— On mange aujourd’hui ? Le père s’était effondré dans la cuisine et avait atterri sur un tabouret près de la table. Les pieds avaient grincé désagréablement sur le carrelage. La mère se taisait, et dans sa chambre, Irène s’était raidie.
— C’est à moi que tu parles ? Regarde-moi ! avait-il crié en frappant du poing sur la table.
Irène savait que sa mère s’était retournée, la peur coulant de ses yeux.
— Qu’est-ce que tu regardes ? Donne à manger ! Un homme rentre du travail. Je vous connais, les femmes, vous ne savez que jacasser et faire les belles, avait-il grommelé, déjà plus bas.
La mère avait fait claquer la vaisselle, attrapant fébrilement une assiette sur l’égouttoir au-dessus de l’évier.
— Encore des pâtes ? Ras-le-bol, avait-il aboyé. Irène s’était recroquevillée dans sa chambre, s’attendant à entendre le bruit d’une assiette brisée. Non, il avait évité… Pendant un moment, aucun son n’était venu de la cuisine. Irène était sortie de sa chambre et avait jeté un coup d’œil. Le père lui tournait le dos. Sa mère lui avait fait signe de s’éloigner. Irène avait disparu de l’embrasure comme si elle n’avait jamais été là. Elle s’était enfermée dans sa chambre et s’était plongée dans un manuel, mais après chaque phrase, elle s’arrêtait pour écouter. Apparemment, c’était calme. Ce soir-là, son père s’était comporté assez tranquillement. Puis elle l’avait entendu passer devant sa porte pour aller dans la chambre parentale, marmonnant quelque chose, et là, le silence.
Elle entendait cela presque tous les jours. Au bruit, elle devinait ce qui se passait dans la cuisine. Son père n’avait jamais de travail fixe. Il ne tenait nulle part à cause de ses cuites, vivant de petits boulots temporaires. Quand sa mère n’était pas là, Irène évitait de rester seule avec lui dans l’appartement : elle allait chez des copines après les cours ou s’asseyait sur les marches du palier en attendant sa mère.
— Salut. Tu fais quoi sur les marches ? T’as perdu tes clés ? — Nicolas s’était arrêté devant Irène. Il habitait au cinquième étage.
— On peut dire ça, avait-elle bougonné. Elle avait honte qu’il l’ait surprise là.
Nicolas l’avait dépassée, était monté de deux marches et s’était arrêté.
— Tu vas prendre froid, on ne s’assoit pas sur des marches en ciment. Viens chez moi.
Irène n’avait pas répondu.
— Viens, avait-il dit d’un ton ferme, et elle avait obéi. Il était en terminale, et elle avait l’habitude d’écouter les plus grands.
Nicolas avait ouvert la porte de son appartement et l’avait laissée passer.
— Maman, je suis rentré ! Et je ne suis pas seul ! avait-il crié en refermant.
— Avec qui ? — Marie, la mère de Nicolas, était apparue dans l’entrée.
— Bonjour, avait murmuré Irène.
— Bonjour. Irène, je crois ?
— Figure-toi que je montais l’escalier, et elle était assise sur les marches, avait expliqué Nicolas en se déchaussant.
— T’as oublié tes clés ? avait demandé Marie. Enlève ton manteau et va te laver les mains, je réchauffe le déjeuner.
Irène était entrée dans le salon et avait regardé autour d’elle. L’appartement était identique au leur, mais plus cosy, plus joli. Le déjeuner lui avait paru délicieux, même si ce n’était qu’une soupe au poulet et des pâtes aux saucisses.
— Merci, c’était très bon, avait-elle dit.
— La prochaine fois, ne reste pas sur le palier, monte directement chez nous, avait proposé Marie. D’accord ?
Irène avait acquiescé.
— Merci, maman. On va dans ma chambre. Viens, — Nicolas s’était levé et lui avait fait signe. Irène avait levé les yeux vers Marie, qui avait hoché la tête.
En entrant dans la chambre de Nicolas, Irène avait été surprise : rangée, pas de vêtements éparpillés, propre, avec des posters de groupes célèbres et de motos colorées au mur.
— Tu aimes la course ? avait-elle demandé.
— Pas vraiment, les posters sont beaux, c’est tout.
— Moi, je n’ai pas d’ordinateur. Enfin si, mon père a cassé l’écran. Pas d’argent pour en racheter un.
— J’ai une tablette, tu veux que je te la prête ? avait-il proposé spontanément.
— Non, si mon père la voit, il la vendra.
— Alors viens chez moi pour travailler quand tu veux.
— Et toi, tu sais déjà où tu veux aller après le lycée ? — Irène avait touché une maquette d’avion. — Tu l’as faite toi-même ?
