Mon secret bien gardé

Mon secret

Couché sur la neige gelée, à la fois dure et trempée après le redoux de la veille, jaurais presque pu trouver ce contact agréable. Mais à lintérieur, tout brûlait : mon sang battait à mes tempes, ma poitrine résonnait d’une douleur sourde, mon visage me brûlait, et ma bouche était desséchée.

Je ramassai une poignée de neige, ouvrant mes dents avec peine, presquengourdi, puis laissai fondre ce froid blanc sur ma langue. La fraîcheur avait quelque chose dagréable, vite gâchée par le goût métallique de mon propre sang, venu des gencives meurtries. Jaurais voulu cracher, mais je nen avais pas la force.

La neige calmait à peine la douleur. Je lui en étais presque reconnaissant, une anesthésie gratuite, merci le ciel ! Mais le froid ne faisait quéteindre partiellement la douleur, la poussant au loin, là où le soleil, en fin de journée, tombait derrière lhorizon dans une boule rouge éclatante. Regarder ce coucher de soleil me faisait aussi mal : mes yeux me brûlaient face à cette lueur insoutenable.

Je les fermai donc, et la lueur du soleil nétait plus quune masse gris-jaune, floue et lointaine.

Jaurais voulu ramper, me mettre à labri quelque part dans un fossé, une tranchée rouler en boule, trembler et gémir de froid comme un chien battu. Mais mes jambes étaient deux troncs inertes, parfois secoués de crampes…

En tentant de me tourner sur le côté, je posai ma main droite sous moi, mais elle se déroba, et une douleur aiguë me traversa l’épaule.

Ce nest rien… Bon, autrement alors ! grinçai-je entre mes dents, à voix basse. Entendre mon souffle rauque me donna la chair de poule.

Du côté gauche, je men sortais mieux. Jarrivai, tant bien que mal, à me redresser, mais ma paume senfonça dans la neige, et mon corps retomba sur le gel.

Mourir. Il suffisait de mourir ici, maintenant. Et tout prendrait fin. Après tout, javais cherché à attraper plus gros que moi, je métais perdu dans cette histoire tant pis pour moi. Plus dissue.

Ils allaient sûrement chercher mon corps le matin. Je lavais entendu, cétait promis. Mais peut-être que les loups seraient plus rapides ? Eux aussi doivent manger… Au moins eux ne goûteraient quà mes os. On ne leur laisserait rien dautre.

La nuit tomba brusquement. Je sombrai dans la fatigue la plus profonde, me sentant sombrer dans le noir, en flottant comme un poisson pris dans une épuisette ; cétait presque doux. Puis je refaisais surface dans la douleur, éclairs rouges dans mes veines, mes muscles pris de convulsions, grinçant des dents à men faire mal. Un sentiment de rage montait en moi, rage impuissante, ouverte, trop lourde, mais dautant plus bestiale. Comme bondir, les bras ouverts, sur un ennemi, sans arme, mais la folie suffit parfois à impressionner. Javais même un besoin de vengeance. Mais je ne pouvais pas lever la main sur une femme. La vengeance resterait, elle, impossible.

La colère me gardait conscient, mes pensées crissaient, senrayaient, repartaient.

Et au fond, une peur montait, brute, animale. La peur de la mort. Cest elle qui mempêchait de mabandonner.

Du sous-bois, jentendis un loup hurler. Je grimaçai. Non, les gars, ce ne sera pas si facile, je ne me laisserai pas manger, ni par les bipèdes, ni par les quadrupèdes. Mes os ne vous appartiendront pas.

Il fallait avancer. Peu importa où, ou même comment : ramper, se traîner, mais bouger dici, quitter cet endroit de misère.

Maman… Javais pitié delle. Elle mattend, elle sinquiète, comment va-t-elle ? Je ne lui ai pas dit où je me trouvais, elle ne saura jamais… Enfin, sûrement quon lui dira. Elle pleurera, jen serai la cause. Mon père me reniera. Tant pis.

Je fus pris de nausée, des larmes gelèrent sur mes joues, sans tomber sur ma veste déchirée.

Je me traînai, posant inutilement ma main valide sous moi, frappant la neige de mes jambes engourdies, traçant derrière moi des traces rouges, mais avançant tout de même, fuyant ce hurlement lointain et vorace.

Puis, je sombrai dans linconscience. Cétait un soulagement, un oubli complet. Je ne ressentais plus rien. Même si cétait lenfer, cela mallait. Démons, prenez-moi. De toute façon, ce corps brisé ne me servira plus.

Mais je nétais même pas utile aux enfers. Une lumière jaune, éblouissante, me réveilla ; une eau glacée me coula dans la bouche.

Eh alors ? Tu navales pas ta salive ? Tousse donc, nettoie-toi la gorge ! quelquun me frappait la joue, violemment, et la douleur vibrait jusque dans mes gencives.

Ouuu… je râlai, me détournant pour cracher sur la neige rougie.

Toujours vivant ? Tu vas venir jusque chez moi, alors ! Là, monte sur la peau de mouton, je vais te tirer. Allez, petit gars, tu peux ? Sinon je men charge… Voilà. Des bras robustes me soulevèrent et mallongèrent sur une chaude pelisse de mouton. Sacré séjour que tu as pris, toi… Jentendais du bruit, des phares… Faut dire, ces champs sont leurs cimetières à ces gens-là. Pauvres fous… continuait lhomme en minstallant. Ne ten fais pas, on va réparer tout ça et on verra la suite.

