ANCIENNE PHOTOGRAPHIE

LA VIEILLE PHOTO
Oh, grandpère! Ces cèpes, cest ça? tournait en rond le gamin vif. Et son prénom convenait : Théo, pour « agile ».
Oui, répondit lancien homme, las, et poussa un profond soupir.

Même si les cèpes poussaient depuis toujours sur les haies du hameau, il était difficile pour le vieil Henri Dupont de porter la corbeille pleine de champignons. Il sétait donc assis un moment de répit sur la même petite boutique où tenait la maison de Madame Jeanne. Ce nétait pas vraiment «ma grandmère», puisquil sétait marié bien avant que Jeanne ne se marie à son fils Victor. Elle était plutôt la grandmère de Théo, et même si son mari Léon navait pas encore quarante ans, elle serait déjà comptée parmi les arrièregrandmères. Personne ne vivait à la maison, jusquà lan passé où Léon réapparut sur le perron maternel, avec toute sa famille. La panique sempara de tous! Madame Jeanne criait si fort que les villageois crurent quon la tuait. Mais ce nétait quune joie qui éclata.

Cet été, les citadins revinrent sous le coucher daoût. Théo tournait du matin au soir sur les chemins du village. Que pouvait faire le garçon, faute damis de son âge? Il embêtait les vieillards. Henri, à bout de souffle, voulait se rendre chez lui pour quAnne trie les cèpes et les fasse tremper pendant quil massait ses pieds sur le lit. Soudain, Théo, avec son jouet en plastique, sapprocha de la corbeille dHenri et demanda :
Laissemoi prendre une photo!
Mais questce que tu comptes filmer, espèce de petit curieux? Avec une planche? sétonna le vieil homme, oubliant même ses pieds.
Avec ma tablette! déclara fièrement Théo en la brandissant au-dessus de sa tête.

Il pointa son engin vers la corbeille, le déclencheur fit un clic.
Regarde! lança Théo, montrant le revers de la « planche », et Henri découvrit, surpris, limage de sa corbeille.
Formidable! sécria le vieillard, mais Théo, sans le laisser reprendre, passait son doigt sur la photo ; aussitôt, à la place des cèpes, apparut Léon.
Papa, dit Théo solennellement, et Henri, pris de court, lança un regard oblique à sa corbeille, se demandant sil était toujours là. Ce nétait pas une blague: la corbeille était sur le support et soudain Léon sy était glissé, mais les cèpes restèrent intacts.

Théo continua à pointer du doigt :
Voilà maman, voilà notre appartement voilà le Marquis
Henri connaissait le Marquis. Ce nétait pas un chat, mais un petit cochon. La bruine de Jeanne le promenait toujours en laisse. Les villageois ne comprenaient jamais pourquoi elle le tenait ainsi, le cochon traînant paresseusement derrière elle, jusquà ce que le tracteurconducteur Pascal sécrie:
Elle le traîne comme un lasso!

Grandpère, je peux te prendre en photo? lança soudain Théo.
Pourquoi pas? sétonna le vieil homme.
Tu es beau, ta barbe blanche, tes mains bronzées, pas comme celles du père, solides. Tu Théo chercha ses mots, puis, maladroit, lança: Comme ma grandmère, mais en grandpère! Il fit une pause, puis ajouta dun ton théâtral: Voilà.

Henri éclata de rire.
Nen fais pas un drame commença-t-il, avant de sinterrompre.

Après un instant, il fixa les yeux de Théo et demanda:
Ça testce que le film ne te coûte rien?
Quel film? ne comprit pas le garçon.
Le film photographique.

Théo tenta de retenir son rire. En cinq minutes, pendant que le gamin expliquait quil ny avait aucun film à dépenser et que tout serait imprimé sur limprimante de maman, Henri sentit ses forces se remettre. Mais avant de se lever, il dit:
Tu sais quoi, Théo reviens dans une heure. Tu nous photographieras, Anne et moi, daccord?
Daccord! répondit le garçon avec enthousiasme, tandis quHenri, grinçant, se releva.

