Quespérais-tu donc ? râla Luc, la voix râpeuse comme les pavés de Montmartre. Je tai jamais menti, tu le sais. Jai toujours affirmé que les enfants me répugnent.
Éloïse étouffa un sanglot, la gorge nouée :
Luc, comment peut-on repousser son propre fils ? Il te ressemble trait pour trait, cest ton prolongement Tu ne dis jamais son prénom, juste « celui-là »
Petit Augustin, joues rondes, la bouche pleine de compote, laissa tomber son jouet.
Lenfant se figea, chercha lair comme une carpe hors de leau, puis poussa une sirène si puissante que les oreilles dÉloïse résonnèrent comme les cloches de la basilique du Sacré-Cœur.
Elle se précipita vers la chaise haute, serra Augustin contre elle, le regard planté dans celui de Luc.
Luc, imperturbable, continuait à tartiner sa baguette de beurre demi-sel.
Voilà, mon trésor, ce nest rien, cest juste tombé, murmura Éloïse dune voix douce. Papa va te le ramasser. Luc, tu peux le lui donner ? Il est juste à côté de ta charentaise.
Luc baissa les yeux. Une girafe jaune gisait à un souffle de sa pantoufle.
Du bout du pied, il repoussa la peluche, puis coupa un morceau de pain.
Luc ! Éloïse craqua. Pourquoi tu la repousses ? Tu pourrais te pencher, non ?
Sans répondre, Luc se leva, se dirigea vers la machine à expresso, appuya sur le bouton, attendit que le café coule, puis se tourna enfin vers sa femme.
Je suis pressé, Éloïse. Jai une réunion dans quarante minutes, et je nai pas fini mon petit-déjeuner.
Le matin, les boulevards parisiens sont saturés. Prends-le toi-même, ce jouet ! Je ne veux pas mapprocher du gamin ma chemise est claire, pas envie quil me salisse.
Et la chemise, on sen moque ! Ton fils hurle, et toi, tu restes de marbre
Il crie tout le temps, ton fils, répliqua Luc, la voix plate. Cest son passe-temps, me broyer les nerfs. Bon, jy vais.
Il effleura la joue dÉloïse, esquiva les mains collantes dAugustin.
Pa-pa ! gazouilla le petit, bouche édentée fendue dun sourire.
Luc ne broncha pas.
Salut, lança-t-il, et disparut de la cuisine.
La porte claqua deux minutes plus tard. Éloïse seffondra sur une chaise, éclata en sanglots.
Pourquoi cette froideur ? Qua-t-elle fait de mal ? Et le petit, qua-t-il commis pour mériter ça ?
Augustin, captant la détresse de sa mère, se tut et étala la compote sur la table.
Éloïse, épuisée de larmes, tenta de se ressaisir. Il ne fallait pas que son fils sattriste.
Soudain, le souvenir dune conversation avec Luc, juste après leur mariage, remonta à la surface :
Éloïse, franchement, les enfants, je ne supporte pas. Aucun. Ils me donnent la chair de poule. Bruit, saleté, désordre, jérémiades sans fin
Pourquoi sinfliger ça ? On na pas besoin denfants, non ?
Elle avait ri, balayé ses paroles dun revers :
Arrête, Luc. Tous les hommes disent ça, jusquà ce quils tiennent le leur dans les bras. Linstinct se réveille, tu verras.
Aucun instinct ne sétait éveillé chez lui, et il haïssait son propre fils.
***
À midi, les parents dÉloïse débarquèrent. Geneviève, la mère, entra en trombe, suivie de Pierre, le père, traînant une boîte de Lego flambant neuve.
Où est notre petit roi ? Où est le chef ? tonna Pierre depuis lentrée. Viens voir ton papy !
Augustin poussa un cri de joie, et pendant deux heures, la maison devint un théâtre dharmonie.
Éloïse sautorisa enfin à sasseoir sur le canapé, une tasse de thé à la main, contemplant son père bâtir des tours et sa mère nourrir le petit de compote de pommes, en chantonnant des comptines absurdes.
Éloïse, tu es toute pâle, remarqua Geneviève. Luc est rentré tard encore hier ?
Non, à lheure, Éloïse détourna les yeux. Je suis juste épuisée.
Geneviève pinça les lèvres. Elle voyait tout. Elle savait quaucune photo de famille nornait les murs, sauf celles de la maternité, où Luc avait lair dun otage.