Je marmonnai quelque chose à propos des loups, de mes ennemis qui reviendraient. Mais je sombrai dans un cocon chaud et douillet…

… Quest-ce que tu es doux, quest-ce que tu es gentil ! riait Solange, minvitant à embrasser ses épaules rondes et pleines. Tu es mon petit veau, hein ? Elle me saisissait les joues, posant ses lèvres sur les miennes, puis dun coup, se dressait, enfilait sa robe de chambre, resserrait la ceinture. File ! Il est tard.

Solange… je métirai, heureux, sur le drap frais. Je veux dormir… Trop tôt, regarde lheure ! Encore une fois tu me renvoies…

Je restais souvent dormir chez elle, elle me préparait le dîner, menvoyait à la douche pendant quelle dressait le lit. Toujours du linge propre, repassé, puis elle éteignait la lumière et mattendait. La nuit filait à toute vitesse. Fraîchement sorti du service, affamé de tendresse féminine, je plongeais du bain à un paradis inconnu, charnel et gourmand. Solange était belle, douce, si loin des minettes qui me faisaient la cour…

Je la regardais enfiler ses bas sur ses jambes blanches, ou, cachée derrière le paravent, mettre sa lingerie, sa robe.

Tout se reflétait dans le miroir. Dans ce reflet, Solange rayonnait, lumineuse, presque irréelle, et rendue dautant plus désirable.

Je tai dit de partir ! souffla-t-elle. Remonte la fermeture et file. Lucien, ce serait mieux pour toi ! Ne fais pas dhistoires, reviens demain, tu entends ? Demain…

On sembrassa encore, puis Solange lança mes vêtements et disparut.

Je lentendis allumer la plaque, moudre du café. Une odeur forte damertume envahit lair. Son mari, Gérard, raffolait du café noir, corsé, quil pimentait même dun peu de poivre, affirmant que rien négalait ce goût divin. Solange sasseyait face à lui, perchée sur un tabouret, souriante, attentive à ne jamais risquer dappeler Gérard autrement… quen mon nom.

Je restai un peu, puis filai à la salle de bain, traînant, prenant mon temps sous la douche, riais même, remis mes habits, et allai, nonchalamment, madosser à la porte de la cuisine. Solange, dos à moi, était traversée par la lumière du matin qui perçait à travers sa robe de chambre, soulignant la courbe de ses hanches.

Elle avait quinze ans de plus que moi. Loin de me gêner, jen éprouvais de la fierté : elle mavait choisi, moi, parmi tous ces jeunes tournant autour delle.

Solange… Expérimentée, indulgente face à mes maladresses, elle avait ce rire grave et des baisers enivrants. Elle maccueillait dans son bel appartement, haut de plafond, parquet brillant, lustres de cristal, et porcelaine fine. Elle me nourrissait, me regardait me jeter sur sa poêle de galettes de pommes de terre ou écraser maladroitement une boulette de viande. Elle trinquait à la santé, sesclaffant, offrant à ma bouche sa nuque blanche, irrésistible.

Elle naurait pourtant jamais voulu quon se fréquente. Mais jai insisté.

Je lavais remarquée dans le métro, foncé à travers la foule pour rejoindre cette femme mystérieuse. Jétais ivre, osant tout. Mon copain Francis mavait perdu de vue. Javais voulu accompagner Solange, mimposant pour rentrer avec elle, mais elle me repoussa avec gêne.

Tout de même, je lavais suivie jusquà sa porte. Là, elle me pria de partir. Jai feint dobéir, puis je me suis caché dans la cour, guettant la lumière dans sa fenêtre.

Premier étage. Je pouvais deviner sa silhouette derrière les rideaux, la voir se changer. Jétais en extase, jusquà ce que le gardien me chasse, brandissant son balai…

Jy suis retourné chaque soir pendant des semaines. Une obsession. Jinventais à ma mère que jallais me promener, mais je stationnais sous la fenêtre de Solange.

Jai vu aussi Gérard. Les fenêtres de la cuisine donnaient sur la cour. Gérard traînait chez lui en maillot de corps, dans ses pantalons informes. Maigre, voûté, les gestes nerveux. « Pourquoi a-t-elle épousé ce gars-là ? » pensais-je. « Elle aurait pu aimer ! »

Gérard souquait lentement son dîner, lisait le journal, Solange lui servait du thé, des petits gâteaux. Et moi, je restais dehors à les épier. Un soir, Gérard tourna brusquement la tête, ferma les rideaux. Les deux silhouettes se fondirent, et jen eus mal au cœur. Comment Solange supportait-elle de caresser ce squelette ?!

Longtemps on a joué à guetter comme ça. Un soir, jen ai eu marre, jai escaladé la fenêtre de Solange, pénétrant directement dans la chambre. Son mari était parti, je lavais vu quitter la ville pas de risque donc. Jétais prêt à tout.

Quand elle me trouva assis là, Solange fut déconcertée, voulut crier, mais je sautai sur elle, couvris sa bouche de ma main… puis, nous nous sommes embrassés.

