Le fils cadet. Nouvelle.

Claudine et son mari Vincent ne savaient pas comment ils avaient eu un fils aussi doué. Tous deux navaient achevé que la neuvième classe, et ce, seulement grâce à la bienveillance de leurs professeurs. Chacun son talent, comme on dit; dès quune graine était plantée dans le jardin de Claudine, elle sépanouissait en une magnifique floraison en une semaine, tandis que Vincent semblait avoir les mains dor.

Ils eurent quatre enfants: laînée Marie, puis la deuxième fille Agnès, et enfin les deux garçons nés le même jour, Sébastien et Paul. Ce dernier était «lorange» du foyer; il navait même pas encore trois ans et pourtant il parlait mieux que la moyenne dAgnès. Quand il entra à lécole, les professeurs furent ébahis: il lisait, écrivait et faisait des multiplications si rapidement que lon le fit passer directement en deuxième classe.

Peutêtre cela paraissait injuste pour les autres enfants, mais Paul comptait une place particulière aux yeux de Claudine. Il était exempté des corvées domestiques, et tout ce quil demandait, elle lui achetait: livres, microscope, le tout en euros comme il se doit. Même lorsque les années difficiles des années 1990 sabattirent sur la France, faisant vaciller léconomie et brisant la vie de Claudinequi perdit en une seule année son mari et son aidemaîtresse Madeleineelle ne cessa pas de soutenir son fils et le fit même partir étudier en ville.

À quoi pensestu, Claudine? lui lançaient les voisines en la voyant «Sébastien» puiser de leau à la fontaine, Agnès labourer la petite parcelle, et Paul installé à lombre dun banc, le nez dans un livre. Tu crois quun jour il te rendra la pareille, te servira un verre deau à la retraite? Il partira, et ce sera la fin de tout.

Vous me donnerez bien des leçons! répliquait Claudine. Je fais ce que je veux.

Les enfants reprenaient le même ton.

Pourquoi je dois couper du bois pendant quil résout des équations? se plaignait Sébastien.

Assiedstoi et résousen une, si cela te plaît, souriait Claudine.

Sébastien prenait un manuel, le feuilletait pendant quelques minutes, puis le refermait en marmonnant: «Cest du vent, je préfère mieux aller couper du bois!»

La plus vexée était Agnès, qui se rebellait ouvertement contre le traitement de faveur de son frère. Elle essayait sans cesse de lui jouer des tours: jeter son cahier dans le feu, glisser un œuf pourri dans ses chaussures.

Tu lui donnes toujours la meilleure part, criaitelle. Et il partira te laisser seule, répétaitelle les paroles des voisines.

Lorsque Paul partit pour ses études, la maison devint plus calme. Claudine, pourtant, se raccrocha davantage à son benjamin. Au début, il lui écrivait de longues lettres détaillant sa vie détudiant, étrangère à sa mère. Avec le temps, les courriers samenuisèrent et ses visites devinrent rares les voisines avaient raison. Claudine en souffrit en silence, mais elle ne laissa rien paraître. Paul finit par obtenir son diplôme et devint un homme respectable.

Agnès épousa un agriculteur du village voisin. Son beaufils ne plaisait guère à Claudine: rêveur invétéré, il inventait sans cesse de nouveaux plans pour senrichir, mais échouait toujours. Récemment, il avait imaginé ouvrir une boulangerie, bien quon neût même pas pu lui octroyer un petit crédit.

Sébastien, qui vivait toujours avec sa mère, ne pressait pas de se marier, bien quil y eût de nombreuses prétendantes.

Maman, jaimerais encore profiter un peu!Je pensais macheter une voiture. Pas une guimbarde, mais une voiture étrangère. Tu mimagines au volant dune berline? disaitil.

Claudine soupirait:

Quelle voiture, Sébastien? Tu te comportes comme notre vieux voisin Armand. Rêve trop, travaille dabord

Elle le poussa cependant à chercher du travail. Sébastien devint conducteur de tracteur, améliorait les champs et se débrouillait souvent en trouvant de petites combines. Claudine ne se plaignait pas; elle avait un fils diligent.

Quant à Paul, on ne le voyait plus depuis un an. Le dernier courrier indiquait quil était parti chercher du travail, mais on ne savait où.