Elle savait que le gendre ne posait jamais de questions sur les dents ou les vaccins jamais un mot sur son fils. Sa fille sétait déjà plainte plusieurs fois
Il sapproche de lui, au moins ? demanda Pierre à voix basse.
Papa, ne recommence pas. Il travaille, il est fatigué.
Le travail ! siffla Pierre. Jai bossé sur deux boulots quand vous étiez petits. Mais ne pas aller au berceau ? Jai veillé la nuit pour que ta mère dorme ! Lui, cest un aristocrate.
Pierre, chut, coupa Geneviève. Éloïse, tu devrais lui parler. Ce nest pas possible. Le garçon grandit, il a besoin dun père, dun modèle.
Je lai fait, maman. Cent fois.
Éloïse se serra dans ses bras. Elle avait honte devant ses parents à cause de Luc. Et pire encore, elle se sentait coupable davoir donné à son fils un mauvais père.
Et alors ?
Il dit : « Quil grandisse. Quand il sera quelquun, on discutera. Pour linstant, cest ton affaire. »
Juste la tienne ? sétrangla Geneviève, lâchant son torchon. Vous lavez fait par mitose, il na pas participé ? Quel idiot, pardon !
Le soir, après le départ des parents, lhumeur dÉloïse sassombrit. Luc allait rentrer, il fallait préparer le dîner, ranger les jouets pour éviter quil ne râle encore.
Luc rentra à vingt heures.
Salut, lança-t-il en jetant les clés dans la corbeille. On mange quoi ? Je crève de faim.
Des boulettes au four, salade sur la table, Éloïse apparut dans le couloir, essuyant ses mains. Augustin a dit deux nouveaux mots aujourdhui : « mamie » et « donne ».
Génial, répondit Luc, indifférent, en retirant sa veste. Jespère que « donne » ne visait pas mon salaire ? Il coûte déjà une fortune.
Il rit de sa blague et fila dans la chambre se changer. Éloïse resta figée.
Ce nétait pas de la rudesse, cétait pire. Un détachement total envers son unique héritier. Quil parle ou quil aboie, la réaction serait identique.
***
Augustin faisait ses dents. Depuis laube, il geignait, la famille navait pas dormi.
Éloïse le berçait, massait ses gencives de gel, lançait des dessins animés rien ny faisait.
Luc avait son jour de repos.
Il était dans le salon, casque sur les oreilles, tentant de regarder une série, mais les pleurs traversaient le mur du son.
Vers quatorze heures, Éloïse tenta dendormir son fils pour la sieste. Son unique chance de souffler, de se doucher, de sallonger dans le silence.
Mais Augustin se rebellait. Il se cambrait, jetait sa tétine, hurlait si fort que le lustre tremblait.
La porte de la chambre souvrit Luc apparut, silhouette massive.
Éloïse, ça suffit ! aboya-t-il. Quatre heures que jendure ce vacarme ! Jai la tête en miettes !
Augustin, effrayé, se mit à pleurer plus fort, et Éloïse explosa :
Tu crois que ça mamuse ? Il souffre, il a mal aux dents !
Fais quelque chose ! Fais-le taire, je men fiche Donne-lui un médicament !
Je lai fait ! Il doit dormir !
Luc entra, se pencha sur sa femme.
Arrête de le forcer. Sil ne veut pas dormir, laisse-le. Quil rampe, quil crie ailleurs. Mets-le dans la cuisine et ferme la porte !
Tu es fou ? Éloïse balbutia, stupéfaite. Il na quun an ! Il ne peut pas se passer de sieste.
Sil ne dort pas, ce soir ce sera lenfer. Ni toi, ni moi, ni lui ne tiendrons.
Je me fiche de son système ! Pas de sieste, il sécroulera plus vite ce soir. Logique, non ?
Jen ai marre dentendre pleurnicher. Je veux du repos chez moi, compris ? Ce cirque me fatigue !
Du repos ? Éloïse se leva lentement, serrant son fils en larmes. Tu veux te reposer ? Et moi ? Tu sais que je nai rien mangé aujourdhui ? Que je ne peux même pas aller aux toilettes sans lui ?
Sil ne dort pas, je vais meffondrer, Luc. Jai besoin de cette heure. Moi !
Oh, ça recommence, il leva les yeux au ciel. La martyre. Toutes les femmes accouchent, toutes élèvent, mais toi, tu es la plus malheureuse.
Pose-le par terre, quil joue. Va cuisiner ou fais ce que tu veux Il saura soccuper.