Ah, son parfum ! Ses cheveux, sa bouche, sa robe légère tout en elle avait une odeur singulière…

Ma mère, quant à elle, navait jamais eu de parfum. Elle sentait, au mieux, les usines, au pire, le tabac. Elle fumait sans arrêt de lourdes Gauloises, et avait les dents tachées. Ma mère nosait jamais sourire à pleine bouche. Avec Solange, tout éclatait de blancheur. Ma mère, maladroitement vêtue, me rendait honteux malgré moi. Jaurais aimé lui offrir quelque chose, mais à lépoque, jéconomisais pour acheter des fleurs à Solange. Son mari, lui, ne lui offrait jamais rien, semblait navoir goût à rien, et pourtant, ils habitaient un superbe appartement, luxueusement meublé. Mais tous ces trésors venaient de la famille de Solange. Gérard nétait quun squatter de patrimoine. Lâcheur !…

Moi, je voulais Solange, rien quelle ! Un bon plat et des draps moelleux, cétait agréable, mais même sur la paille, si elle sy trouvait, jaurais été comblé.

Solange sentait la France, ou lItalie je ny entendais rien en parfums. Mais je respirais tout, ses cheveux, sa peau, le creux de sa gorge…

Jétais fier de ma femme. Oui, « ma femme » ! Javais conquis Solange : elle était mienne, abdiquant devant mon désir.

Tout en elle était harmonieux : sa façon de manger, de shabiller, de fumer, même. Beauté, sensualité, tout coulait en elle comme les courbes dune guitare, devinées sous sa robe. Ma déesse. Elle, la mienne !

La première nuit, je men souviendrai toujours. Solange était dune tendresse rare, sincère, fondant dans mes bras alors que je brûlais dénergie. Au lendemain, jai su quelle maimait. Avec Gérard, elle ne faisait que survivre, subir, accomplir son devoir. Avec moi, elle vivait vraiment.

Hélas, au matin, il me fallait souvent partir.

Lève-toi, mon amour, il est temps, murmurait-elle après notre troisième nuit. Il revient bientôt, rentre vite chez toi, Lucien… Mon cher, mon chéri… Elle caressait mon visage, mon corps jeune qui lenflammait. Pas cette semaine, mon mari est là, après il repartira.

Je pourrais lui parler, tu sais ? ricanais-je. Dhomme à homme. Je veux que tu sois à moi, Solange ! Que tu sois ma femme !

Elle rit aux éclats, ses cheveux bruns se roulant sur ses épaules comme un torrent de chocolat. Je me précipitai, la couvris de baisers.

À moi ! Tu es à moi, tu mentends ? Je me fiche de Gérard ! Je pourrais le casser en deux !

Tu te trompes, répondit-elle en se libérant. Je veux que rien ne change. Que tu sois mon secret, et moi la tienne. Lucien, certaines choses ne sexpliquent pas. Maintenant va-ten. Je dois ranger.

Jétais vexé. Elle refusait dêtre ma femme !

Mais avant de fermer la porte, elle me retint, membrassa. Peu importe, son cœur était à moi, elle penserait à moi en cuisinant, au petit-déjeuner… Elle comparerait, et cest moi quelle choisirait, moi, tandis que Gérard… lui, le cocu…

…Quand Lucien partit, Solange rangea frénétiquement. Son mari avait prévenu de son retour imprévu. Il était intelligent, diplomate. Il ne voulait pas de scandale. Solange ouvrit grand les fenêtres, pour dissiper tout soupçon. Mais Gérard avait compris. Rusé, il flairait le moindre changement.

Ça pue ici, Solange ! lança-t-il en jetant son sac.

Ça ? répondit-elle avec innocence, resserrant sa robe.

Ça sent… pas net, tu naurais pas fauté pendant mon absence ? la regarda-t-il en retirant ses chaussures, puis se redressa dun air prédateur. Solange, tétanisée, lui sourit.

Tu sais bien que non ! Jai juste raté un poulet au four, une mauvaise odeur… Gérard, vas te laver, je sers le café, les boulettes sont prêtes… Viens, mon cœur, jai eu si peur sans toi, minauda-t-elle trop joyeusement.

Gérard la prit par les cheveux, la fit se pencher, la fixa longuement, puis relâcha.

Jai un cadeau pour toi. Essaie-le, dit-il en sortant de la poche un paquet enveloppé, des boucles doreille, lourdes, rouge sang, dorées, anciennes. Mets-les ! aboya-t-il, devant son hésitation. Elle observa ces bijoux ternis, angoissée.

Gérard, il y a… elle reposa le cadeau sur létagère, sessuya les mains.

Idiote ! Cest dans ta tête. Mets-les, et viens manger !

Obéissante, Solange troqua ses anneaux hérités de sa mère contre ces nouveaux bijoux et se retourna vers lui. Il acquiesça, content de la parer à sa guise. Il adorait lhabiller, la faire briller, la couvrir de chaînes et de perles, parfois même jusquà ce que la douleur marque sa peau…

Je reste cinq jours, puis je repars, dit-il en essuyant son assiette de pain. Mes affaires marchent bien. Mais le poulet, Solange ? grogna-t-il.

Le poulet ? Solange tressauta, renversant du café.

