Une chatte squelettique n’a pas quitté une boulangerie fermée durant 24h. L’ouverture de la porte a glacé le sang.

Geneviève referma le cadenas de la boutique et souffla, soulagée. Deux jours de repos devant elle : fini les files d’attente, les pesées de marchandises, les chargements et déchargements.

— Geneviève, vous travaillez demain ? — une voix familière s’éleva dans son dos.

Elle n’eut même pas besoin de se retourner, elle savait déjà. Jean-Pierre. Toujours au mauvais moment.

— Demain, c’est dimanche, — lança-t-elle sans se retourner. — Jour de repos.

— Ah. D’accord. Bon, je viendrai lundi alors.

Geneviève finit par pivoter. Le vieil homme se tenait là, un filet à provisions usé à la main, veste délavée, le regard perdu, comme s’il espérait encore quelque chose.

« Encore lui avec ses centimes à compter pendant une demi-heure », pensa-t-elle.

— Lundi, venez, — dit-elle avant de s’éloigner vers son immeuble.

C’était toujours pareil : il arrivait à la fermeture, choisissait deux ou trois bricoles, puis à la caisse il fouillait son porte-monnaie, comptait ses pièces. La queue s’allongeait, les gens soupiraient, et lui, il ne remarquait rien. Un vrai lent. Agaçant.

Le dimanche matin, en passant devant la boutique, Geneviève s’arrêta net.

Sur le pas de porte, il y avait une chatte. Une grise de gouttière, maigre, pelée, pitoyable. Mais ce n’était pas tout : elle courait de la porte à la fenêtre, griffait le seuil, regardait par la fente, miaulait. D’une voix si plaintive, si désespérée.

— Ouste ! — fit Geneviève en agitant la main.

La chatte ne bougea pas. Elle fixait la porte.

« Une errante », pensa Geneviève, et elle poursuivit son chemin.

Le lundi, Geneviève approchait de la boutique avec un poids sur le cœur. La chatte était toujours là, recroquevillée sur le seuil, épuisée.

La clé tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit.

Alors Geneviève entendit. Un tout petit cri, à peine perceptible. Quelque part dans un coin, derrière les étagères.

Elle entra, regarda – et son cœur fit un bond.

Un chaton.

Tout petit, aveugle, sans défense. Couché parmi des cartons, il geignait, remuait ses pattes.

La chatte se précipita à l’intérieur derrière Geneviève, sauta vers le chaton, se mit à le lécher, à ronronner.

— Mon Dieu, — murmura Geneviève. — C’est pour ça que tu essayais de rentrer.

Geneviève se tenait debout devant un carton, ne sachant que faire. La chatte s’était installée près du chaton, le léchait, ronronnait – pour la première fois depuis vingt-quatre heures, elle semblait calme.

Mais dans la tête de Geneviève, une seule idée : « On ne peut pas garder des animaux dans une boutique. Qu’est-ce que je vais en faire ? »

— Dis donc, tu m’en fais, toi, — marmonna-t-elle à voix haute. — Comment t’as fait pour entrer ? Quand ?

La chatte se serra davantage contre son petit.

Geneviève se souvint : vendredi soir, à la fermeture, il y avait foule devant l’entrée. Bousculade, précipitation. C’est sans doute à ce moment-là qu’elle était passée. Discrète. Et elle avait mis bas dans la nuit, quand la boutique était vide.

Et tout le dimanche, elle tournait dehors, essayant de revenir.

— Bon, — souffla Geneviève. — On va trouver une solution.

Elle versa de l’eau dans un gobelet en plastique, cassa un morceau de saucisson de son sandwich. La chatte but goulûment, vite, comme si on allait lui reprendre.

Ensuite, Geneviève ouvrit la boutique aux clients.

La première à entrer fut la voisine, tante Yvette. En voyant la chatte et le chaton, elle leva les bras :

— Oh, Geneviève ! D’où viennent-ils ?

— Eh bien… — Geneviève fit un geste vague. — Elle s’est faufilée, je ne sais comment. Dis, Yvette, tu veux les prendre ? Tes petits-enfants adorent les animaux.

Tante Yvette grimace :

— On a déjà un chat à la maison. Vieux, méchant. Il les étranglerait. Non, non, désolée.

Le suivant fut oncle Didier, le plombier. Lui non plus :

— Ma femme ne voudra pas. Elle éternue dès qu’il y a un poil.

Puis arriva une jeune maman avec son enfant. Le petit tendit la main vers le chaton, mais la mère le retint :

— Touche pas ! C’est sale ! Ça porte des maladies. Viens, on s’en va.