— Bien sûr. Je veux entrer à l’école d’aéronautique.
— Tu seras pilote ?
— Non, constructeur d’avions, avait-il souri avec condescendance.
Il plaisait à toutes ses camarades de classe. Un beau gosse. Demain, à l’école, les filles seraient vertes de jalousie quand elle raconterait qu’elle était allée chez Nicolas Dubois.
Le temps avait filé sans qu’ils s’en rendent compte. Irène avait regardé sa montre et s’était levée d’un bond.
— Il faut que j’y aille, Maman est sans doute rentrée.
Elle n’avait aucune envie de partir, mais elle ne voulait pas abuser. Nicolas l’avait raccompagnée dans l’entrée.
— Reviens, ne reste pas sur les marches, avait-il dit en la quittant.
Irène était entrée chez elle et avait vu le manteau de sa mère accroché. De la cuisine venait un bruit de vaisselle : sa mère préparait le dîner.
— D’où viens-tu si tard ? avait-elle demandé en passant la tête.
— J’étais au cinquième, dans l’appartement quinze.
— Tu ferais mieux de ne pas traîner chez les gens. Qu’est-ce qu’on va penser de nous ? Tu veux dîner ?
— Non, tante Marie m’a nourrie. Je vais faire mes devoirs. Il est là ? — Tu n’entends pas ? Il ronfle comme un moteur. Où est-ce qu’il a trouvé l’argent ? Encore saoul, avait soupiré sa mère.
À partir de ce jour, Irène était souvent allée chez Nicolas. Si elle le croisait dans la cour du lycée, elle hochait la tête et rougissait. Il la saluait et passait son chemin.
Parfois, elle ne le trouvait pas chez lui : le soir, il s’entraînait au club de sport. Alors tante Marie lui parlait de son fils, de son mari mort quelques années plus tôt.
L’hiver avait cédé la place au printemps, puis l’été était arrivé. Irène n’était plus montée chez Nicolas ; elle traînait avec ses copines ou s’asseyait sur un banc près de l’immeuble.
— Pourquoi tu ne viens plus ? lui avait demandé Nicolas un jour, la rencontrant dehors. Irène avait haussé les épaules.
— Tu as passé tes examens ? Tu pars quand pour tes études ?
— Je ne pars pas. Je vais étudier ici, à l’école polytechnique. Je ne veux pas laisser ma mère seule.
— Génial ! s’était-elle réjouie.
À l’automne, elle était passée chez lui, soi-disant pour un problème de maths. Mais la conversation ne venait plus comme avant. Irène se sentait timide avec Nicolas, gênée, mal à l’aise. Il avait changé, mûri, et était encore plus beau.
Cet hiver-là, son père était mort, empoisonné par de l’alcool frelaté. Sa mère n’avait pas pleuré, même aux funérailles, et Irène, étrangement, avait eu de la peine pour lui. Plus besoin d’attendre sa mère après le travail, plus de raison de monter chez Nicolas.
Pendant longtemps encore, sa mère sursautait au bruit de la sonnette, la peur dans les yeux.
— Maman, qu’est-ce que tu as ? Il n’est plus là, disait Irène.
— Une habitude, répondait sa mère.
Irène était en terminale. Un soir, elle était debout près de la fenêtre, guettant Nicolas.
— Tu fais quoi dans le noir ? Tu guettes encore Nicolas ? — Sa mère était entrée dans la chambre et avait allumé.
— Je regarde par la fenêtre, point, avait répondu Irène, prise au dépourvu.
— Il est grand, il a une petite amie. Jolie. Tu ferais mieux de réviser, avait soupiré sa mère.
Nicolas avait une petite amie ! Son cœur se brisait de chagrin et de jalousie. Irène n’avait jamais vu cette fille, mais elle la haïssait déjà. Un jour, elle les avait croisés dans la cour.
— Irène ? Salut, pourquoi tu ne passes plus ? avait demandé Nicolas avec gentillesse. Sa copine se tenait à côté, et son regard glacé s’était posé sur Irène. De par sa taille, elle la regardait de haut, méprisante, comme une souris. Nicolas était grand aussi, mais lui la regardait autrement.
— Tu es dans quelle classe déjà ?
— En terminale.
— Comme le temps passe vite. Tu as embelli, grandi, on ne te reconnaît pas. Où tu veux aller après ?
— Nicolas, viens, — la fille l’avait tiré par le bras, mécontente.
— Salut, bonne chance ! avait dit Nicolas, et ils étaient partis bras dessus, bras dessous.
Irène les avait suivis longtemps des yeux. « Froide comme un poisson, avec des glaçons à la place des yeux, avait-elle pensé avec rage. Bien sûr, la Reine des Neiges lui irait mieux, mais c’est trop d’honneur. » Et elle l’avait surnommée en secret « la Morue ».
