Une explosion retentitun bruit sourd, puis le noir sépaissit. Peu à peu, la pénombre se dissipe et une voix sélève :
Madame Véronique? Cest le sauveteur! Il y a eu une déflagration.
Je sens une main serrer mon cou. Jouvre les yeux avec peine. Un pendentif rectangulaire gravé des symboles du zodiaque apparaît devant moi: le Taureau et la Vierge. Une infirmière en blouse blanche me regarde.
En salle dopération!crie-t-elle, tout près.
Mes parents rentrent du travail. Ma mère se précipite vers la cuisine, puis jette un œil dans la pièce où je fais mes devoirs. Mon père, Antoine, entre et remarque tout de suite que mon humeur nest pas bonne.
Louis, questce qui ne va pas?ditil en tapotant ma tête.
Rien,grogneje, élève de CM1.
Allez, parle!
Demain, cest le 8mars. La maîtresse nous a retenus et nous a demandé de préparer des cadeaux pour les filles.
Et le problème?sourit Antoine.
On a autant de garçons que de filles, et elle a attribué qui doit offrir quoi,souffleje.Jai tiré au sort: cest à moi doffrir à Clothilde Érisson, la «pas très jolie» selon moi.
Toutes les filles veulent un cadeau pour le 8mars, même les moins belles,répond le père en essayant de parler à un enfant comme à un adulte.Alors, comment atelle fait le tirage?Par ordre alphabétique?Par signes du zodiaque?
Selon les compatibilités. Clothilde est Vierge, et le Taureau convient le mieux aux Vierges. Et moi, je suis Taureau.
Cest une bonne affaire!Tu pourras peutêtre tomber amoureux! sesclaffe le père.
Moi?pour Clothilde?Je ne veux même pas y penser.
Le père éclate de rire. Ma mère, Léa, entre soudainement :
Questce qui se passe?
Clothilde, viens à la cuisine,ordonne le père dun ton sévère.Nous avons une discussion sérieuse.
Après son départ, je demande dune voix triste :
Papa, questce que je dois faire maintenant?
Préparer le cadeau!
Quel type?
Demain, je le ferai à ton «choisi» au travail.
Quel cadeau?tu travailles à lusine,répliqueje.
Oui, je suis dans la galvanisation. Nous revêtons tous les métaux.
Je ne comprends pas.
Tu verras demain.
***
Le lendemain, Antoine revient avec un pendentif en or, suspendu à une chaîne. Un côté porte les deux signes du zodiaque, Taureau et Vierge, lautre porte, en gravure fine, le texte :
«À ma camarade Clothilde pour le 8mars! Antoine».
Le pendentif brille de mille feux. Lorsque ma mère le glisse dans un sac en plastique, il semble encore plus éclatant.
***
Le 8mars arrive. La maîtresse ne veut pas rester pour les cours. Dabord, les élèves remettent leurs présents à lenseignante qui les remercie longuement. Puis, elle demande aux garçons doffrir leurs cadeaux aux filles.
Le chaos commence! Tous les garçons se précipitent vers leurs «élus». Japproche Clothilde Érisson et, comme mon père me la appris, je déclame :
Clothilde, je te souhaite une joyeuse journée du 8mars! Qui sait, le destin fera peutêtre se lier le Taureau et la Vierge.
Je rentre à ma place, ignorant que mon cœur vient de se serrer pour cette fille que je jugeais «pas très jolie».
Quelques mois plus tard, les parents de Clothilde déménagent dans un autre quartier, et elle change détablissement à la fin du CE2.
***
Je me réveille dans une chambre dhôpital, le plafond blanc au-dessus de moi. Jessaie de bouger les bras et les jambes, seule ma main gauche répond.
Où suisje?demandeje, la voix rauque.
Un infirmier en tenue noire sapproche du lit et me regarde :
Testu réveillé? Tu es au service de chirurgie durgence.
Mes bras et mes jambes sont intacts?répondsje.
Tout semble en place, mais tu es ligoté de la tête aux pieds, expliquetil.
Une infirmière vient, douce, et demande :
Comment te senstu?
Questce qui marrive!répondsje, confus.
