le laisser là. Qu’il reste chez nous, hein ?
Ophélie recula. Elle n’aimait pas les animaux dans l’appartement. Depuis petite, elle pensait que les chiens devaient vivre dehors dans une niche, et les chats chasser les souris dans les caves. Poils, flaques, odeurs, pourquoi dans leur nid douillet, même trop silencieux ?
— Arnaud, tu es sérieux ? demanda-t-elle, froide. On a déjà…
Elle allait dire « déjà assez de vide », mais se tut. Elle regarda le chiot. Il était minuscule, avec de grands yeux humides couleur caramel. Il tremblait et la regardait avec autant d’espoir qu’elle avait regardé jadis ses tests. Il cherchait sa maison.
Ophélie ouvrit la bouche pour dire « reporte-le », mais les mots restèrent coincés. Elle regarda Arnaud : dans ses yeux, la même supplication que celle du chiot. Il lui sembla que si elle disait « non », elle casserait quelque chose d’essentiel dans leur famille. Quelque chose qui les maintenait encore à flot.
— D’accord, soupira-t-elle. Qu’il reste. Mais tu nettoies derrière lui.
Arnaud s’illumina comme un gamin, serra le chiot contre lui.
— Médor ! déclara-t-il. Tu t’appelleras Médor !
Le chiot le regardait avec adoration, remuant la queue.
Ces mots marquèrent le début d’une nouvelle vie. Ophélie ne s’en rendit pas compte, mais elle s’impliqua. D’abord, elle nourrissait Médor à heures fixes parce qu’Arnaud rentrait tard. Puis elle le promenait au parc parce qu’il pleuvait et qu’Arnaud était enrhumé. Puis elle lui acheta un panier, une gamelle « meilleur ami », un collier en cuir, un imperméable, une combinaison d’hiver.
Médor la regardait avec adoration, remuait la queue comme si elle allait se détacher, la suivait partout. Il l’attendait à la porte quand elle rentrait du travail, sautait joyeusement en renversant tout sur son passage. Il apportait ses chaussons, tendait la tête sous sa main, frottait son nez contre sa paume.
Un jour, regardant Médor pourchasser une balle dans le couloir, Ophélie se surprit à sourire. Un sourire sincère, pour la première fois depuis des mois. Elle comprit qu’elle aimait ce monstre poilu. Elle aimait sa démarche maladroite, ses yeux fidèles, sa langue chaude qui léchait ses mains. Elle lui acheta des jouets, il en avait plus qu’un magasin de puériculture. Elle lui acheta des vêtements, lava son panier.
Médor était vraiment devenu leur enfant. Ils lui parlaient, le grondaient pour les pieds de chaise mâchonnés, le félicitaient pour les tours appris. À Noël, ils l’habillèrent en renne et le couvrirent de cadeaux. Pour son anniversaire, ils cuisinèrent un gâteau au bœuf et au riz. Leur vie retrouva des couleurs vives, chaudes, canines.
Mais les couleurs, parfois, trompent. Tout commença quand Médor arrêta de manger. Il restait couché sur son panier, museau sur les pattes, les regardant avec des yeux tristes. Ophélie paniqua la première. Elle appela les cliniques vétérinaires, supplia qu’on les prenne en urgence.
— Rien de grave, la rassura Arnaud. Il a peut-être mangé quelque chose dehors.
Mais Médor maigrissait à vue d’œil. Son pelage brillant ternit, sa nez devint sec et chaud. Quand il essaya de se lever pour accueillir Ophélie et n’y parvint pas, elle fondit en larmes. À la clinique, lumineuse et stérile, le vétérinaire, un homme âgé à la barbe grise, examina Médor, palpa son ventre, secoua la tête.
— On dirait une infection attrapée je ne sais où. Je n’exclus pas une tumeur, mais on commence par un traitement. Piqûres, régime strict, perfusion.
Ils piquèrent Médor chaque jour. Ophélie apprit à tenir la seringue d’une main ferme, malgré les tremblements intérieurs. Elle veillait la nuit, caressait sa tête, chuchotait :
— Tiens bon, mon beau, tiens bon.
Médor remuait faiblement la queue, mais il n’avait presque plus de force.
Un matin, elle se réveilla et vit que Médor ne respirait plus. Il était roulé en boule sur son panier, comme le premier jour. Il ressemblait à un endormi, mais sa poitrine ne se soulevait pas. Elle le toucha : il était froid.
Elle ne cria pas. Elle s’assit par terre près du panier et se mit à gémir. Doucement, longuement, comme une louve qui a perdu son louveteau. Arnaud sortit de la chambre, comprit tout sans un mot, tomba à genoux à côté d’elle. Il l’enlaça avec Médor, et ils restèrent ainsi longtemps, jusqu’à l’aube.
Ils enterrèrent Médor dans un bois, à la sortie de la ville.
— Mon Dieu, murmura-t-elle la nuit, blottie contre l’épaule d’Arnaud. Comme c’est vide. Je n’imaginais pas qu’on puisse aimer un chien à ce point. Et le perdre.
Arnaud se taisait. Il caressait ses cheveux, regardait le plafond. Une boule dans la gorge qu’il ne pouvait avaler. Médor avait été leur petit miracle poilu, qui leur avait offert trois ans de bonheur. Trois ans où ils oubliaient le vide. Mais le vide était revenu, deux fois plus grand.
Ophélie perdit l’appétit. Elle se forçait à avaler deux cuillères de soupe, puis la nausée la prenait. Surtout le matin. Elle mettait ça sur le compte du choc nerveux, on dit bien que le stress donne la nausée. Au bureau, elle suffoquait. Assise devant l’écran, elle avait l’impression que les murs se resserraient, lui volaient l’oxygène. Elle sortait sans cesse, respirait l’air froid, s’adossait au mur, fermait les yeux.