Geneviève, derrière son comptoir, sentait quelque chose se serrer en elle. Chaque refus résonnait sourdement.

« Personne ne voudra donc d’eux ? »

À midi, elle désespérait.

Vers quinze heures, la porte s’ouvrit et Jean-Pierre entra.

Comme d’habitude – lentement, prudemment. Son filet à provisions à la main. Il salua doucement, hocha la tête.

Geneviève n’eut pas le temps de répondre : il s’arrêta à l’entrée, s’accroupit près du carton.

— Oh, — dit-il à voix basse. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

La chatte leva la tête, le regarda méfiante.

Jean-Pierre tendit la main avec précaution, caressa la tête de la chatte. Elle ferma les yeux, se mit à ronronner.

— Geneviève, — dit-il en se tournant vers la vendeuse. — Qu’est-ce qui va leur arriver ?

Geneviève soupira :

— Je ne sais pas, Jean-Pierre. On ne peut pas les garder ici. Et personne ne veut les prendre.

— Je vois.

Il resta un moment silencieux, puis caressa de nouveau la chatte. Le chaton poussa un petit cri, bougea.

— Est-ce que… — commença Jean-Pierre, hésitant. — Est-ce que je pourrais les prendre ?

Geneviève resta figée. Elle regardait le vieil homme, incrédule.

— Vous ? — répéta-t-elle. — Sérieusement ?

— Eh bien oui. — Il sourit, un peu timide. — Je suis seul, de toute façon, je m’ennuie. Ça me fera de la compagnie. C’est vrai, je ne sais pas comment m’en occuper. Mais j’apprendrai. Je lirai sur Internet.

Geneviève sentit une boule lui monter à la gorge. Ce vieil homme lent, qu’elle avait tant de fois bousculé, pressé, agacé.

Lui seul n’était pas passé à côté.

— Jean-Pierre, — dit-elle d’une voix étranglée. — Merci. Vraiment. Merci.

Il agita les mains :

— Mais non. Ça me fait plaisir. À la maison, c’est vide. Ma femme est morte il y a trois ans. Pas d’enfants. Alors je viens ici tous les jours, juste pour échanger deux mots.

Geneviève eut honte. Une honte à vouloir disparaître sous terre.

Elle s’était toujours agacée qu’il soit lent. Qu’il retienne la queue.

Et lui, il était juste seul.

Jean-Pierre prit délicatement le carton avec la chatte et le chaton. Il le soutenait par en dessous, pour ne pas le secouer. La chatte le regarda, méfiante, mais ne résista pas. Comme si elle avait compris – cet homme ne lui ferait pas de mal.

— Seulement, — dit-il pensif, — je ne sais pas comment les porter jusqu’à chez moi. Le carton est grand, peu pratique. Ils bougent dedans.

— Attendez, — Geneviève fonça à la réserve et revint avec un solide carton plus petit. — Tenez, celui-ci est mieux. Il a des poignées.

Elle installa elle-même la chatte et le chaton, mit un chiffon doux au fond. Ses mains tremblaient. De nervosité, ou de honte qui la rongeait de plus en plus.

— Geneviève, est-ce que vous pourriez me conseiller, — Jean-Pierre sourit, hésitant. — Qu’est-ce qu’il faut leur acheter ? De la nourriture, sans doute ? Une gamelle ?

Geneviève vit soudain très clairement : le vieil homme était perdu. Il avait pris la responsabilité, mais ne savait pas du tout quoi faire ensuite. Et il l’avait prise quand même. Parce qu’il n’avait pas pu passer à côté.

— Attendez, — dit-elle fermement. — Tout de suite.

Elle longea les rayons, rassemblant le nécessaire : une boîte de pâtée pour chat, un sachet de croquettes, deux gamelles en plastique, un paquet de litière.

— C’est pour vous, — tendit-elle le sac à Jean-Pierre.

— Mais non. Je vais payer.

— Pas question, — coupa Geneviève. — C’est de ma part. Comme ça.

Il voulut protester, mais elle le regarda d’un air si sévère qu’il se contenta de hocher la tête :

— Merci. Merci beaucoup.

Jean-Pierre prit le carton et le sac, se dirigea vers la sortie. Sur le pas de la porte, il se retourna :

— Geneviève, à votre avis… il faut que je les emmène chez le vétérinaire ?

— Oui, — dit-elle. — Allez-y demain. Qu’il vérifie que tout va bien.

— D’accord. J’irai.

Il sortit. La porte se referma avec un petit carillon.

Geneviève resta seule.

La boutique était silencieuse, vide. Seul traînait par terre, dans un coin, le vieux carton – celui où le chaton avait couché.