Tu te rends compte de ce que tu dis ? la voix dÉloïse trembla. Cest ton fils. Il souffre, il fait ses dents. Tu veux le priver de sommeil pour regarder ta série débile ?
Je propose une solution ! hurla Luc. Il ne dort pas, ne le force pas ! Cest simple !
Augustin pleura de plus belle, enfouissant sa tête contre sa mère. Éloïse fixa son mari avec dégoût.
Sors, murmura-t-elle.
Quoi ? Luc ne comprit pas.
Sors dici. Et ferme la porte.
Luc hésita, souffla, puis quitta la pièce en claquant la porte.
Vingt minutes plus tard, Augustin, épuisé, sendormit, respirant par saccades.
Éloïse rejoignit la cuisine. Luc, attablé, mâchait un sandwich en scrollant sur son téléphone.
Jai appelé ta mère hier, dit Éloïse, adossée au chambranle.
Luc se raidit, posa son portable.
Pourquoi ?
Je voulais comprendre ce qui se passe entre nous. Jai demandé comment tu étais enfant, comment tes parents te traitaient.
Elle ma dit que ton père ne te lâchait jamais. Il temmenait à la pêche dès trois ans, te lisait des histoires.
Tu as grandi dans lamour, Luc. Doù vient ce froid ?
Luc se tourna lentement vers elle.
Si tu te plains à ma mère encore une fois, on aura de sérieux problèmes.
Je ne me suis pas plainte. Jai demandé conseil.
Conseil ? il ricana. Tu sais ce quelle ma dit ? Que je suis un bloc de glace, que je détruis la famille.
Tu as fait de moi un monstre, Éloïse. Bravo ! Tu es contente ?
Tu nes pas un monstre ? souffla-t-elle. Regarde-toi. Tu vis avec nous comme un colocataire.
Tu nas pas prononcé son prénom une seule fois cette semaine. « Lui », « le petit », « celui-là ». Tu le détestes ?
Luc resta muet.
Je ne le déteste pas, finit-il par lâcher. Je Je ne sais pas quoi faire avec lui.
Il crie, il pue, il exige, exige, exige !
Je rentre, cest le chaos, alors que je veux juste du calme, discuter avec toi, regarder un film.
Mais à la place couches, jouets sous les pieds, et ta mine renfrognée.
Ça ne dure pas, Luc. Les enfants grandissent
Trop lentement, Éloïse. Beaucoup trop. Je tai prévenue, jai été honnête : je naime pas ça. Tu croyais que je plaisantais ? Ou que ton amour allait me transformer ?
Je pensais que tu étais adulte. Que « je naime pas les enfants » et « je naime pas mon enfant » sont deux choses différentes.
Cest pareil, il se leva, jeta le reste de son sandwich à la poubelle. Je vais marcher. Jai besoin dair.
Va, Éloïse se détourna vers lévier. Va. Augustin et moi, on a lhabitude.
Luc partit, et Éloïse appela ses parents. Il fallait agir, vite.
***
Le soir, Augustin se réveilla de bonne humeur. La douleur sétait dissipée, il rampait joyeusement sur le tapis, tentant dattraper le chat qui se réfugiait sous le canapé.
Luc rentra deux heures plus tard. Éloïse resta indifférente. Luc saffala dans le fauteuil, attrapa la télécommande.
Augustin aperçut son père. Il sourit de toutes ses gencives, trottina à quatre pattes vers le fauteuil, se hissa en saccrochant au pantalon de Luc, et plongea son regard dans le sien.
Pa ! lança-t-il, tendant une petite voiture.
Éloïse retint son souffle, scrutant la réaction de Luc. Celui-ci, à peine un regard pour son fils, grimaça et sadressa à sa femme :
Éloigne-le, sil te plaît. Je veux regarder la télé tranquille ! Pourquoi il saccroche à moi ? Quil aille voir sa mère !
Éloïse prit Augustin dans ses bras et lemmena dans la chambre. Une heure plus tard, elle traîna deux énormes valises dans le couloir. Luc neut pas le temps de réagir la sonnette retentit. Les parents dÉloïse étaient venus la chercher, elle et son fils.
***
Pendant un mois, la belle-mère supplia Éloïse de revenir, mais elle resta inflexible.
Elle demanda le divorce quelques jours après le déménagement, refusant de vivre avec Luc.
Luc, soudain « réveillé », chercha à revoir sa femme et son fils, mais Éloïse décida : tout passerait par le tribunal.
Augustin serait élevé par son grand-père un homme véritable, dans tous les sens du terme.