— Ophélie, tu es pâle, s’inquiéta sa collègue Léa. Une infection ? une intoxication ?
— J’ai dû attraper un truc, éluda Ophélie. De Médor. Il avait quelque chose… peut-être un virus.
L’idée d’une infection s’ancra. Elle se raccrocha à cette explication : logique, le chien avait une infection, ça s’était transmis. Le corps affaibli par le deuil, il avait attrapé n’importe quoi. Aller chez le généraliste, faire une prise de sang, savoir ce qu’elle avait.
Elle prit rendez-vous à la clinique, posa un jour de congé. Assise dans la salle d’attente, les bras croisés, elle sentait son estomac se retourner. Le médecin, une femme d’un certain âge aux yeux fatigués, l’écouta, hocha la tête.
— Bon, on va voir. D’abord une analyse générale. Mais au fait… elle fronça les sourcils, regarda Ophélie par-dessus ses lunettes. Je vais vous envoyer faire une échographie, au cas où.
Ophélie sortit avec le bon de radiologie.
L’échographiste se taisait, promenait la sonde, fronçait les sourcils, cliquait sur l’écran. Ophélie regardait le plafond, comptait les carreaux pour ne pas espérer.
— Eh bien, quelle surprise ! Vous savez que vous avez un petit bébé là ?
— Quoi ? redemanda Ophélie, incrédule.
— Grossesse, répéta clairement le médecin. Environ huit semaines. Tout va bien, aucune pathologie.
Ophélie regarda l’écran, elle ne savait pas qu’on pouvait pleurer sans faire de bruit. Les larmes coulaient simplement sur ses joues, dans ses oreilles, gouttaient sur la table d’examen.
— Comment… comment c’est possible ? souffla-t-elle. Cela fait neuf ans qu’on essaie avec Arnaud…
— Ça arrive, sourit doucement le médecin. Parfois la nature attend. Quand le corps cesse d’être obsédé. Votre corps a enfin lâché prise et décidé qu’il était temps. Un mystère de la nature.
Ophélie sortit de la clinique sur des jambes de coton. Huit semaines. Huit semaines qu’une vie nouvelle vivait en elle, et elle n’en savait rien. Elle pleurait Médor, et déjà un autre cœur battait.
Il fallait juste arrêter d’attendre.
Elle voulait attendre Arnaud à la maison. Lui dire joliment, allumer des bougies, préparer un dîner, faire une surprise. Mais elle n’y tint pas. Debout à l’arrêt de bus, serrant son téléphone, les doigts tremblants, elle composa son numéro.
— Arnaud, dit-elle, la voix cassée. Tu peux parler ?
— Ophélie ? Qu’est-ce que tu as, ta voix… Tu es malade ? — inquiétude dans sa voix.
— Non, souffla-t-elle. Je suis allée à la clinique. Arnaud… je ne sais pas comment dire… je… nous allons avoir un bébé.
Silence dans le combiné. Un silence si long qu’Ophélie crut à une coupure.
— Quoi ? redemanda Arnaud, si bas qu’elle l’entendit à peine. Ophélie, ne plaisante pas. S’il te plaît. Ce n’est pas drôle.
— Je ne plaisante pas, pleura-t-elle carrément dans le téléphone, sans honte des passants. Huit semaines. Arnaud… Notre bébé vit en moi depuis deux mois et je n’en savais rien. Je croyais que c’était une infection, et c’est… c’est notre petit.
— J’arrive, dit-il enfin. Tout de suite. Attends-moi. À la maison. Assise, ne bouge pas. J’arrive.
Elle rentra chez elle, Arnaud arriva une demi-heure plus tard. Il entra sans enlever ses chaussures, un énorme bouquet de roses blanches dans une main, un gâteau dans l’autre. Les roses étaient si grosses qu’elles tenaient à peine dans l’embrasure de la porte, et le gâteau portait l’inscription « Joyeux anniversaire », acheté sans doute le premier venu, pour ne pas venir les mains vides.
Arnaud la serra si fort qu’il semblait craindre qu’elle se dissipe, s’évapore comme un mirage.
— J’avais peur d’y croire, murmura-t-il dans ses cheveux. J’étais au bureau, je me disais : c’est un rêve. Je me pinçais, tu te rends compte ? Mes collègues m’ont vu, ils ont cru que je devenais fou. Je n’arrivais pas à croire qu’après tout, après neuf ans, après Médor, après qu’on avait abandonné… ça arrive.
— Moi non plus, sanglotait Ophélie, le nez dans son épaule. J’avais arrêté d’attendre. Je vivais, simplement.
Il s’écarta, prit son visage entre ses mains, plongea dans ses yeux. Ses yeux à lui étaient rouges et mouillés, un large sourire heureux, un peu fou, tremblait sur ses lèvres.
— Alors il fallait juste arrêter d’attendre, dit-il. Prendre un chien, le perdre, pleurer, se consumer… et la vie trouve son chemin toute seule. Tu viens de m’offrir le plus grand des miracles. Je ne sais pas comment te remercier. Je serai le meilleur papa, je le jure sur Médor. J’ai un but, maintenant.
Ophélie lui caressa les cheveux et sentit soudain que la nausée qui la martyrisait depuis des jours s’était envolée. Ou bien elle avait cessé de la remarquer. Parce qu’en elle, il n’y avait plus de vide. En elle battait un cœur. Le leur, petit, futur.







