La gagnante sans amour
Eh bien, voilà, Serge, cest terminé, déclara madame Nina Dupuis, en reposant dun petit bruit sa tasse sur la soucoupe, bruit dont elle se surprit à savourer la solennité. On peut continuer à vivre.
Maman, on dirait que tu viens de remporter un tournoi déchecs.
Et ce nest pas le cas ?
Son fils fixait la fenêtre. Dehors, cétait mars : une pluie grise et lourde, la ville trempée comme une éponge oubliée. Nina Dupuis suivit le regard, ny découvrit rien qui vaille lattention.
Serge, je te demande : ce nest pas le cas ?
Maman, elle est juste partie. Avec une valise. Pourquoi fêter ça ?
Justement parce quelle est partie. Avec une seule valise. Elle est arrivée les mains vides, repart les mains vides. Cest la justice.
Il finit par se retourner. Nina Dupuis sattendait à voir dans son regard tout sauf ce quelle y trouva : ni rancœur, ni colère, même pas de lassitude. Quelque chose dautre. Quelque chose quelle préféra ne pas examiner de trop près.
Chloé a investi dans cet appartement, souffla-t-il, la voix basse. Avec son propre argent.
Lappartement est à mon nom. Je te lai donné. Pas à elle.
Je sais ce quindiquent les papiers.
Alors, de quoi se plaint-on ?
Il se leva, sempara de son blouson sur le portemanteau. Madame Dupuis remarqua quil avait à peine touché à la tarte aux pommes quelle avait cuisinée ce matin-là tout spécialement. La moitié restait sur la table, intacte.
Je vais sortir, dit-il.
Où ça ?
Où je pourrai.
La porte se referma sans bruit. Tout en douceur. Comme sil sétait appliqué toute sa vie à ne rien claquer, ne rien casser, à ne savoir passer quen silence. Nina Dupuis contempla la tarte, puis piqua dans la pâtisserie pour finir la part de son fils. Les pommes étaient un peu aigres, mais juste ce quil faut. Comme il convient, « maison ».
Elle resta assise dans la cuisine de son appartement, celui où elle vivait depuis trente-sept ans, et pensa que désormais, tout irait bien.
Nina Dupuis avait soixante-trois ans. Une femme menue, soignée, cheveux gris impeccablement noués en petit chignon. Sa retraite était décente, du moins selon les standards de Clermont-Ferrand. Quarante ans de carrière comme comptable : les chiffres, elle savait faire. Cest dailleurs pour ça que, quand Serge avait amené Chloé il y a cinq ans, Nina avait perçu en elle une intention elle lisait les gens aussi bien quun livre.
Chloé venait dune petite ville, à trois heures de train. Venue pour ses études, restée travailler, elle louait une chambre dans la résidence universitaire dun bureau darchitecture. Simple, réservée, une tresse sombre tombant dans le dos, le regard toujours un peu fuyant. Nina détecta chez elle de lambition, mais tournée vers leur appartement.
Son fils disait autre chose. Son fils disait quil laimait. Il parlait peu, mais quand il le faisait, Nina filtrait ses mots à travers sa propre logique et retrouvait toujours la réponse quelle voulait.
Trois ans ils vécurent dans lappartement, que Nina avait cédé à Serge comme donation à ses vingt-huit ans cest Maître Picard, le notaire de la famille, qui lavait conseillé : en cas de divorce, ce bien nétait pas à partager, sauf acquisition conjointe. Nina ne pensait pas alors au divorce, mais à la prudence. Elle avait toujours fait dans la prudence.
Chloé posa de nouveaux rideaux. Nina trouva ça intrusif. Chloé remplaça le service à vaisselle. Nina affirma que lancien avait plus de cachet. Deux fois par semaine, Chloé cuisinait et invitait Nina, qui venait, mangeait, remerciait et repartait avec limpression dun léger malaise quelle naurait su nommer.
Chloé finit par refaire la cuisine. Avec ses propres économies, cela fut très clair entre elle et Serge, mais jamais formalisé à Nina. Quand elle lapprit, tout était payé, les nouveaux meubles installés. Nina observa les petits rayures du papier peint, les meubles blancs, et pinça les lèvres.
Madame Dupuis, vous naimez pas ? demanda Chloé. Elle ne fuyait jamais la question. Nina naimait pas ça.
Mais si, ma chère, répondit-elle alors, cest charmant.
Charmant. Elle le prononça dun ton qui transformait ladjectif en synonyme de désastre : et toutes deux le comprirent sans un mot de plus. Chloé ne répondit rien. Elle savait se taire là où Nina aurait souhaité un esclandre, une excuse pour une sainte colère.
