Trois fils. Trois destins

Trois fils. Trois destins.

Quest-ce quelle a dit ? Hélène, jai pas entendu, tu peux répéter ? Madame Irène Rabutin se pencha, presque courbée, vers sa voisine et amie de toujours, Hélène Dubois.

Hélène expliquait en détails la conversation dont elles venaient dentendre des bribes, entre une maman et sa petite fille de sept ans, marchant à leur hauteur, sur la rue.

Cest quil y a un garnement dans sa classe, et elle lui a fait une remontrance, disait-elle

Hélène racontait tout haut, presque à la cantonade. Irène écoutait, attentive et silencieuse, puis, se retournant, retrouva la gamine du regard, et lui adressa un signe de tête approbateur.

Sage fillette, et bien proprette, celle-là. Mais quel caractère ! conclut-elle avec lair entendu de celles qui en ont vu dautres.

Pourquoi ? sétonna Hélène, saisissant le bras de son amie pour la presser davancer, car le feu était vert déjà depuis belle lurette et les voitures patientaient, alignées, attendant que les deux grand-mères traversent lavenue.

Hein ? Répète ça, Irène, tu sais, jentends rien bredouilla Hélène, un brin perdue, agrippant sa sacoche comme si sa vie en dépendait et filant sur le trottoir à petits pas.

J’ai dit : pourquoi tu la trouves tarabiscotée, cette gamine ? répéta Irène, voix haute et claire comme un cor de chasse.

Ah ben, comme ça Parce que cest tout, lâcha Hélène, sans autre explication.

Irène Rabutin naime pas forcément expliquer son raisonnement : un peu de paresse, certes, mais surtout, elle trouve cela évident. Pour elle, personne na à sériger en sauveteur de la cour décole : faire la police, très peu pour elle. Tous ses gestes trahissent une perplexité teintée damusement. Hélène, elle, soupire. Parfois, Irène a lart de cultiver le mystère jusquà lagacement. Mais sans Irène, ce monde déjà trop bruyant serait tout bonnement invivable.

Irène et Hélène sont voisines dans une maisonnette de Courbevoie, vestige dune ancienne propriété ayant jadis appartenu à un certain capitaine de cavalerie, puis transmise à un dramaturge qui, sur les conseils de sa femme, transforma la bâtisse principale en lycée artistique et confia les dépendances à des artistes et artisans divers. Avec le temps et les urbanistes, les lieux ont changé maintes fois de mains, le pavillon, autrefois écurie en demi-cercle, a finalement été réaménagé en petites habitations bordant une cour pavée et trois tilleuls centenaires.

La plupart des locataires sont partis depuis, préférant les tours modernes du quartier daffaires. Hélène, Irène et leur amie, Jeanne, restent, passablement indifférentes aux offres dachat et déchange, peu enclines à troquer quelques mètres carrés contre la promesse dun ascenseur qui ne tombe jamais en panne. Leur logique est implacable : ici, elles ont tout vécu, autant y achever leur saga.

Passons voir Jeanne, lança Hélène au pas vif, une boîte de mille-feuille sous le bras. Il faut la fêter !

Quoi ? Tu racontes quoi ? Jentends que dalle, regarde-moi quand tu parles ! simpatiente Irène, tirant la manche de sa complice, honteuse à la seule idée dêtre considérée comme un boulet par Hélène. Après tout, la surdité, c’est pas glamour.

Mais Hélène, patiente, sarrête, se penche à hauteur dIrène, et articule comme au conservatoire.

Jeanne fête lanniversaire de sa fille aujourdhui, tu te souviens ?

Ah, mais oui ! Tu me lavais dit ! Irène acquiesce, soulagée.

Chez Jeanne Lefèvre aujourdhui, cest la fête : anniversaire de sa grande fille, Lisa. Lisa, cinquante ans, toujours « la petite », bosse à La Défense, vient rarement. On avait convenu dune réunion familiale ce week-end, puis annulé, puis replanifié, dans la grande tradition logistique des siens. Jeanne ne lui en tient pas rigueur.

Cest moi qui suis en faute, grommelle-t-elle quand les invitées prennent place autour dune bouteille de vin de groseille et dun quatre-quarts maison. Et pas touche à ma Lisa, compris ? lance-t-elle, lindex au ciel. Lisa, cest sacré.

Hélène tapote la main tremblante de Jeanne, la même main qui, gamine, déterrait les pissenlits derrière la maison pendant lOccupation, lorsque jardiner signifiait survivre. Cette main là tenait la bêche, sagrippait à la terre lourde dÎle-de-France, semaittémoin dune jeunesse où la faim ne rigolait pas, mais la débrouille non plus.

Elles étaient trois alorsJeanne, Hélène, Irène. Leurs mères bossaient à la Salpêtrière ou à Necker, elles exploraient à trois le vaste univers du réfrigérateur vide. Les mères rentraient des hôpitaux, un quignon de pain, parfois du beurremauvais, goûtant presque le carton ; jamais un cri, pas de plainte, la modestie était leur drapeau. Mais joie du miracle : un ancien agronome du quartier, Monsieur Alphonse, moustachu et bourru, leur confia quelques semences récupérées à grand-peine, pronostiquant des merveilles potagères. Un cabus, deux tomates, quelques cornichons, le bonheur.