Gérard détestait les nappes sales, obsédé à cause dune enfance misérable, élevé par une mère alcoolique. Il avait faim de tout ce qui était beau et pur et voulait que Solange, la meilleure à ses yeux, soit à lui seul. Solange avait jadis un fiancé, un jeune scientifique, mort une nuit dans une agression… Hasard ? Gérard savait parler, savait charmer, écartant patiemment tous les obstacles. Et une fois en position, il aida même la famille de Solange quand le père risquait la prison, mettant toute la famille à sa merci, jusquau mariage.

Solange sourit, masquant la tâche sur la nappe.

Le poulet que tu as cuisiné. Il nest pas à la poubelle, insista-t-il.

Si, voyons ! Je lai sorti, je ne voulais pas laisser pourrir ça.

Il eut un sourire. Le vieux renard avait deviné…

…Dès que Gérard repartit, Solange me téléphona. Jétais chez Bihan, à latelier frigorifique, on fabriquait des glaces elle adorait ça, surtout les cônes à litalienne. Jen rapportais toujours.

Jai prétexté ne pas me sentir bien, filé chez elle à la première occasion. Mon Dieu, quelle mavait manqué ! Son amour me brûlait, je ne men lassais jamais.

Cela faisait trois jours que je nétais pas rentré chez moi, pas appelé mes parents. Je disparaissais… Et alors ? Je suis jeune, jen avais besoin.

Puis, devant lusine, japerçus mon père, si maigre et gris quil ressemblait à un spectre.

Papa, quest-ce que tu fais là ? demandai-je, agacé.

Ta mère a été hospitalisée cette nuit… encore une crise. Tu pourrais aller la voir, hein ? murmura-t-il, triturant sa vieille casquette.

Quelle clinique ? grognais-je.

Il me donna ladresse, je promis de passer. Papa pleurait, je le voyais, mais cela métait égal. Maman allait à lhôpital cent fois par an…

Solange me laissa partir à contrecœur, rassemblant un peu de nourriture. Mon ange…

Maman attendait dans le couloir, sur un brancard, faute de place. Elle vomissait souvent. Laide-soignante jurait, me hurlant de lemmener.

Où voulez-vous que je la mette ? Elle a besoin de soins ! répliquai-je. Épargnez-lui vos cris, cest compris ?

Maman me serrait la main, apaisait ma colère. Moi, je bouillais. Quel hôpital ! Que fais-je ici à perdre du temps ? Jai ma vie, maman a toujours été patiente dans les hôpitaux…

Elle mangea très lentement la soupe faite par Solange, la trouvant bonne. Jattendais, bousculé par les internes, pressé de retrouver Solange. Deux semaines, et Gérard serait de retour…

Tu peux finir seule, maman ? je déposai le sac à ses pieds.

Tu es pressé, fils ? Oui, vas, papa passera demain. Lucien, ne reviens pas, je ten prie, elle caressa ma main.

Je suis parti. Jignorais que la nourriture serait jetée, que maman resterait exposée aux courants dair, insultée encore… Cela métait indifférent, je ne pensais quà Solange.

Je revins à notre nid et trouvai Solange assise par terre, pleurant.

Que se passe-t-il ?

Tremblante, elle me montra des bijoux, posés sur le tapis.

Gérard ma offert ces boucles la dernière fois. Jai voulu les nettoyer, elles sont vieilles… Mais il y a… Elles… elles sont sales, Lucien. Emporte-les, vite ! Je ne veux plus en voir ici ! Elles me font peur !

Elle les enveloppa dans un tissu, me les mit dans la main.

Vite, dehors, jette-les ! Je suis terrorisée, Lucien !

Mais enfin, laisse, je vais nettoyer. Si Gérard demande où elles sont… Cest quoi ces taches ?…

Javais compris. Gérard navait pas hésité à rapporter des bijoux douteux, comme il lavait sûrement déjà fait. Les taches noires ressemblaient à des traces de blessures, graves, mortelles…

Je déglutis, la nausée au ventre.

Solange, on devrait prévenir la police peut-être… balbutiai-je, comprenant soudain que cétait inutile. Jamais elle ne dénoncerait son mari.

Je sortis dans la rue, jetai le paquet derrière la vieille imprimerie à côté de chez Solange. Je ne vis pas lhomme maigre et voûté qui observait dans lombre… Il nous surveillait depuis longtemps déjà.

… Gérard revint la nuit, accompagné de deux hommes. Nous venions à peine de nous endormir, épuisés et ivres, nayant rien entendu du verrou se défaire ni des pas lourds sur le parquet.

Je fus réveillé par les coups. Dans le noir, des poings me rouaient de coups, Solange hurlait, puis silence.

Je tentai de me défendre, la tête tambourinait, la bouche pleine de sang, je frappais dans le vide, ivre mort.

Soudain la lumière salluma. Gérard était assis dans un fauteuil, me regardant. Solange, debout près de lui, les yeux fermés.

Désolé du dérangement, murmura-t-il. Mais j’ai quelque chose à récupérer. Solange, ma belle, embrasse-moi, ton mari est de retour !

Il lattira à lui, elle se plia, ses lèvres happées par les siennes.

Gérard il Solange désigna ma direction.

Jen ai assez, répondit-il, signalant dun geste, et on me frappa de nouveau. Jessayai desquiver, trop faible.

Solange, ramène tous tes bijoux. Maintenant.

Gérard sapprocha. Je le distinguais à peine, les yeux gonflés, la respiration difficile, peut-être des côtes cassées.

Toi, rampe donc à genoux, mon gars ! me lança-t-il.