Le divorce arriva à la quatrième année. Les raisons étaient multiples, aucune nétait la vraie, et pourtant chacune létait aussi. Serge prit ses distances, de plus en plus, Chloé interrogeait, expliquait, demandait, il hochait la tête et sévadait devant la télé. Nina, à qui Serge racontait chaque appel le marasme de sa vie, comprit : il était temps. Elle le lui affirma clairement. Elle savait être directe quand il le fallait.
Serge, on ne peut pas vivre comme ça. Ni toi, ni elle.
Peut-être que ça va sarranger.
Ça ne sarrange jamais. Ça empire, seulement.
Il y eut le notaire. Puis les papiers. Puis cette matinée-là, la tarte aux pommes, le mois de mars derrière la vitre. Chloé partit avec une seule valise. Nina observa depuis la fenêtre ce petit bagage gris à roulettes séloigner vers le taxi.
Elle pensa alors : voici quelquun qui a perdu. Une simplicité, un soulagement, comme si la fièvre retombe enfin après des jours de maladie.
Serge Dupuis, trente-quatre ans. Ingénieur chez Vinci, bien payé, et dune discrétion à toute épreuve, surtout sur largent. Cétait la fierté de Nina une fierté tissée damour, de possessivité, et dautre chose dont elle naurait su dire le nom. Elle lavait élevé seule après le départ du père, quand Serge navait que huit ans. À deux, ils lui semblaient composer le monde dans son ordre naturel.
À dix-neuf ans, elle réalisa quil savait rester seul. Pas en bien non, en ce sens quil ne revendiquait rien, ne savait se battre pour lui, ni se fâcher. Juste accepter ou se taire. Nina avait choisi dappeler ça « bien élevé » et cela la rassura.
Après le divorce, Serge vécut seul un mois. Puis, un soir, il téléphona : il avait rencontré une certaine Claire.
Où ça ?
Au pot dentreprise.
Et donc, cette Claire, cest qui ?
Une femme bien. Tu veux la rencontrer ?
Nina accepta. Rendez-vous eut lieu au café, pas à la maison. Premier signe, quelle nota sans comprendre. Claire avait sept ans de moins que Serge, cest-à-dire vingt-sept. Elle travaillait en agence de publicité, shabillait avec élégance, savait parfaitement ce quelle exigeait dun serveur, dun menu, et de la vie toute entière.
Madame Dupuis, lança-t-elle, la main tendue à travers la table avec lassurance de celle qui invite. Jai tant entendu parler de vous.
Par Serge ?
Par Serge.
Jespère quil na rien dit de méchant, sourit Nina de son sourire bien contrôlé.
Un peu de tout, répondit Claire sans détour, ouvrant la carte.
Nina sentit flotter sous ses côtes une pointe acérée, quelle attribua au courant dair près de la porte.
Claire était belle. Pas discrètement, pas pudiquement comme Chloé, mais dune beauté franche, consciente cheveux bruns, yeux noirs, lèvres parfaitement dessinées au rouge. Elle savait se taire aussi, mais son silence pesait. Celui de Chloé était attente ; celui de Claire, jugement.
Après quatre mois, ils se marièrent. Nina lapprit au téléphone, un mercredi soir.
Nous sommes passés à la mairie, dit Serge. Aujourdhui.
Aujourdhui ?
Oui. Maman, ne le prends pas mal. On ne voulait pas de cérémonie.
Je ne ten veux pas. Félicitations.
Elle raccrocha, sassit dix minutes dans le silence. Puis arrosa les plantes, se coucha. Le lendemain, tout était normal.
Claire sinstalla chez Serge une semaine plus tard. Malgré sa minceur, ses affaires, elles, prenaient tout le couloir. Nina vint voir le lendemain : déjà, les rideaux posés par Chloé avaient disparu, remplacés par de lourds tentures vert foncé qui donnaient à la pièce un air de bureau davocat.
Claire, les anciens rideaux sont où ?
Jetés, répondit Claire depuis la cuisine.
Mais ils étaient presque neufs.
Je naime pas leur style, Madame Dupuis.
Ce fut la dernière phrase évasive. Nina comprit et se tut. Pour la première fois, elle cessa de se promettre « je dirai ce que jai à dire ».
Les premiers mois, elle venait souvent. Claire ne lui faisait pas la guerre, mais créait cette ambiance où lon ne désire que sen aller. Elle ne sortait pas de sa pièce, ne proposait pas le thé, ne fermait pas son ordinateur. Elle répondait sèchement, presque poliment, et Nina se sentit une intruse, étrangère dans lappartement quelle avait offert.