Elle s’approcha, le ramassa, voulut le jeter. Mais soudain, elle ne put pas. Elle s’assit carrément par terre, colla le carton contre sa poitrine et se mit à pleurer.

Les larmes coulaient sur ses joues, tombaient sur le carton.

Elle se rappela comme elle s’était agacée de Jean-Pierre. Comme elle l’avait pressé. Comme elle soupirait quand il entrait dans la boutique. Comme elle pensait : « Encore ce vieux. Encore à compter ses centimes. »

Et lui, il s’était révélé autrement.

Sans hésiter, il avait pris la chatte et le chaton. Alors qu’il vivait chichement – cela se voyait à ses vêtements, à la façon dont il comptait sa monnaie.

Mais il n’était pas passé à côté.

« Mon Dieu, — pensa Geneviève, — quelle idiote je suis. Quelle égoïste. »

Elle essuya ses larmes d’un revers de main, se releva, jeta le carton à la poubelle. Retourna derrière le comptoir.

Les clients commencèrent à affluer.

Une journée de travail normale.

Mais quelque chose avait changé en Geneviève. Elle regardait les clients autrement. Plus seulement comme une file à servir vite. Mais comme des gens, chacun avec son histoire. Et on ne sait jamais ce qui se cache dans le cœur des gens.

Demain, elle demanderait à Jean-Pierre comment allaient la chatte et le chaton. S’ils s’étaient installés. S’il avait besoin d’aide.

Et plus jamais elle ne le presserait.

Deux jours passèrent.

Geneviève attendait Jean-Pierre. Elle regardait la porte, tendait l’oreille vers les bruits du couloir. Mais il ne venait pas.

L’inquiétude montait. « Et s’il lui était arrivé quelque chose ? S’il était malade ? Ou si la chatte avait un problème ? »

Le troisième jour, elle n’y tint plus.

Elle demanda l’adresse aux voisins. Il s’avéra que Jean-Pierre habitait dans l’immeuble d’à côté, au troisième étage.

Geneviève acheta un filet de pommes, un paquet de petits-beurre – pour faire bien, ne pas venir les mains vides – et après le travail, elle s’y rendit.

La porte ne s’ouvrit pas tout de suite. Puis des pas traînants se firent entendre, et Jean-Pierre apparut sur le seuil. Surpris, un peu perdu.

— Geneviève ? Vous… chez moi ?

— Oui, — dit-elle en tendant le sac. — Je venais prendre de vos nouvelles. Comment allez-vous ? Et la chatte, le chaton ?

Le visage du vieil homme s’illumina d’un sourire. Si chaud, si sincère que Geneviève se sentit soulagée.

— Entrez, entrez ! — Il s’écarta. — Ils sont parfaitement installés !

L’appartement était petit, modeste. Vieux meubles, tapis usé. Mais propre, douillet.

Sur le rebord de la fenêtre, sur un plaid plié, la chatte dormait. À côté d’elle, le chaton gigotait – déjà plus fort, plus dodu.

— Les voilà, — dit fièrement Jean-Pierre. — La chatte, je l’ai appelée Mistigri. Et le chaton, Poussin. Parce qu’il est tout doux.

Geneviève s’approcha, caressa doucement Mistigri. Elle entrouvrit un œil, ronronna et se rendormit.

— Qu’ils sont beaux, — murmura Geneviève.

— Ah oui. — Jean-Pierre souriait de toutes ses dents. — Vous savez, je les ai emmenés chez le vétérinaire. Tout va bien.

Il parlait, parlait – comment Mistigri avait passé la première nuit cachée sous le canapé, emmenant le chaton avec elle, comment elle s’était habituée, comment maintenant elle l’accueillait à la porte quand il rentrait.

En partant, Geneviève s’attarda sur le seuil :

— Jean-Pierre, venez à la boutique. Je vous attendrai.

Il hocha la tête :

— Je viendrai.

Et il ajouta à voix basse :

— Merci, Geneviève. Pour tout.

— C’est moi qui vous remercie, — répondit-elle. — Vous êtes un homme bien.

Le lendemain, Jean-Pierre revint à la boutique. Comme d’habitude – lentement, avec son filet.

Mais cette fois, Geneviève l’accueillit avec un sourire. Elle sortit un tabouret de la réserve, le plaça près du comptoir :

— Asseyez-vous, Jean-Pierre. Prenez votre temps. Je ne suis pas pressée.

Il hocha la tête, reconnaissant. S’assit. Commença à choisir ses achats sans se hâter.

Et pour la première fois, Geneviève ne le pressa pas.

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Deux amies, deux destins