Et parfois de cuisantes blessures, comme cette fois où le persil na jamais rien donné, et que Monsieur Alphonse leur gronda sérieusement : « Vous avez torpillé la récolte, mes défis ! »

Mais il leur donna chacun une biscotte, caressa leurs cheveux ébouriffés. « Quand la guerre sera finie, on plantera un verger à faire pâlir les Versaillais ! » Promis, juré. Sauf quil mourut avant, et les papas des filles ne revinrent jamais. Le verger, elles le firent à trois, vaillantes.

Les voici aujourdhui, Jeanne dans son fauteuil roulant, Hélène et Irène en baladines du troisième âge, à se souvenir autour de la table. Jeanne, elle, na plus lusage de ses jambes depuis un stupide accidenta glissé sur le trottoir glacial, chute banale, immobilisation complète au réveil. Le téléphone beaucoup trop loin pour appeler, trop faible pour ramper. Les planchers, si bas dans leur maisonnette quon sy sentait presque au rez-de-jardin, étaient glacés en hiver, les courants dair venaient jusquaux os.

Hélène, toujours dans linquiétude, sétait bien inquiétée avant lincident. Jeanne ne mettait plus la radio ni ses vieux disques de Piaf au petit-dèj. Un jour, avec Irène, elles forcent la porte, aidées du concierge portugais qui, tout en massacrant le français, propose de briser la serrure et tous débarquèrent dans le salon en trombe.

Elles trouvèrent Jeanne, horreur sur le visage, mais aussi un soulagement muet de ne plus être seule face au sort. Hélène, pro pragmatique, changeait les draps, toilette et soins à la chaîne. Son mari, restaurateur dœuvres dart, avait lui aussi fini paralysé. Elle avait tout appris sur le tas. Quand il décéda, huit ans plus tôt, elle y vit un soulagement autant quun deuil.

Jeanne, hospitalisée, pleura toute la nuit, convaincue de vivre là un châtiment céleste. Pour un crime vieux dun demi-siècle.

À dix-neuf ans, Jeanne, pleine de fougue et de rêves, met au monde Lisa, fille dun amour de jeunesse. Lui ? Sa binette de jeune premier navait résisté ni à lappel des études, ni à la perspective dun poste à lambassade, ni à lombre dun avenir « sans complication ». Jeanne disparait donc à la campagne, hébergée par la tante Berthe, accouche, travaille, survit. Sa propre maman viendra peu à peu aimer lenfant.

Lisa a deux ans et demi quand les femmes reviennent ensemble à Paris, dans ce même quartier. Veille attentive dHélène et Irènevéritables nounous de fortune.

Mais un jour, Lyautey éditeur débarque avec une délégation française. Et là, BAM ! Jeanne tombe amoureuse dun Jean-Pierre, vrai Parisien du XVIIe, séduisant jusquaux chaussettes, qui la couvre de cadeaux, dun service en porcelaine Limoges et de mille projets. Il linvite à venir sinstaller chez lui, dans sa villa à Fontainebleau, « pour tout recommencer ».

Et Lisa ? demande Hélène, sourcilleuse.

Je la ferai venir après, je me pose dabord… bredouille Jeanne, dévorée par lair du large. Les copines font la moue, la marée de la jeunesse emporte tout.

La fillette, elle, encaisse mal. Les vases offerts par Jean-Pierre volent, les assiettes partent sécraser contre les murs et Lisa rumine son chagrin comme le camembert dans sa boîte. Elle étouffe, la rage étranglante. Sa tante Hélène la console, lincite à observer, à attendre. « Ta mère reviendra », souffle-t-elle, « et alors tu décideras si tu la pardonnes. »

Hélène, elle-même, connaît la faiblesse humaine : un jour, appâtée par la promesse dun joli manteau dastrakan, elle se fait rouler la vendeuse a disparu avec largent, ne laissant quun paquet de vieilles loques. Tout ça parce que, parfois, le clinquant séduit plus que la raison.

Jeanne part vraimentadieu, Paris !et ne reçoit bientôt plus que des silences glaciaux de sa fille. Six mois plus tard, rentrée bredouille, rejetée par le clan de Jean-Pierre qui na jamais admis Lisa. « Pas question, lui avait-on dit, laisse la gosse chez sa grand-mère ! » Geste de rébellion : Jeanne crache par terre, fait ses valises et rentre à Paris. Lisa ? Pardonner prendra du temps.

Irène avait sagement prédit : « Il faudra quelle aime, quelle souffre un peu, pour comprendre. On ne texcuse pas cétait bête et cruel. Mais elle comprendra peut-être un jour. »

Hélène et Irène, elles, ont eu, chacune, un fils. Jamais elles nauraient songé à les laisser pour quoi que ce soit. Pour Jeanne, ce fardeau restera son mutisme éternel.