Sentiment nouveau. Désagréable.
Serge, en sa présence, devenait plus silencieux encore. Il servait le thé, proposait des petits biscuits, hochait la tête aux récits de sa mère, lançant des regards furtifs à sa femme, avec cette prudence extrême que Nina percevait sans vouloir la nommer. Le mot juste était « peur », mais elle ne le disait pas.
En octobre, Claire fit changer les serrures. Comme ça. Serge lappela :
Maman, Claire a fait changer les serrures. Préviens-moi avant de passer, je touvrirai.
Pourquoi ce changement ?
Cest mieux pour la sécurité, dit Claire. Plus prudent.
Prudent contre qui ?
Un silence. Long, gêné, dans lequel Nina comprit plus que mille phrases.
Maman, tu sais, maintenant on fait comme ça.
Elle avait gardé cette clé près de vingt ans. Dabord en tant que propriétaire, puis en tant que mère à qui il restait toujours un droit d’entrée. Elle retira la clé de son trousseau ce soir-là et la rangea dans un tiroir. Elle y resta depuis.
Le Réveillon avait toujours lieu chez elle. Depuis vingt ans. Nina préparait les salades, la daurade au four, dressait le sapin au même coin du salon, comme le voulait leur tradition maternelle. Cétait un rituel auquel elle tenait.
En novembre, Claire informa Serge qui la rapporta à sa mère :
Cette année, on fête chez mes parents. À Paris.
À Paris ?
Oui. Toute sa famille y sera.
Et moi ?
Maman, tu comprends, on ne peut pas être partout.
Nina passa le Nouvel An seule. Elle dressa la table pour une, ouvrit le champagne à minuit moins le quart, regarda le président à la télé, but une coupe, fit la vaisselle. Se coucha peu après une heure. À quoi bon attendre davantage.
Le matin, elle appela Serge. Il répondit au troisième appel, la voix ensommeillée de celui qui a bien festoyé.
Bonne année, maman.
Bonne année, Serge. Vous allez bien ?
Oui, cétait sympa. Je te rappelle, daccord ? Claire dort encore.
Oui, bien sûr.
« Oui, bien sûr », dit-elle du ton dont on dit « jamais ». Mais il avait déjà raccroché.
En février, Claire débarqua chez Nina, pour la première fois, sans prévenir, élégante, perchée sur de hauts talons. Nina ouvrit, prise au dépourvu.
Entre, installe-toi Un thé ?
Avec plaisir.
Elles sassirent dans la cuisine. Claire regarda la pièce sans gêne, comme on évalue un espace à transformer. Nina servit, découpa le citron.
Madame Dupuis, je vais être franche.
Je técoute.
Serge vous appelle chaque soir.
Cest mon fils.
Je comprends. Mais ça fait beaucoup. Une heure par jour, chaque jour. Ça empiète sur notre temps ensemble. Peut-être pourriez-vous appeler moins souvent.
Nina versa leau chaude. Ses mains restaient stables, elle y veillait.
Claire, Serge est adulte. Il choisit à qui et quand il téléphone.
Bien sûr. Mais un adulte fonde sa propre famille.
Je suis encore sa famille.
Vous êtes sa mère. Ce nest pas pareil.
Elles se regardèrent par-dessus la table. Le thé refroidissait. Nina pensa que si ça avait été Chloé, celle-ci aurait baissé les yeux depuis longtemps. Claire tenait le regard.
Je tai entendue, dit Nina.
Parfait, répondit Claire en finissant sa tasse, comme si elles discutaient du temps.
Après son départ, Nina resta longtemps à la fenêtre. Dehors, cétait la fonte, un tas de neige glissait en flaque sale, reflet du ciel gris. Elle pensa à Chloé. Chloé nétait jamais venue ainsi, déclarer froidement lordre, réclamer son territoire. Il y avait, jadis, des maladresses, des silences, mais jamais cette franchise coupante, ce vent glacial.
Nina rangea cette idée dans le coin le plus sombre de sa mémoire, et mit un meuble par-dessus.
Les appels de Serge devinrent plus espacés. Deux jours, puis trois. Nina le remarqua, ne releva pas. Elle-même appela moins. Chaque fois, elle sentait quil était pressé. Oui, « on a du monde », « on doit sortir », et la voix de Claire au fond, placide, déterminée.