Gérard fouillait ses tiroirs Solange, ne le frappe pas. Tu étais daccord, tu ne voulais pas savoir… Nous avions un accord… pourquoi ce garçon ?

Parce quil a touché au fruit défendu. Je naime pas ça, Solange. Sa mère, tu sais, agonise à lhôpital tandis que ce minable samuse ici. Il aurait pu lhonorer. Même moi, jai enterré la mienne en bonne et due forme. Ce chien nen fait rien.

Comment toussai-je.

Jai lœil partout, Lucien. Toute la ville sous contrôle. Tu savais pas ? Solange ne ta pas prévenu ? Encore un quelle a mis dans la panade… Tu nes pas le premier ! Mais toi, tu magaces.

Jai levé les yeux vers Solange. Tout se brouillait : la clinique, maman, le repas, la colère, la tendresse de Solange, puis les yeux bleus de Gérard, froids, inquisiteurs.

Fallait pas abandonner ta mère. Vous ne vous reverrez plus ! siffla-t-il. Terrifié, je sanglotai. Jétais un lâche, perdu, proche de la mort

Que voulais-je lui dire alors, hein ? se reprit Solange, rangeant son sac de bijoux. Il est venu tout seul, tu vois… Gérard, voilà, cest tout ce que jai.

Il prit le sac, vérifia.

Maintenant, mets donc les boucles que je tai données, ordonna-t-il.

Elles ne vont pas avec ma robe, Gérard ! Demain minauda Solange. Je ne bougeais plus.

Je tai dit, mets-les ! hurla-t-il, tirant en ma direction. Une balle traversa le sol, manquant mon pied.

Solange fit mine de chercher, fouilla ses affaires.

« Elle trouvera quelque chose ! Elle nous sauvera, ma douce Solange ! »

Non Gérard, elles ont disparu ! Pourtant cest ici que je les avais cachées mais cest vide ! Elle leva les bras, maccusa du regard. Cest lui ! Dun coup de pied, elle me fit basculer. Tu as volé ! Comment as-tu pu ? Je cuisinais pour ta miséreuse de mère, et tu me détrousses ? Gérard, chasse ce garçon dici ! Mon Dieu, même ma montre a disparu ! Celle de mon arrière-grand-mère ! Lucien… Elle secoua la tête. Tu es pourri, je croyais en toi… Gérard

Cette montre, elle lavait donnée au médecin pour un avortement. Jaurais pu être père, mais elle ne voulait pas. Gérard, lui, souhaitait un enfant, mais ne pouvait pas. Il ne laurait jamais laissée avorter… Solange avait payé son secret avec la montre, puis men accusa…

Gérard me fit mettre debout, mais mes souvenirs se brouillent : je ne garde que le visage de Solange, pulpeuse, passionnée, debout derrière son mari, tandis que lui me brisait.

Je naime pas les voleurs, Lucien, me jeta-t-il plus tard, allongé sur la neige. Lamour, laudace, je peux comprendre, même pardonner la trahison. Mais voler, non. Ce qui est à moi, reste à moi !

Je mallongeai sur la neige, le cœur encore brûlant, entendant la voiture démarrer, le vent gémir et la neige me gifler. Puis il ny eut plus que le martèlement du sang à mes tempes. Et la pensée que la femme que jaimais mavait trahi, que mon cœur, enfin, sétait refroidi.

Le reste, vous pouvez limaginer…

… Je restai de longues semaines chez le chasseur qui mavait recueilli. Lui et un vieux guérisseur avaient rafistolé mes côtes cassées, mes jambes, heureusement sans fracture, merci aux sbires de Gérard. Ces deux parfaits inconnus me rafistolèrent, me soignèrent. Je les remerciais entre mes dents, ils riaient.

Ne ten fais pas, petit. Tu vas vite courir à nouveau ! me disait le chasseur.

Il me fallut trois semaines avant de reposer le pied dehors. Ébloui par la lumière. Les champs baignés de soleil, telle une mer dor, la neige éblouissante. Le chasseur me donna des lunettes sombres.

Et maintenant, pars, me dit-il. Et ne touche plus à ce qui ne tappartient pas, garçon. Un jour, tu nauras plus de chance

En me préparant à partir, jentendis ces deux hommes discuter du montant payée par Gérard pour me sauver la vie. Cela me glaça.

Quoi ? murmurai-je. Quavez-vous dit ?

Rien, répliquèrent-ils. Gérard est un homme généreux. Un vrai radin, mais pas rancunier. Solange, sa femme, est une vraie vipère : elle revend ses bijoux, espérant séchapper. Mais quand il lattrape, cest un autre garçon comme toi quelle sacrifie. Tu nes pas le premier. Mais chez les riches, chacun ses caprices, ne ten fais pas. La prochaine fois, sache choisir un os à ta taille. Pars, Lucien, il est temps…

… Je suis retourné vers la ville au crépuscule. Droit vers lhôpital. Peut-être trouverais-je encore ma mère

Il ny a personne de ce nom ici. Désolée, referma la secrétaire, effrayée sans doute par mon visage tuméfié.

Sil vous plaît, vérifiez encore ! insistai-je puis, résigné, je rentrai chez moi.

Le ciel du soir était rouge, comme là-bas, dans la plaine. Jétais pris deffroi.