Plus tard, Lisa engage une aide-soignante pour Jeanne, mais la dame est expéditive et peu délicate. Un accident deau bouillante, des brûlures, la peur, la honte. Cest Hélène qui intervient en urgence, clé de secours en main. Depuis, plus de discussions sur largent, on ne paye pas lamitié, non mais sans blague !

Depuis, Hélène promène Jeanne, puis Irène. Irène pourrait bien se jeter sous un bus ou une trottinette, elle nentend plus rien, guette partout, tourne comme un hibou. Hélène la guide, elles errent à pas tranquilles dans Courbevoie, déambulent dans les squares, observant les bambins qui, à linstar de leurs fils autrefois, cueillent les cerises ou grimpent dans les arbres du square.

Irène, surtout, raffole du tilleul, de sa floraison entêtante. Les amies ont même un rituel : la « soirée du thé au tilleul », toujours chez Irène, autour dune table ronde et dune vaisselle fine, où lon se raconte la vie par tranches, rires et confidences.

Cest là que Jeanne narre ses mésaventures parisiennes, Hélène parle des artistes fréquentés au musée du Quai Branly, Irène, discrète, écoute. Son ouïe baissait depuis la guerre, dès ce bombardement où, enfant, elle crut ne jamais retrouver louïe. Adulte, Irène avait épousé un homme beaucoup plus âgé, exécrant son propre reflet brûlé, persuadé dêtre de trop. Mais Irène, elle, ne vit que la tendresse. Son Ivan mourut jeunecinquante-cinq ans, et Irène lavant ses joues mouillées, de peur que ses propres larmes le blessent.

Leur fils, Louis, fut pris en charge par les voisines, tandis quIrène sombrait dans le chagrin. Petite Lisa, fraîchement rabibochée avec sa mère, vit alors combien elle y tenait, à cette maman, et commença le pardon, goutte à goutte.

Quant au mari dHélène, André, aucun succès. Trop pingre pour acheter des rideaux neufs, trop radin pour le moindre achat. Devant chaque dépense : « On verra plus tard. »

Mais pourquoi tu restes avec ça ? questionnait Irène, scandalisée.

Peur de finir seule, voilà ! Vous, vous êtes belles ; moi, qui voudrait de moi, hein ? sanglote Hélène.

Les copines, furieuses, ordonnent de divorcer. Peine perdue. « On a un fils. On ne brise pas une famille pour si peu. » Hélène, timide, sefface, encaisse.

Pourtant, un jour, elle sillumine. On la voit marcher, fière et radieuse, sur lavenue.

Mais tu as rencontré quelquun ? demande Irène, suspicieuse.

Rougissante, Hélène avoue : un autre homme la courtise, la fait redevenir femme. Mais, fidèle à ses principes, elle ne partira jamais.

Quand André décède, victime dun accident du travail, lautre homme propose le mariage. Hélène décline : « Cela trahirait mon fils. Je me suis déjà sentie trop coupable. »

Celui-là séloigne, définitivement. Mais, tout de même, cest lui qui avait réussi à leur dégoter ce fameux réfrigérateur sur la fin.

Et les années filaient, usant les murs et les dos, les souvenirs logés comme des oiseaux sous laile du pavillon. Lécole dart fait pousser ses artistes, dont les balbutiements sont applaudis par trois grand-mères en fauteuils, soignées, endimanchées, élégantes dans leurs robes brodées et leurs gants de dentelle clin dœil aux digressions parisiennes de Jeanne.

Tu devrais cesser de tauto-flageller, Jeanne ! sexclame Hélène en découpant le gâteau. Lisa est adulte, a mari et enfant. Elle connaît lamour, elle taime, toi. Pardonnes-toi, voyons.

Exactement ! renchérit Irène. La jeunesse est cruelle, mais après, on voit la vie en nuances. Lisa ten a voulu, oui, mais à présent, elle nen veut sans doute quà ce Jean-Pierre et encore Toi, elle taime, cest lessentiel !

Leur vieux samovar électrique trône au coin de la table. Il na plus lodeur de pin dautrefois, mais il brille vaillamment. Il accueille encore toutes les générations qui se pressent derrière les vitres embuées.

Dehors, la pluie tambourine sur les feuilles mortes. Bientôt, le gel viendra noircir les soucis du jardin. Lautomne sinstalle, mais un reste de douceur demeure.

Lisa arrive, talons mouillés frappant le pavé, bras chargés de dahlias sombres et lumineux, éclipsant sa silhouette. Elle fond en larmes, embrasse sa mère. Impossible, semble-t-il, dêtre pardonnée, ou alors de se pardonner à soi-même Mais une joie immense laccompagne : aujourdhui même, Lisa est devenue maman dune petite rousse, emmaillotée tendrement.

Si, par hasard, dans une soirée de bruine, vous jetez un œil à la fenêtre de la vieille maison courbe, juste derrière le lycée de la rue Eugène Sue, vous verrez trois dames qui rient, partagent un thé fleuri de souvenirs, attendent enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants tout ce qui fait battre le cœur et donne du sens à la vie. Elles partiront bientôt, leur passage seffacera comme un parfum mais il faut savourer chaque minute, serrer les siens fort, car cela, croyez-moi, na pas de prix.

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