Claire travaillait pour une agence internationale, sen sortait bien. Cest ce que Serge lui disait, dans un ton où Nina devinait une légère dépendance. Claire achetait du matériel, des vêtements, partait pour des séminaires à Bordeaux ou Lyon. Fermé, le cercle se refermait autour de Serge, grignotant toute place pour autre chose.
Au printemps, Nina tenta une visite à limproviste. Serge ouvrit, se figea si visiblement quelle comprit, avant quil dise mot.
Maman, tu aurais dû me prévenir.
Je passais dans le quartier. Je suis entrée.
Vraiment ?
Jhabite à dix minutes, Serge.
Claire travaille. À la maison. Il ne faut pas la déranger.
Je ne suis pas venue voir Claire. Je suis venue te voir.
Il la laissa entrer. Ils burent un thé sur le coin de la table. Claire, la porte close. Après trente minutes, Nina se leva, salua, sen alla. Sur le palier, devant lascenseur, elle sut que cétait la dernière fois quelle passait à limproviste. Non parce quil lavait demandé. Mais parce quelle ne voulait plus voir son visage dans lembrasure.
Lété passa doucement. Nina cultiva ses tomates au jardin familial, accompagna les petits-enfants de la voisine sur la côte. Elle navait pas de petits-enfants à elle. Claire disait quil était trop tôt, trop de choses à construire. Nina ne polémiquait pas. Elle avait appris à ne plus combattre linéluctable.
En septembre, il arriva ce quelle appela longtemps « le hasard », même si le hasard nexistait pas à Clermont-Ferrand.
En sortant du supermarché sur le boulevard Lafayette, ployant sous le poids de ses sacs, elle leva les yeux, et vit Chloé.
Chloé, devant une petite agence, le portable à loreille. Manteau bleu marine, court jusquaux épaules, la tresse nexistait plus. Elle riait, et ce nétait plus le rire discret de jadis : cétait franc, simple, naturel.
Nina sarrêta. Sans savoir quoi faire. On aurait dû passer son chemin. Elle demeura là.
Chloé laperçut. Finit sa conversation, rangea le téléphone, sapprocha.
Bonjour, madame Dupuis.
Ma petite Chloé, dit Nina, sétonnant delle-même, utilisant « petite » pour la première fois, un diminutif jamais prononcé autrefois.
Vous êtes en forme, dit Chloé poliment, comme on le fait par bienséance. Nina connaissait cet usage.
Toi aussi, répondit-elle. Et là, cétait la vérité.
Chloé paraissait différente. Pas juste en forme. Différente. Elle portait la tête autrement, fixait droit devant, tenait la posture sans crainte.
Tu travailles ici ? Nina désigna lagence dun geste.
Jen suis la responsable, répondit Chloé. Jai monté ma boîte depuis six mois. Architecture dintérieur.
Ta propre entreprise ?
Oui.
Avec quels fonds ? demanda Nina, aussitôt regrettant la question. Mais trop tard.
Chloé ne releva pas, ou du moins ne le montra pas. Nina naurait su dire.
Trois ans à cumuler deux postes, expliqua Chloé. Le jour en agence, le soir en free-lance. Jai mis de côté. Jai acheté un petit appartement lan passé. Rue du Limousin. Ce nest pas grand, mais cest chez moi.
Nina sentit ses sacs salourdir, vraiment : un poids de plus.
Tu las acheté ?
Un T1, mais ça me suffit.
Tu vis seule ?
Oui. Et jaime ça.
Un silence. Un tram passait dans la rue, au loin des enfants riaient.
Chloé commença Nina, sans savoir où elle allait. Ce nétait pas préparé, cétait arrivé, il fallait parler.
Madame Dupuis, interrompit Chloé doucement. Jai une réunion dans dix minutes.
Bien sûr.
Bonne continuation.
Merci à toi aussi.
Chloé remonta vers lagence, sarrêta une seconde au seuil, se retourna, et Nina aperçut alors lexpression de son visage. Ni colère, ni amertume. Juste du calme : celui dune femme qui a choisi et ne veut plus choisir.
Nina regagna son domicile, rangea ses courses, se servit une soupe, lava la vaisselle, sinstalla à la fenêtre.
Elle avait acheté un appartement. Un T1 sur la rue du Limousin. Indépendante. Une lente ascension, sans tapage.
Nina Dupuis, assise devant la vitre, récapitulait ce quelle avait gagné. Lappartement resté dans la famille. Le fils aussi. Chloé était partie sans rien.
Sauf que, désormais, le fils appelait à peine une fois par semaine. Parfois tous les dix jours. Et le réveillon, une nouvelle fois, serait chez les parents de Claire, à Paris. Chloé, elle, avait acheté son propre chez-soi sur la rue du Limousin.