Il souleva sa lourde corbeille, toujours trop lourde pour un homme en bonne santé, et savança vers la maison. Après quelques pas, il se retourna subitement et cria au garçon qui séloignait:
Théo, noublie pas: dans une heure!
Noté! retentit une voix de la rue voisine.
Le voyou reviendra soupira le vieil homme, dirigeant ses pas vers le seuil.

Voilà, Anne, marmonnat-il, posant la corbeille sur le perron et sasseyant sur une marche. Une de plus et on hivernera comme des seigneurs: pommes de terre et cèpes puisquil ny a plus de viande.

Henri, qui navait jamais goûté de la charcuterie du commerce elle ne venait que lors des grandes fêtes, quand les invités arrivaient vivait simplement, avec du sel et du poivre comme seuls assaisonnements. Il navait jamais pu avaler un morceau de viande industrielle, pas par dégoût mais par simple habitude de la ferme. Chaque jour, il se levait avant laube pour travailler.

Ça suffit, Vania, les concombres et les tomates, calmetoi, souffla Anne en tentant de soulever la corbeille.
Attends, ma petite! sexclama Henri, mais il retomba à nouveau sur la marche. Je te dis dattendre! Sa voix, habituellement autoritaire, se fit plus douce. Ce nest pas le moment pour les cèpes. Va te peigner, mets ton beau tablier.
Tu dis nimporte quoi, vieux? lança Anne, la voix cassée. Tu deviens fou? Cela fait soixante ans que nous sommes mariés!
Exactement, répondit Henri en se relevant lentement. Il faut se photographier.
Quoi?
Il faut se faire prendre en photo, je le répète, insista le vieil homme, froncant les sourcils. Théo arrivera avec son appareil
Faisle, faistoi photographier, gesticula Anne, fière, et séloigna vers la cuisine.

Sans même regarder la corbeille, Henri, le visage durci, suivit sa femme.
Anne, où estu? demanda-t-il, entrant dans la maison. Anne! Il ny avait aucune trace delle.

Après quelques pas hésitants, il la trouva dans un recoin derrière le poêle, là où, jeune, elle se cachait lors de leurs disputes. Anne, le visage dans les mains, pleurait silencieusement. Des larmes, perlant entre ses doigts serrés, coulaient sur le bord usé de sa robe.

Henri ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit, la gorge serrée. «Seigneur, quand se sontelles disputées pour la dernière fois? Il y a vingt ans? Peutêtre» Il navait pas vu sa femme depuis des décennies, leurs querelles nétant jamais si graves, et maintenant, sans raison apparente, il se retrouvait là, au milieu du vide.

Anne ce seul mot, tremblant de douceur, franchit le silence. Ma petite Anne

Les épaules dAnne cessèrent de trembler ; elle baissa les bras et, les yeux embués, fixa Henri. Puis elle se leva, se blottit contre lui, posa sa tête sur son épaule. La barbe dHenri devint humide de ses larmes. Il resta un instant sans voix, puis Anne, pressée, dit:
Peigne ta barbe pendant que je repasse ta chemise

Théo arriva une demiheure plus tôt, mais tout était déjà prêt. Ils sassirent à la table, Henri jouant avec sa barbe, craignant que le garçon ne se soit perdu. Anne tenta de calmer ses mouvements, mais la porte du vestibule claqua soudain.

Le soir, alors quils allaient se coucher, ils regardèrent alternativement deux clichés. Le premier, petit et noiretblanc, montrait une jeune fille rousse tenant un bouquet champêtre, la tête reposant sur lépaule dun homme élégant en costume. Leurs visages étaient rayonnants, et, derrière eux, un panneau de quatre lettres: «MARRIAGE».

Le second cliché, grand et en couleur, présentait une vieille femme aux cheveux argentés, la tête posée sur lépaule de son mari, un grand bouquet de fleurs dété sur la table. Leurs yeux brillaient du même bonheur que sur la première photo.

Dautres photos parsemaient leur maison, mais seules ces deux les montraient ensemble, un rappel du temps qui passe et de lamour qui persiste.

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