Le temps avait passé. Irène avait fini le lycée et était entrée à la faculté de médecine. Nicolas, lui, avait obtenu son diplôme d’ingénieur et trouvé un emploi ; bientôt, il s’était acheté une voiture. Irène avait appris à reconnaître le bruit du moteur, elle se précipitait à la fenêtre quand il se garait devant l’immeuble.
Un jour, en rentrant de la fac, Irène avait croisé Marie dans la cour. Celle-ci marchait lentement avec une canne, boitant visiblement.
— Bonjour, tante Marie, avait salué Irène. Qu’est-ce qui vous arrive ? Pourquoi boitez-vous ?
— J’ai mal à la jambe, c’est insupportable. Je peux à peine marcher. Le médecin dit qu’il faut une opération, poser une prothèse de hanche, mais j’ai peur, s’était plainte Marie.
— Dites-moi ce qu’il faut acheter, je vais au magasin, ça ne me dérange pas, avait proposé Irène.
— Va, oui, Nicolas n’est jamais là…
Ainsi Irène avait recommencé à monter chez Nicolas, même si elle le voyait rarement. Elle faisait les courses, aidait au ménage pour sa mère.
Un jour, elle avait pris son courage à deux mains et demandé des nouvelles de la copine.
— Léa, c’est une belle fille, bien sûr, mais trop maniérée. Elle reste toujours silencieuse, on ne sait pas comment l’aborder. Elle est étrangère, quoi. Toi, tu es des nôtres. Ce n’est pas une telle fiancée qu’il faut à mon fils, avait soupiré Marie. — Pourquoi tu poses ces questions ? Tu ne serais pas amoureuse de lui, par hasard ?
Irène avait baissé les yeux.
— Ne t’en fais pas. Si tu étais plus âgée, il n’y aurait pas de meilleure épouse pour Nicolas. Tu trouveras ton amour, toi aussi.
— Je ne veux pas d’un autre amour, avait murmuré Irène, et elle s’était enfuie.
Un jour, elle était passée chez Marie pour lui demander ce qu’il fallait acheter. La porte avait été ouverte par la Morue.
— Qu’est-ce que tu veux ? avait-elle demandé, peu aimable.
— Je venais voir tante Marie…
— Elle n’est pas là. Nicolas l’a emmenée à l’hôpital en voiture.
La Morue semblait lever le menton exprès pour regarder Irène de haut.
— Pourquoi tu traînes ici sans arrêt ? — ses yeux glacés avaient brillé.
— Je ne traîne pas, j’aide tante Marie, je vais au magasin.
— Belle aide, oui. Ne viens plus. Si besoin, je m’en occupe moi-même. Nous allons bientôt nous marier, Nicolas et moi, et nous vivrons ici. Va-t’en, sinon après toi les objets disparaissent, avait-elle dit grossièrement.
— Quels objets ? avait bondi Irène.
— Une bague. J’avais laissé une bague sur le lavabo de la salle de bains. Quand je suis revenue, elle n’y était plus. C’est toi qui l’as prise, il n’y a personne d’autre.
— Je ne vais jamais plus loin que l’entrée ! s’était écriée Irène, furieuse.
— Je n’en sais rien, tu as peut-être profité que je n’étais pas là. Rends-la gentiment, ou j’appelle la police. — La Morue s’était penchée en avant, la tête inclinée. Ses yeux de glace étaient tout près. Irène avait reculé.
— Je n’ai pas pris ta bague !
— Prouve-le. — La Morue avait fait un pas vers elle, ses yeux-glaçons à quelques centimètres. Irène n’avait pas tenu le coup, s’était retournée, avait tiré la porte et était tombée sur Nicolas.
— Pourquoi parlez-vous si fort ? On vous entend dans l’escalier. — Nicolas avait regardé Irène, puis la Morue. Irène s’était aussi retournée.
La Morue s’était redressée et souriait doucement à Nicolas.
— Tu es déjà rentré ? avait-elle demandé, comme si de rien n’était.
Irène avait voulu s’enfuir, mais Nicolas l’avait retenue par le bras.
— Que s’est-il passé ?
— Elle… elle m’a accusée d’avoir pris sa bague. Je n’ai rien pris, je ne suis même pas allée dans la salle de bains.
— Quelle bague ? — Nicolas tenait fermement Irène et regardait la Morue.
— Avec une pierre rose. Je l’ai perdue, je ne sais pas où je l’ai laissée. Je lui ai demandé si elle l’avait vue, avait expliqué la Morue d’une voix mielleuse.
— Elle ment ! Elle a dit que je l’avais volée, elle voulait appeler la police. — Irène avait dégagé sa main et dévalé l’escalier. Les larmes l’étouffaient.