Nina se leva, se glissa dans la pénombre du salon et sallongea sur le canapé, immobile, sans dormir. Dehors, la nuit tombait, elle ne se leva pas pour allumer la lumière.
En octobre, Claire annonça à Serge son projet de transfert à Paris. Que Clermont-Ferrand serait trop étroit, la société lui proposait un poste à la direction générale, une opportunité immanquable.
Serge appela sa mère le dimanche, après le déjeuner.
Maman, il faut quon parle.
Je técoute.
On va certainement partir.
Où ?
À Paris. Pour la promotion de Claire.
Nina se tut. Longuement, pour elle.
Quand ?
Cest en discussion. Je voulais que tu lapprennes de nous.
Merci de mavoir prévenue.
Maman, pas ce ton-là.
Quel ton ?
Froid.
Serge, je ne suis pas froide. Jécoute, cest tout.
Silence.
Tu pourrais gérer lappartement, sil fallait le louer. On serait rassurés, tu es juste à côté.
Nina comprit. « Gérer », cela voulait dire : veiller à un appartement dont on lavait peu à peu étrangère, gérer des inconnus dans ces lieux où elle navait plus la clé.
Je réfléchirai, répondit-elle.
Daccord. Maman, ne ten fais pas. Paris, ce nest pas loin, deux heures en TGV. On viendra.
Évidemment.
Ce « évidemment » sonnait encore comme un « jamais », mais il nentendit pas.
Le froid arriva tôt, ce novembre-là. Nina portait déjà le manteau dhiver depuis début du mois. Un samedi, elle retrouva son amie Madame Giraud, au marché du samedi, et elles burent un thé au bistrot, près des Halles. Une heure de confidences.
Giraud parla de ses petits-enfants, du potager, de monsieur Giraud, en cure à Vichy. Puis elle demanda :
Et toi, alors ? Serge, la belle-fille, elle sacclimate bien ?
Elle sacclimate, répondit Nina. Ils songent à Paris.
Ah… Ils te proposent de venir ?
Non.
Madame Giraud inclina la tête, ce geste qui dit tout sans mot.
Et tu ne regrettes pas, Nina ?
De quoi ?
Chloé. Elle était gentille, cette fille.
Gentille, oui. Mais voulait sapproprier notre appartement.
Tu crois vraiment encore à ça ?
Nina posa son verre.
Je lai revue la semaine dernière.
Ah ?
Elle a acheté son propre appartement. Monté son business. Tout semble aller pour elle.
Giraud la fixa. Sans blâme, ni pitié. Juste ainsi. Nina détourna les yeux.
Donc, elle n’était pas là pour lappart, souffla Giraud.
Sil te plaît, suffit.
Je constate, cest tout.
Tu nétais pas là pour voir. Comment elle regardait. Comment elle agissait.
Peut-être pas. Mais ce que je vois, cest que tu es seule en novembre à aller chercher tes conserves. Et Serge, lui, file à Paris.
Nina rentra à pied. La marche donnait mieux limpression davancer que ce quon naccepte pas.
Décembre amena la neige. Nina installa le sapin toute seule. Sortit la boite à décorations, alluma la guirlande. Le sapin était beau, comme chaque année.
Serge appela le vingt-trois, annonça quils passeraient le trente-et-un brièvement, le matin ensuite Paris.
Je comprends, dit-elle.
Maman, ne fais pas cette tête.
Serge, je suis ravie que vous veniez. Je ferai une tarte aux pommes.
Ils arrivèrent à onze heures. Claire, manteau soyeux et grand sac doù elle tira une bouteille de Crémant et une boite de chocolats. Elle les posa sans affect. Serge embrassa sa mère. Ils burent le thé. Claire pianotait sur son téléphone, affairée, mais poliment.
Un peu de tarte, Claire ?
Non merci, je ne mange pas de sucre.
Serge ?
Bien sûr, maman.
Il mangea deux parts. Nina lobservait, se disant que cétait sans doute lun des derniers moments ainsi dans cette cuisine. Paris. Claire. Les vies qui filent ailleurs.
Ils partirent à midi trente. Claire, au seuil, fixa Nina. Longuement. Nina ne sut pas y lire de message.
Madame Dupuis, dit-elle. Vous êtes une bonne maîtresse de maison. Excellente tarte.
Merci.
Claire hocha la tête, sortit. Serge embrassa sa mère.
À bientôt, maman.
À bientôt, mon grand.