Nos fenêtres étaient allumées. Je poussai la porte dentrée, claudicant, sonnai sans cesse. Quand la porte souvrit, maman était là, toute frêle, minuscule. Je me jetai dans ses bras, vis papa, fondis en larmes…

On sest beaucoup inquiétés pour toi, mon fils, disait maman en remplissant mon assiette de pommes de terre sautées. Puis un certain Gérard a appelé. Il dit que tu as eu des ennuis, que tu reviendras quand tu iras mieux, mais quil vaut mieux ne pas te montrer avant un moment…

Gérard ? ma fourchette tomba de surprise.

Oui. Cest quelquun du ministère de la santé. Il ma visitée à lhôpital, obtenu une chambre seule pour moi. Merci Lucien, tu lui as demandé de maider, non ? Sans lui, je naurais pas survécu…

Elle continuait, meffleurant la tête rasée, tandis que papa me fixait, en silence, avec sévérité. Je détournai le regard…

Des années plus tard, marié à Marie, nous arpentions le marché pour trouver un sapin de Noël. Marie adore les vrais sapins, leur odeur de résine, les aiguilles piquées au sol, les troncs brillants de sève.

Les marchés en vendaient partout, nous avions cherché sans succès…

Viens, on tente là proposa Marie, montrant un stand miteux. Un lampadaire révélait des branches maigres, jetées dans un coin.

Jai acquiescé. À peine entrés, une voix rauque, épaisse de tabac, retentit :

On achète et après on touche ! Pas avant !

Une femme en vieille veste matelassée, bonnets de laine sur la tête, savança. Le visage blafard, marqué, durci par le froid, mais la haine brillait encore dans ses yeux.

Je la reconnus. Cétait Solange. Ma première passion. La femme qui avait laissé des cicatrices sur mon corps. Marie me demandait parfois la provenance de ces traces ; jinventais toujours. Je mentais, car je laimais, elle seule, de tout mon cœur. Marie était vraie, bonne, solide. Ma force, ma famille. Un don de Dieu. Je ne voulais jamais lattrister.

Solange me fixa, cracha. Elle mavait reconnu.

Gérard la forçait à rester dehors, à vendre ces sapins dans le froid, pendant quil buvait à la brasserie. Il ne la battait plus, il était simplement devenu le plus rusé. Et elle, avait tout perdu. Et les garçons, depuis longtemps, nétaient plus là. Les années avaient sifflé sa beauté. Plus rien ne restait à pêcher.

Viens, Marie, murmurai-je en serrant sa main. Ces arbres sont mauvais. On ira en couper un vrai, toi et moi.

Marie sourit, confiante. Elle, elle maimait pour de bon. Mais moi, javais toujours du mal à croire que je le méritais…

Et si, au fond, pour tout ce bonheur chèrement acquis, je devais remercier Gérard ? Pour avoir ordonné à ses sbires de me laisser en vie ce soir-là ? Le maigre, voûté Gérard mavait vaincu, marqué à jamais comme son débiteur. Cela métait bien dû…