— Allez tous au diable ! avait-elle lancé avec désespoir en entrant chez elle et en claquant la porte.
— Qu’est-ce que tu as ? — sa mère était apparue dans l’entrée.
— Maman ! — Irène s’était jetée dans ses bras et lui avait tout raconté.
— La bague se retrouvera, ne pleure pas. Nicolas va comprendre, avait consolé sa mère.
Le lendemain, Nicolas était venu lui-même. Sa mère n’était pas là.
— Il faut qu’on parle, avait-il dit.
Irène l’avait fait entrer dans sa chambre. En voyant sa propre photo sur le secrétaire, Nicolas avait souri. Irène l’avait oubliée. Elle avait rougi et baissé les yeux.
— Tu me l’as volée ? Et tu dis que tu ne voles pas ? Irène, décontenancée, avait rougi encore plus.
— Je plaisante, elle ne me manque pas. Je suis venu m’excuser. La bague a été retrouvée.
— Où ?
— Quelle importance ? — cette fois, c’était Nicolas qui avait détourné le regard.
— Si, elle a de l’importance. Elle m’a accusée de vol. Tu crois que c’est agréable ? — la voix d’Irène tremblait d’indignation.
Nicolas l’avait prise par les épaules.
— Irène, pardonne-moi. Je n’ai pas cru une seconde que tu l’avais prise, je te jure. Voilà : Léa n’aimait pas que tu viennes si souvent, alors elle a inventé cette histoire pour que tu arrêtes. Et la bague… elle est tombée de sa poche quand elle a fait tomber sa veste.
— Et tu vas lui pardonner ? Et si elle accuse ta mère de vol ? On peut tout attendre d’elle. C’est une vraie morue !
— Arrête ! Elle est juste jalouse. — Nicolas l’avait regardée sévèrement et avait retiré ses mains.
— Nicolas ! Tu ne vois donc rien ?
— Qu’est-ce que je devrais voir ? — il la regardait avec regret, visiblement las de cette conversation.
— Je t’aime ! avait lâché Irène, effrayée par son propre courage. — Je t’aime depuis la cinquième. Nicolas, ne l’épouse pas, je t’en supplie. — Ses yeux s’étaient embués, le visage de Nicolas s’était brouillé.
— Irène, tu pleures ? Il n’y aura pas de mariage. On a rompu.
— C’est vrai ? — Irène avait cligné des yeux, et les larmes avaient coulé sur ses joues.
— Idiote. — Nicolas l’avait serrée contre lui. — Ma mère sort de l’hôpital dans une semaine. Tu passeras l’aider, s’il te plaît ?
— Bien sûr ! Inutile de le demander.
Nicolas était reparti, songeur et triste, tandis qu’Irène sautait presque de joie. Pas de mariage !
Chaque jour, Irène montait chez tante Marie : courses, ménage, même cuisine. Elle ne voyait pas Nicolas, il rentrait tard. Toutes ses soirées se passaient au cinquième étage. Sa mère hochait la tête en souriant.
Un jour, Irène était tombée sur Nicolas dans l’escalier. Il sentait clairement l’alcool.
— Nicolas, tu as bu ? — Irène le regardait avec horreur, se rappelant son père, la peur dans les yeux de sa mère…
— Et alors ? — il avait vacillé vers elle. Irène avait reculé, le regard effrayé. — Irène, pourquoi tu me regardes comme ça ? N’aie pas peur, je ne deviendrai pas comme ton père… — avait-il soudain dit d’une voix parfaitement sobre.
Le samedi suivant, il était venu chez Irène avec un bouquet de fleurs et l’avait invitée au cinéma. Qu’elle était heureuse !
Désormais, Nicolas ne s’attardait plus le soir ; il rentrait vite, retrouver Irène qui l’attendait avec sa mère. Il ne buvait plus. Ils allaient souvent au cinéma, se promenaient, restaient dans sa chambre à s’embrasser…
L’amour d’Irène avait fini par faire fondre le cœur de Nicolas.
— Soyez heureux, les enfants. Ne la fais pas souffrir, Nicolas, avait demandé sa mère quand il avait demandé Irène en mariage.
— Je promets de ne jamais lui faire de mal… Irène s’était blottie contre lui, tel un jeune arbre fragile contre un grand chêne…Le jour du mariage, Irène regarda son père absent, puis se tourna vers Nicolas. Il lui prit la main, et elle sentit pour la première fois que le silence n’était plus une menace. Dans ses yeux, elle vit un foyer sans peur. La mère d’Irène pleurait, mais c’étaient des larmes douces. En embrassant Nicolas sous la pluie de riz, Irène sut qu’elle n’aurait plus jamais à guetter un bruit de pas dans l’escalier.