La porte se referma. Nina débarrassa, emballa la tarte restante, fit la vaisselle. La télé resta allumée sans quelle la regarde.
Nina passa le réveillon seule. Pour la deuxième année. Elle sabra le Crémant à minuit, trinqua avec lécran, but sa coupe. Contempla le sapin paisible, pour rien.
En janvier, Serge lui confirma leur déménagement pour mars. Ils ne loueraient pas lappartement, juste le garder. Ils viendraient parfois. Nina acquiesça, comme si la caméra du téléphone la voyait.
Février disparut sans souvenirs. Courses, émissions, parfois une visite à Giraud. Un passage chez la coiffeuse, rien de changé sinon un peu plus court. Une fois, elle alla aider la voisine à la campagne.
Début mars, la neige cédait. Nina appela Chloé.
Elle connaissait encore le numéro. Les chiffres, cétait son affaire.
Sonnerie longue. Elle pensa raccrocher. Puis :
Allô.
Chloé. Cest madame Dupuis.
Pause. Sans brusquerie, une pause.
Bonsoir, madame Dupuis.
Bonsoir. Jaimerais vous voir, si cest possible ?
Une nouvelle pause. Nina fixait la rue boueuse sous la fonte du dernier givre.
Pourquoi ? Demanda Chloé. Directement. Toujours cette franchise.
Jaurais des choses à vous dire. De vive voix.
Long silence. Assez long pour croire à un refus, justifié.
Daccord, finit par dire Chloé. Samedi. Le café rue Lafayette, vous voyez ?
Je trouverai.
Douze heures.
Douze heures, répéta Nina. Merci, Chloé.
Oui, conclut-elle, sans plus.
Samedi, Nina arriva quinze minutes en avance. Choisit une table près de la baie. Comanda un thé. Observa la rue. Cet avant-printemps donnait lillusion dune accélération du temps.
Chloé arriva pile à lheure, manteau bleu, cheveux légèrement humides. Elle vit Nina, sapprocha, ôta son manteau, le posa sur le dossier.
Bonjour.
Bonjour, Chloé. Merci dêtre venue.
Que vouliez-vous dire ?
Nina prit sa tasse, la reposa. Reprit.
Je voulais dire que jai eu tort, avoua-t-elle. Sur beaucoup de choses. Pas tout, mais beaucoup.
Chloé la regardait sans anicroche.
Jai mal jugé. Avant même que tu nagisses ou dises. Ce nétait pas juste.
Chloé resta silencieuse.
Je pensais que tu convoitais lappartement. Que tu naimais pas Serge, que tu calculais.
Et vous le pensez encore ?
Non, dit Nina. Lentement. Non. Je tai vue, là, en septembre, rue Lafayette. Tu riais au téléphone. Tu étais juste une femme qui voulait un foyer, une famille. Comme tout le monde.
Chloé détourna le regard, suivit un pigeon pataugeant dans la flaque.
Madame Dupuis, souffla-t-elle, cest important que vous le reconnaissiez. Vraiment. Mais je ne sais quen faire.
Je ne te demande rien de plus.
Alors pourquoi ?
Pour moi. Pas pour toi, sans doute. Pour moi.
Chloé lobserva, ni plaintive ni victorieuse. Quelque chose dautre.
Comment va Serge ? demanda-t-elle.
Ils vont à Paris. Claire travaille là-bas.
Je vois.
Elle est différente, admit Nina. Pas toi. Différente.
Mieux ou pire ?
Nina posa la tasse.
Je ne sais pas, avoua-t-elle enfin. Sans filtre. Peut-être pour la première fois.
Chloé eut un mince sourire, pas moqueur.
Vous attendez quelque chose ? Un service, une aide ?
Non. Rien. Je voulais juste le dire.
Très bien, dit Chloé. Je vais devoir partir. Jai un client à deux heures.
Bien sûr, va.
Chloé enfila son manteau, sortit son porte-monnaie.
Je paye, proposa Nina.
Ce nest pas nécessaire.
Je ten prie, laisse-moi.
Chloé hésita. Puis rangea le portefeuille.
Bien.
Elle attrapa son sac, rajusta le col. Sarrêta.
Madame Dupuis, déclara-t-elle. Je n’ai plus mal, depuis longtemps. Je voudrais que vous le sachiez.
Ça me fait plaisir.
Pas pour vous. Pour moi. Je veux que vous compreniez : je ne garde aucune rancune. Non parce que vous aviez raison. Mais parce que je me sens mieux ainsi. Pour moi.
Nina acquiesça. Elle ne trouva pas un mot.