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ten − ten =

Mon secret bien gardé
Ils ont donné une leçon à maman — Mais qu’est-ce que tu fais ?! — s’écria Madame Marguerite. — C’est mon terrain ! — Le terrain, c’est à toi ! — hurla son gendre en arrachant la tôle du portail dans un fracas. — Mais la clôture, c’est la mienne ! Je l’ai achetée, j’ai toutes les factures dans le coffre ! Et le bardage, c’est moi ! Et les fenêtres aussi, je les reprends ! — Michel ! Fais quelque chose ! — Marguerite se précipita vers son fils. — Il va me démolir la maison ! Marguerite s’assit en martyr à la cuisine, tandis que devant la belle-fille et le fils, une véritable scène se jouait. — C’est fini, les enfants, — la voix de Marguerite trembla. — J’ai pris ma décision. Je n’ai plus besoin de cette maison de campagne. Je n’ai plus la force, plus la santé. Rien que le RER, puis les trois kilomètres à pied à travers les champs… La dernière fois, ma tension est montée à en avoir la tête qui tourne. Prenez-la. Profitez-en, construisez, détendez-vous ! Michel s’illumina soudainement. Depuis l’enfance, il se souvenait de ce petit bout de terrain envahi de framboisiers, de la clôture bancale et de la maisonnette que son grand-père avait montée avec les moyens du bord à l’époque. — Maman, mais sérieusement, — il s’approcha de la table, rayonnant. — C’est génial ! Tu entends, Aurore ? On va en faire un vrai petit coin de paradis ! Je vais remettre la pergola à neuf, promis. Aurore se tourna lentement. Depuis sept ans qu’elle faisait partie de la famille, elle savait : avec Marguerite, rien n’est jamais vraiment gratuit — il y a toujours un revers. — Madame Marguerite, c’est inattendu, — répondit calmement Aurore. — Mais clarifions tout de suite : vous nous la cédez en donation, ou vous la mettez directement au nom de Michel ? Le silence tomba dans la cuisine. Michel jeta à sa femme un regard réprobateur. Sa mère aussi leva lentement les yeux vers elle. — Aurore, mais… quelle… précision, — elle souligna le mot. — Je vous offre cela de bon cœur, avec toute ma bénédiction, et toi tu me parles de paperasse, de documents… Je suis ta mère ou quoi ? J’ai dit que c’était à vous, alors c’est à vous ! A quoi bon ces formalités ? C’est de l’argent gaspillé chez le notaire… — Parce que, Madame Marguerite, — Aurore s’assit en face d’elle, — la maison est dans un état lamentable. La clôture tombe, le toit fuit à l’abri, et le plancher est pourri dans la maison. Pour la rendre habitable, il faut investir au moins 20 ou 30 000 euros. Je refuse qu’on investisse nos économies dans un bien qui juridiquement ne nous appartient pas. Si demain vous changez d’avis, on se retrouve sans rien. — Comment peux-tu ! — Marguerite porta les mains à sa poitrine. — Michel ! Tu entends ? Ta femme me soupçonne d’être intéressée ! Ta propre mère ! — Aurore, tu exagères, — grommela Michel. — Maman a dit : prenez-la. — Non, Michel. S’il y a un acte de donation à ton nom : demain on réserve l’équipe et les matériaux. Sinon, je laisse encore les framboisiers envahir la parcelle. Le scandale dura deux heures. Marguerite pleura, évoqua son défunt mari, accusa Aurore d’être « trop capitaliste », puis finit par les mettre à la porte, déclarant qu’à des gens aussi calculateurs, elle ne confierait même pas un vieux seau. Deux semaines plus tard, lors d’un dîner familial où était invitée la sœur de Michel, Isabelle, Marguerite annonça fièrement : — Bon, puisque Michel ne veut pas de la maison, je l’ai donnée à Isabelle. Son mari, Eric, bricole bien, et ils ont déjà prévu la rénovation. Michel passa toute la soirée sombre, à défiler sur son téléphone des photos de maisons de campagne en soupirant. Aurore, elle, mangea tranquilement. Elle savait que le vrai spectacle ne faisait que commencer… *** Isabelle et Eric se lancèrent à fond dans les travaux. Tout juin, le groupe familial fut inondé de nouvelles : — On a commandé les clôtures ! — Trois tonnes de gravier sont arrivées ! — Eric a creusé à la main la tranchée pour la fosse septique ! — Tu vois, — bougonna Michel — ils n’ont pas peur de se faire avoir. Isabelle ose, et grâce à ça, ils vont avoir un vrai bijou. — On verra, Michel, — répondit Aurore. — Le temps nous le dira. Début août, la transformation était spectaculaire. La petite maison avait une nouvelle isolation claire, une toiture toute neuve, la clôture imposante reposait sur des piliers en brique. Eric avait même installé un coin pelouse et une grande chaise suspendue. Pour « l’inauguration officielle », tout le monde fut invité. Marguerite trônait sur la nouvelle terrasse, éventail à la main. — Regardez, mes chéris, — chantonna-t-elle tandis qu’Isabelle lui tendait un verre de citronnade. — Quel bonheur ! Merci, ma fille, merci mon Eric. Aurore, regarde un peu cette clôture ! Eric, visiblement amaigri et fatigué par deux mois de travaux éreintants, s’approcha : — Oui, maman, on en a bavé. Au moins, maintenant, les enfants peuvent venir l’esprit tranquille. Au fait, j’ai réuni tous les papiers : factures de matériaux, garantie de la chaudière. Ton mot, c’était : « On finit, tu mets la maison à Isabelle. » On va à la mairie lundi ? Marguerite se mit à scruter son pédicure avec une grande attention. — Eric, mon chou… Mais non, pourquoi se précipiter ? Profitez, reposez-vous. Est-ce que je vous chasse ? Isabelle fronça les sourcils et posa son plat de légumes. — Maman, comment ça « profitez » ? On avait tout prévu ensemble. On a mis là-dedans, quasiment toutes nos économies. Eric a même pris un prêt pour finir à temps. Tu as dit : « Quand c’est refait, c’est à vous ». — J’ai dit « vous l’avez », — précisa la mère. — Vous en profitez. Mais la mettre à ton nom… Ma chérie, la vie c’est compliqué. Aujourd’hui Eric est ton mari, et demain ? Une maison de famille, il faut qu’elle