Rien ne menace ta vie. Tes membres fonctionneront. Seulement quelques petites cicatrices resteront, expliquetelle en posant mon téléphone.Ta mère voulait tappeler dès que tu te réveilles.
Maman!suisje en larmes, jessaie de parler le plus gaiement possible.Ils disent que seules de petites éraflures resteront, on me sortira bientôt.
Je ne peux pas rester avec toi cette nuit, je reviendrai tout de suite,ditelle.
Ne tinquiète pas,répondsje en souriant à linfirmière,merci!
Bientôt, tu sortiras,répond linfirmière,trois semaines environ, cest sûr!
Un autre patient, assis près de moi, demande :
Questce qui sest passé?
Je suis le sauveteur. Une usine de ballons a explosé,racontetje.Nous sommes arrivés en première ligne, la salle était immense, trois blessés à lintérieur. Les ballons étaient éclatés, des flammes partout. Jai aidé à évacuer les victimes Jétais le dernier à sortir quand un autre ballon a explosé, plus rien ne
Cest ce qui test arrivé,confirme linfirmière:GONCHAROV Anatole, ton collègue vient te voir.
Un ami, Pierre, entre et salue :
Salut, Louis!
Mes bras et mes jambes sont intacts!répondsje, mais je ne peux saluer quavec ma main gauche.
Pas de souci! Que sestil passé après?
Nous sortions quand ça a explosé, on est revenu en arrière, on ta tiré: tu étais couvert de sang, les médecins étaient déjà là
Merci! sécrie Pierre.
Louis, de quoi parlestu?sourit Pierre,ils veulent nous proposer des médailles!
Je sortirai bientôt,répondsje.
Pierre part, mais un médecin dune quarantaine dannées sapproche :
Alors, comment ça va, héros?Il regarde mon lit.
Normalement.
Si tu parles, cest que tu vas survivre. Laissemoi texaminer.
Tu mas opéré?demandeje, étonné.Non, cest Madame Véronique, elle reviendra dici deux jours.
***
Deux jours passent. Jessaie de me lever ; la douleur aux jambes persiste, le bras droit est meurtri, plusieurs contusions parsèment mon corps. Le matin, je remarque une cicatrice sur le visage, souvenir de lexplosion. Le médecin fait sa tournée, il est le même qui ma retapé en salle dopération la veille.
Alors, elle entre, jeune, stricte, lunettes sur le nez, un blanc de blouse qui lui sied à merveille. Jai vingtsept ans et je suis déjà marié, mais le divorce est en coursnos caractères ne se sont jamais accordés, et le salaire de mon exépouse, infirmière, ne me plaisait pas.
Bonjour,ditelle en sapprochant du lit.
Bonjour! Cest vous qui mavez opéré?demandeje.
Oui,répondelle en souriant.Quelque chose ne va pas?
Tout est parfait! Un grand merci!
Laissezmoi vous examiner!
Elle se penche, et je vois le pendentif avec les signes du zodiaque glisser le long de son cou :
Clothilde Érisson!exclameje.
Elle regarde mon visage gonflé.
Pardon!sexcusetelle, ne me reconnaissant pas.
Je suis le Taureau,déclaretje en pointant le pendentif.
Tolik?ses lèvres tremblent.Tu te souviens de moi?
Alors, Clothilde,répondje en posant doucement ma main sur son poignet,et je te donne ce petit cadeau.
Pardon,elle sort un mouchoir et essuie ses larmes.Je naurais jamais pensé que nos chemins se recroiseraient ainsi.
***
Après cela, Clothilde ne revient plus jamais dans ma salle. Mais je comprends quelle a un emploi du temps chargé, tout comme le mien : jour, nuit et deux jours de repos. Je ne veux pas paraître impuissant devant elle. Toute la journée, je glisse le long des lits, je mappuie aux murs, je sors dans le couloir.
Le soir, le médecin de la journée part, puis vient léquipe de nuit, on le sent dans les conversations du couloir. Lastreinte commence. Soudain, des cris, des pas presséscest larrivée dun autre blessé. Il est déjà dix heures. Linfirmière éteint la lumière de la salle. Mais je narrive pas à dormir. Vers minuit, jentends des pas dans le couloir, puis un silence. Jentends quelquun pleurer. Je me lève doucement et sors.