Bonne continuation, dit Chloé.
À toi aussi, ma grande.
Chloé quitta le café. Nina la vit longer le trottoir, droite, le pas posé. À langle, elle consulta son téléphone, puis tourna, disparue.
Nina paya, enfila son manteau, sortit. Lodeur du mois de mars lui parvint, familière, mêlée à la fonte des dernières neiges du Massif central. Cette odeur de promesse impossible à dire.
Elle marcha sur Lafayette, songea à ce jour où Chloé était sortie avec sa valise grise. Du haut de la fenêtre, elle observait, croyant avoir gagné.
Chloé marchait droite, sans se hâter, sans se retourner. À lépoque, Nina avait cru voir la dignité du perdant.
De retour chez elle, elle grimpa au troisième, ouvrit la porte de SON appartement. Le silence laccueillit, comme chaque soir, chaque vendredi, chaque fête. Ce silence était à elle. Son silence.
Elle accrocha son manteau. Sengouffra dans la cuisine. Fit chauffer la bouilloire.
Dehors, mars finissait de fondre. Lamas de neige devant lentrée, là depuis novembre, avait presque disparu, ne laissant quun vieux balai oublié. Nina contempla ce balai, se perdit dans un flot de pensées sans mots.
La bouilloire siffla. Elle versa leau dans sa tasse, y plongea le sachet. Saisit la tasse à deux mains, la chaleur irradiait la faïence jusque dans sa paume.
Voilà la victoire. Lappartement resté. Le fils à Paris. La belle-fille, elle, avait emmené les rituels dans ses bagages en changeant les serrures. La première belle-fille, partie les mains vides, vivait désormais dans son T1 rue du Limousin, chef de sa micro-entreprise, riant au téléphone dans les rues du centre-ville.
Nina nétait pas une femme sotte. Elle était lucide, organisée, attentive. Quarante ans à manier des bilans lui avaient enseigné limportance de la ligne finale.
La ligne finale, ce soir, disait : elle était là, assise avec un thé. Seule.
Ce nest pas quelle navait personne à appeler. Il y avait madame Giraud. La voisine. Le fils, au loin. Seule, parce que le silence simposait dans la maison et que, désormais, cela ressemblait à la norme ; elle ne savait plus vraiment quand, pour la dernière fois, quelquun était entré sans raison précise.
Chloé entra sans prétexte. Elle apportait parfois des brioches de la petite boulangerie du marché, fermée depuis deux ans. Sans quon le demande : Madame Dupuis, celles-ci sont au chou, vous aimez, non ? Nina mangeait, pensait à une manœuvre.
Elle but son thé, lava sa tasse, sessuya les mains sur le torchon brodé acheté cinq ans plus tôt.
Puis saisit le téléphone, appela son fils. Pas pour dire. Juste comme ça.
Maman ? Tout va bien ?
Oui Serge. Et toi ?
Ça va. On fait les cartons. Tu vas bien ?
Je vais bien, répondit-elle. Je voulais juste entendre ta voix.
Ok, je tappelle ce soir ?
Oui, rangez dabord.
Tout va bien, maman ?
Tout va bien, Serge.
Tant mieux. À plus.
À plus.
Elle raccrocha. Mars derrière la vitre. Le balai planté dans la neige, silence partout.
Nina sinstalla dans le canapé, ouvrit un vieil album photo. À la page : Serge à huit ans, tenant un hameçon à la campagne, lair grave. À côté, elle, jeune, riant aux éclats. Elle savait rire, à lépoque. Puis elle avait désappris, sans savoir quand.
Page tournée. Serge adulte, vingt-huit ans, debout près de Chloé. Tous deux regardent hors champ, main dans la main. Nina, ce jour-là, sétait dit : elle le tient, quil ne séchappe pas.
Aujourdhui, elle voyait simplement un duo, côte à côte, main dans la main, sans calcul.
Elle referma lalbum.
La pièce sassombrissait, le soleil déjà masqué par limmeuble den face, et elle ne se leva pas pour allumer la lumière. Elle resta là, captant la pénombre.
Chloé avait dit : je nai plus mal. Je ne garde aucune rancune, non parce que vous aviez raison, mais parce que je me sens mieux ainsi. Pour moi.
Voilà, pensa Nina. Toute la différence. Chloé agissait pour elle. Nina, toute sa vie, avait fait pour son fils. Et au final, Serge vivait à Paris, et elle restait dans le silence, feuille dalbum à la main.