reste dans la famille. Que je reste la propriétaire, c’est plus sûr. Un silence glacial tomba. On aurait entendu une mouche voler. — Donc… — Eric se leva lentement. — Donc tout ça, c’est pas à nous ? La clôture à 5 000 euros, la chaudière, la toiture ? — Mais si, c’est à vous ! — s’étonna Marguerite. — Vous y venez ! Profitez-en. Je vous laisse même planter des concombres l’an prochain. Mais la propriétaire, c’est moi. Plus rassurant. Voulez pas être d’accord ? Je reprends les clés ! J’en ai le droit ! — Ah, tu as le droit ?! — hurla Isabelle. — On s’est tués à la tâche, on croule sous les dettes, et pour toi, on est juste des locataires ?! — Ne crie pas sur ta mère ! — rugit Marguerite. — Ils arrivent, exigent tout sur un plateau et en plus, ils se payent ma tête ! — Sur un plateau ?! — Eric explosa. — Quand tout était fichu, c’est moi qui ai remis chaque clou ! Il tourna brusquement les talons direction l’abri. — Eric, tu vas où ? — cria Isabelle. — Chercher mes outils ! Une minute plus tard, il était de retour avec une perceuse et un pied-de-biche. Sans dire un mot, il s’attaqua rageusement à la première planche de clôture. Michel fit mine d’intervenir, mais Aurore, calme, posa sa main sur son épaule. — Laisse. Ce n’est pas notre histoire. Laisse-les régler ça. Voyant son mari démonter la clôture, Isabelle attrapa une pelle et s’attaqua aux rosiers préférés de sa mère. — Tiens ! Profites-en ! — cria-t-elle en arrachant un buisson entier. Le chaos s’installa. Eric démonta méthodiquement la clôture, puis la terrasse. Les panneaux de polycarbonate sautaient dans le bruit des vis arrachées. Marguerite courait d’un côté à l’autre, tentant d’attraper Eric, ou de s’interposer devant la porte toute repeinte. — J’appelle la police ! — hurla-t-elle, composant le numéro. — C’est du vol ! Au voleur ! Tu vas voir, mon gendre ! — Vas-y ! — répliqua Eric en jetant une planche dans la voiture. — Qu’ils voient comment tu as arnaqué tout le monde ! Au bout d’une demi-heure, la police arriva. Un lieutenant usé jeta un coup d’œil sur la pagaille : plus de clôture sur la moitié du terrain, montagnes de matériaux près du portail, Marguerite en pleurs sur le perron. — Qu’est-ce qui se passe ? — demanda-t-il. — Ils me volent ! — Marguerite pointa Eric. — Regardez, il a tout saccagé ! Il vole la clôture, casse la terrasse ! Eric s’approcha calmement et tendit un dossier: — Monsieur l’agent, voici toutes les factures à mon nom. Voici les reçus. Aucune location, aucune donation. Madame affirme que je ne suis rien ici, et que je n’ai pas de droit de propriété. Dans ce cas, je retire juste mes possessions achetées par moi-même. Je ne touche pas à la maison. Je prends uniquement ce que j’ai installé. Le policier feuilleta longuement les papiers, regarda Marguerite. — Madame, c’est une affaire civile. Si ce monsieur a des preuves, il a le droit. Portez plainte au tribunal si besoin. — Mais quel tribunal ?! — hurla Marguerite. — Il va tout m’emporter ! — Il en a le droit, si c’est à lui, — conclut le lieutenant. — Mais vous, allez-y doucement, ne démontez pas le mur ! Les policiers repartirent. Eric finit de charger tout ce qu’il put sauver sur la voiture. La maison avait l’air d’un champ de ruines : la vieille bâtisse délabrée et, à la place du terrain, un sol ravagé par les trous. Isabelle monta dans la voiture en claquant la porte. — Voilà, maman. Te voilà enfin propriétaire pour de bon. Bon courage dans ta solitude. Tu ne nous reverras plus jamais ! La voiture démarra en trombe, soulevant un nuage de poussière. Marguerite resta seule, debout, au milieu de ce « nid familial ». Elle se tourna vers Michel et Aurore, qui avaient tout observé de loin, silencieusement. — Mais vous, au moins… — gémit-elle. — Michel… Aide ta mère. Tu vois ce qu’ils ont fait ? Isabelle, c’est la folie, Eric, c’est un voyou… Allez, tu peux tout réparer ! Ramène du bois, on remettra une clôture… Michel regarda sa mère. — Tu sais, maman, — dit-il doucement. — Aurore avait raison. Tu ne voulais pas vraiment nous donner la maison. Tu voulais juste m’avoir à ta botte, toute ta vie. Pour avoir le droit de passer la tondeuse, on aurait dû ramper devant toi ? — Tu n’as pas honte de dire ça ?! — Marguerite porta la main à son cœur. — J’ai tout fait pour vous ! — Non maman. C’était pour toi. Allez viens, Aurore. Ils montèrent en voiture. Dans le rétroviseur, Aurore vit Marguerite qui s’asseyait sur le vieux banc du grand-père, la tête dans les mains. Le soir même, Michel était assis à la cuisine, les yeux dans le vague. Aurore préparait le dîner. — Aurore… — dit-il doucement. — Oui ? — Je suis désolé. J’ai vraiment cru que tu exagérais… On a failli tomber dans un gouffre de dettes. Aurore s’approcha, posa les mains sur ses épaules. — C’est oublié, Michel. Le principal, c’est que tu l’aies compris maintenant. — J’ai réfléchi… — il hésita. — Demain j’irai voir ce bracelet à grenats dont tu rêvais. Je voudrais t’offrir un cadeau. Pour ta clairvoyance. Aurore sourit. — Un cadeau, c’est parfait. Mais promets-moi une chose : plus jamais de « cadeaux » de ta mère dans notre vie. Ils nous coûtent bien trop cher… — C’est noté, — répondit Michel en la serrant dans ses bras. — D’ailleurs, j’ai déjà changé de numéro. Qu’elle se débrouille seule avec son « nid familial ». *** Marguerite n’a plus touché à la maison de campagne — dès qu’elle a compris qu’elle ne pourrait compter sur personne, elle a vendu. Ni son fils ni sa fille ne lui parlent. Mais dans la famille, c’est Michel et Isabelle qu’on accuse d’être ingrats. Bien sûr, Marguerite n’entre jamais dans les détails : elle dit seulement que ses enfants, à qui elle a tout donné, l’ont abandonnée. Les leçons d’une mère : Quand la maison de famille devient un champ de bataille — Comment Marguerite a tout perdu entre promesses et (dés)illusions