Un jour, une automobile neuve et brillante sarrêta devant la porte. Claudine, pensant quun voyageur perdu cherchait le chemin, lappela. Mais le vrombissement de la bagnole réveilla un espoir dans son cœur maternel. Elle ouvrit le portail et sortit.

Cétait Paul. Elle le reconnut aussitôt, même sil était parti depuis deux ans. Il était le portrait vivant de son défunt Vincent: grand, carrure solide, cheveux dun blond doré. Les voisines, sortant de leurs maisons, le regardèrent passer, ravies de voir quil navait pas oublié sa mère.

Claudine se précipita vers son fils, le serra contre son cœur. «Tu es mon sang, mon fils, tout na pas été vain,» murmuratelle.

Sébastien, le visage sombre, commenta:

Pas mal, ta voiture, ditil avec une pointe denvie.

Ce nest pas ma voiture, répondit Paul en riant.

Alors, à qui appartient? demanda Sébastien, un peu apaisé.

À toi, tendit Paul la clé à son frère. Prendsla, je prépare déjà le contrat de donation, on ira chez le notaire.

Sébastien, déconcerté, regarda sa mère. Elle sourit.

Merci, frère, ditil, rougissant. Mais elle est chère!

Elle ne coûte pas plus que lamour, répondit Paul. Et Agnès?

Agnès sest mariée, précisa Claudine rapidement. Dans le village voisin. Son mari est travailleur, ils attendent bientôt une augmentation.

Mariée? Alors, on va lui rendre visite. Emmènenous, Sébastien, avec ta nouvelle voiture.

Agnès les accueillit, ronde et un peu gênée. Son mari, Armand, se mit immédiatement à vanter ses projets de boulangerie prospère.

Tu parles trop, lança Agnès. Tu nas même pas de crédit, comment ouvriraistu une boulangerie? Ne lécoute pas, Paul, il est toujours dans ses rêves.

Paul sourit et répliqua:

Nous réglerons la boulangerie, aucun problème. Dismoi ce quil te faut, je transférerai les fonds.

Armand, interloqué, le fixa dun air méfiant. Sa femme lavait déjà averti que le frère de Paul était un bon à rien ingrat.

Paul sortit alors une petite boîte rouge et la tendit à Agnès.

Cest pour toi, Agnès.

Elle louvrit délicatement: à lintérieur scintillaient de magnifiques boucles dor serties démeraudes, de la même couleur que ses yeux. Elle les admira devant le miroir, les faisant tourner.

Merci, Paul, tu mas comblée. Jai tant demandé des boucles à Armand, et il ne ma offert quun hachoir! sexclamat-elle.

Claudine, silencieuse mais heureuse, pensa que son fils finirait peutêtre par lui offrir quelque chose des boucles, un bracelet, voire une machine à laver. Mais le présent ne vint pas. Ce nest que lorsque Agnès évoqua le retour de la mère après laccouchement que Paul prononça :

Je ne resterai pas longtemps, Agnès. Je ramènerai maman avec moi, si elle le veut.

Claudine, incrédule, demanda:

Avec moi? Où? Comment?

Je ne sais pas Mais que deviendra la maison?

La maison? Sébastien y habitera, une nouvelle maîtresse arrivera. Moi, je ne suis plus que ton ombre, maman. Partir avec moi? Si ça ne te plaît pas, tu reviendras.

Claudine ne savait que penser. Toute sa vie, les souvenirs de Vincent et de Madeleine lentouraient, mais à présent, son fils linvitait à une existence inconnue, différente. «Que dirait Vincent?» se demandat-elle.

Soudain, limage de son mari apparut au seuil, chapeau de travers, mains calleuses jointes sur le cœur.

Pourquoi douter, Claudine?Tu las élevée pour une meilleure vie. Il est temps que tu la découvres toimême, sinon tout ce que tu as traversé ne serait quun vain effort.

Claudine sourit et déclara:

Alors partons.

Ainsi, la mère apprit que le vrai trésor nest pas la réussite individuelle, mais le partage des chemins parcourus; en ouvrant son cœur aux autres, on trouve enfin la paix et la véritable richesse de la vie.

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