Nina ne pleura pas. Pas du genre à pleurer seule, de toute façon. Elle avait pleuré pour la dernière fois trois jours, quand son mari était parti. Puis, elle avait emmené Serge au cinéma et nen avait plus jamais parlé.
Elle se leva, alluma la lumière, découpa une part de tarte aux pommes, sassit.
Dehors, la nuit était tombée pour de bon. Le lampadaire versait son halo orangé sur la rue de mars, la rendant presque accueillante. Presque.
Nina mangea sa tarte, regarda dehors. Elle pensa quelle appellerait sûrement Giraud ce week-end. Peut-être sortiraient-elles. Au parc, en terrasse.
Elle pensa aussi quavec le printemps, il faudrait retourner au jardin, remettre à flot après lhiver. Le potager nétait pas grand, mais les tomates, elles, étaient fameuses.
Puis, elle cessa de penser. Juste, elle mangeait, regardait le lampadaire.
Le téléphone demeurait muet. Le fils rappellera sans doute plus tard. Ou pas. Déménagement, cartons.
Le chat de la voisine lança un miaulement rauque à travers la cloison, puis se tut. Le radiateur heurta. Vie ordinaire.
Nina se promit daller au marché demain. Acheter quelque chose dinédit pour la saison. Peut-être des plants de salade. Ou pas encore le temps.
Elle rangea la vaisselle, éteignit la lumière. Gagna la chambre.
Chaque soir, elle lisait quelques pages. Un polar, à moitié entamé. Nina ouvrit le roman, localisa le bon passage.
Vingt minutes de lecture. Puis referma : elle avait relu trois fois sans rien retenir.
Reposa le livre, éteignit la lumière. Ferma les yeux.
Chloé marchait sur le trottoir, dans son manteau bleu. Droit, calmement.
Trois ans plus tôt, elle aussi marchait, traînant sa valise grise. Droite, sans hâte. Nina lobservait alors, croyant reconnaître la noblesse de la perdante.
Aujourdhui, étendue dans lobscurité, elle pensait autrement. Probablement, Chloé savait déjà, en partant, des choses que Nina ignorait. Elle pensait non à ce quelle perdait, mais à son horizon.
Nina ne savait pas regarder vers lavant. Toujours en arrière : ce quelle avait pu préserver, récupérer, défendre. Lignes du bilan.
Le bilan maintenant donnait ceci : lappartement en place. Le fils aussi. Et la vie qui continue. Simplement, très doucement.
Nina se tourna sur le côté. Ferma les yeux.
Mars devint nuit, tout doucement. Dici avril, la neige aurait fondu. Le printemps venait toujours, quon le veuille ou non.
Elle se promit dun de ces jours repasser devant lagence rue Lafayette. Pas exprès, mais si le chemin y menait. Voir si cétait ouvert, si lentreprise tournait. Probablement, oui. Chloé ne laissait jamais rien en plan.
Cétait son atout, le travail, lachèvement. Ne pas lâcher.
Nina navait pas su voir cela. Ou elle lavait appelé autrement.
Longtemps, elle ne dormit pas. Juste, elle écoutait la paix de son appartement, à elle seule : trente-sept ans de ce silence.
Le chat voisin maugréa de nouveau, puis se tut.
Nina, dans le noir, pensait, ou pas, puis pensait encore. Demain, elle irait au marché, appellerait madame Giraud, son fils déménagerait à Paris, et peut-être irait-elle visiter parfois deux heures de TGV, cest si peu.
La prochaine fois, si elle croisait Chloé sur Lafayette, elle lui dirait autre chose. Quelque chose de vrai.
Ou peut-être pas. Clermont est petit, mais tout de même
Ses pensées ralentirent, comme un tram le long du terminus. Dans cette langueur, une sérénité ordinaire : ni bonne, ni mauvaise, juste celle daprès coup, quand tout sest joué, que rien ne change plus, et quil faut composer avec.
Et composer, cela, elle savait le faire, on ne pourrait pas le lui enlever.
Au matin, elle se lèverait à sept heures, comme toujours. Mettrait la bouilloire. Regarderait dehors. Mars fondrait encore.
Et quelque part, à lautre bout de la ville, dans son T1 sur la rue du Limousin, Chloé ferait de même. Plus tôt, plus tard, allumerait sa cafetière, regarderait par sa fenêtre.
Et toutes deux contempleraient le même mois de mars. La même neige, qui fond. Le même ciel, qui séclaircit.
Juste depuis des fenêtres différentes.
Nina Dupuis ferma enfin les yeux.
La nuit de mars veillait, paisible, sur le dehors.