À la table de garde, une ancienne camarade de classe, MarieClaire, pleure la tête dans ses mains.
Tu, cest Clothilde!lui disje en posant ma main sur son épaule.
Jai opéré une femme qui est tombée sous un engin,elle sanglote,elle est en réanimation, elle ne survivra pas. Elle a deux enfants, son mari est à côté delle
Calmetoi,disje.
Je travaille depuis trois ans comme chirurgienne et je narrive toujours pas à accepter que les gens meurent.
Calmetoi,calmetoi!Ce sont nos métiers. En cinq ans, jai vu autant de morts, mais nous avons aussi sauvé beaucoup de vies,souffleje.Ma femme ma quittée, disant que je rentre tard et que largent ne suffit pas.Je touche toujours quune quarantaine deurospar heure,mais on peut vivre.
Je vis la même chose,répondelle.Je suis encore célibataire, je vis avec mes parents comme une enfant.
Allez, on na que vingtsept ans, la vie est devant nous.
Non, Louis, nous avons déjà vingtsept ans.
Madame Véronique, son pouls chute,crie linfirmière qui vient darriver.
Pardon!et elle se précipite vers la réanimation.
Cette nuit, je ne dors pas. Le matin, linfirmière vient comme dhabitude et me fait le plidos.
La femme opérée ce soirci, estelle vivante?demandeje, surpris même moi.
Oui, mais son état est très critique.
***
Trois semaines passent. Mes blessures se referment. Clothilde et moi nous croisons lors de ses gardes, et chaque fois mon désir grandit. Le service de chirurgie durgence ne se prête pas à de telles confidences.
Un matin, le médecin qui ma suivi depuis lopération vient :
Aujourdhui, je vous autorise à sortir,ditil en souriant.Vous irez dabord à votre centre de santé, ils décideront ensuite de votre suivi.
Je peux partir?
Oui, ne vous pressez pas, ils préparent votre sortie.
Je me rase, je regarde mon reflet: les deux petites cicatrices ne gâchent pas mon visage, elles ajoutent même une touche de virilité. Les autres ne valent pas la peine dêtre remarquées.
Je sors dans le couloir. «Elle sest bien battue!» me passe en tête.
Linfirmière me tend le certificat de sortie :
Au revoir, Anatole!Ne reviens plus ici!
***
Nous avons un petit appartement dune pièce, mais je retourne chez mes parents. Ma mère mattend, inquiète, et même prend quelques jours de congé.
Mon petit!poussetelle dans les bras.
Tout va bien, maman, je suis en vie.
Viens, je tai préparé à manger. Tu as bien maigri.
Jai tellement rêvé de la cuisine de la maison!
Tant que tu ne te remarques pas et que tu ne te maries pas, tu resteras chez nous. Ta chambre est toujours vide,crietelle comme à un enfant.Lavetoi les mains!
Le soir, je passe chez le coiffeur, je récupère quelques habits dans mon appartement, ma mère les prépare immédiatement. Le père arrive du travail, nous nous asseyons comme dhabitude et papotons jusquau bout de la nuit.
Je mendors dans ma chambre denfance, mais pas tout de suite, une pensée me trouble :
«Demain, je dois aller à la polyclinique, puis au travail, et le soir»
Je mendors avec ce projet en tête, bien après minuit.
***
Le lendemain, je me rends à la polyclinique dès le matin, je fais le tour des cabinets, puis je retourne à mon poste à lusine. Le soir, je me prépare à partir.
Tu vas où?demande mon père.
Papa, tu te souviens, quand jétais en CM1, tu mavais fait ce pendentif pour ma camarade?
Clothilde Érisson, la «pas très jolie»?Je men souviens.
Tu avais dit: «Tu la sortiras, peutêtre tu tomberas amoureux»,et je men souviens aussi.
Clothilde est maintenant chirurgienne. Cest elle qui ma opéré, et elle porte toujoursJe la retrouverai aujourdhui, et notre avenir commencera.







