L’ultime appel

Le dernier appel

Dès le réveil, un malaise étrange ne ma pas quittée, comme si quelque chose allait forcément se produire aujourdhui.

Quelque chose de mauvais…

La première chose que jai faite fut dappeler maman. Mais Hélène, fidèle à elle-même, ma rassurée aussitôt :

Tu sais, ma tension est parfaite, pas la moindre douleur. Pourquoi tant dinquiétude ?

Oh, cest juste pour me rassurer, ai-je répondu. Bon, il faut que je me prépare pour le travail. Surtout, appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit.

Promis.

En principe, ce coup de téléphone aurait dû me calmer. Pourtant, rien ny fit : cette inquiétude sourde ne me quittait pas.

Je narrivais pas à comprendre doù elle venait : rien, objectivement, ne justifiait ce trouble. Mais avec mon boulot, tout peut arriver… Et puis un lundi, tout le monde le sait, cest rarement une promenade de santé.

Jai fini mon café, jeté un œil à la pendule : il était presque 6h30. Je me suis rapidement habillée, pris un en-cas à emporter et jai filé au travail.

*****

En arrivant à la caserne, jai croisé Nicolas, mon conducteur du jour, avec qui jallais sillonner Paris toute la journée. En me voyant, il ma fait signe. Je nai eu quun petit hochement de tête fatigué à lui répondre.

Garance, pourquoi tu tires une tête pareille ? ma lancé Nicolas avec un sourire, tout en allumant sa cigarette. Tu as mal dormi ?

Non, Nico. Rien encore ne sest passé. Mais jai ce pressentiment que quelque chose va arriver, ai-je soupiré, songeuse.

Voyons ! Dès le matin, ces idées noires Tu veux un café, ça aide parfois ?

Je nai rien répondu. Automatiquement, mes yeux se sont tournés vers le ciel, couvert dun épais plafond de nuages. Dans une heure, il pleuvrait à verse.

Moi, la pluie, jai toujours détesté ça

« Peut-être que ça vient de la météo, tout simplement » me suis-je dit, presque soulagée davoir trouvé le point de départ de mes angoisses.

Mais aussitôt, une sensation dangoisse me reprit.

Bonne garde à vous deux ! lança une jeune femme, courant rejoindre les autres équipes.

Nicolas, entendant cela, sétouffa avec sa fumée, toussa bruyamment puis lui montra le poing, ce qui la fit sursauter.

Oh mince Désolée ça ma échappé, balbutia-t-elle, confuse.

Arrivée en tant quinfirmière à la caserne la semaine dernière, elle navait pas encore intégré quil ne fallait surtout pas souhaiter « bonne chance » à une équipe partant sur une garde. Cest de mauvais augure.

Ça y est, on est fichus pour la journée, ai-je murmuré à voix basse, un frisson désagréable me parcourant léchine.

Arrête tes bêtises a marmonné Nicolas en jetant son mégot à la poubelle.

*****

A chaque fois que la standardiste annonçait une nouvelle adresse sur la tablette, accompagnée du motif dappel, je sentais mes dents serrées :

Homme, 35 ans, forte migraine, troubles de la parole, suspicion dAVC.

« Il ne manquait plus que ça » me suis-je dit. Cest vrai que les urgentistes doivent sattendre à tout, mais tout de même…

Je vis chaque intervention comme si elle me concernait directement, surtout quand la vie dune personne est en jeu. Et un accident vasculaire cérébral ça tourne mal, souvent. Surtout aujourdhui, avec ce maudit pressentiment.

Heureusement, ce patient-là était juste ivre : il avait fêté toute la nuit lanniversaire dun copain, et sa migraine nétait quune gueule de bois classique. Jai vérifié, rassurée, lui ai donné un cachet, conseillé de dormir.

Et, une petite bière ça passerait, non ? demanda-t-il, plein despoir.

Surtout pas ! Cela ne fera quempirer. Si tu veux vivre longtemps et heureux, mieux vaut arrêter la boisson.

Quand jai quitté lappartement, jai poussé un long soupir de soulagement. Rien de très grave finalement.

« Peut-être que Nicolas a raison : ce satané pressentiment nest que de la fatigue accumulée et du stress » me rassurai-je tandis quon roulait vers la caserne.

Mais à peine le temps de souffler, la standardiste nous envoya sur le cimetière de Montparnasse.

Où ça ?! sest étonné Nicolas.

Au cimetière, ai-je répondu tristement, agrippant nerveusement la tablette.

Ce jour-là, on y enterrait une célébrité du quartier étrangement, je nen avais jamais entendu parler. La foule était dense. Jeunes et moins jeunes, femmes et hommes, fleurs à la main, larmes sur les joues ou souvenirs partagés à voix basse. Jattendais quil se passe quelque chose. Nicolas, lui, grillait clope sur clope.

Finalement, nous navons pas eu à intervenir.

Les appels suivants furent classiques, presque routiniers. Les douze heures de ma garde filaient sans heurts, et il ne restait quune dizaine de minutes avant le retour à la base.

Déjà, dans ma tête, je pensais au moment où jarriverai chez moi, prendrai une douche bien chaude, me glisserai sous la couette Demain serait un autre jour jespérais seulement que lhumeur serait meilleure.

Juste avant de partir, par précaution, jai passé un nouveau coup de fil à maman.

Tout va bien, répondit Hélène, rassurante. Je mapprête à dîner avant de regarder la télé.

Alors, ta mère ? me demanda Nicolas en rangeant mon portable.

Tout va bien.

Tu vois ! sourit-il de toutes ses dents. Je te lavais dit, rien de grave nallait arriver aujourdhui. Arrête avec tes sombres pressentiments

Pourtant, Nico Je ne comprends pas, cette inquiétude est toujours là

Tu devrais peut-être adopter un animal, tu sais ? Ils apaisent tellement, ces petites bêtes.

Sérieusement ?

Évidemment ! Chez moi, mon chat Gustave est un vrai remède au stress. Lorsque je rentre de garde, il se pelotonne sur mes genoux, ronronne, et mes ennuis senvolent. Après, cest un vrai sommeil de bébé

Nico, tu plaisantes ? Avec mes horaires, comment veux-tu… Quand je fais des gardes de vingt-quatre heures, qui soccuperait de lui ? Toi, tu as ta femme, tes gosses… Moi, je vis seule.

Je voulais encore ajouter quelque chose, mais la tablette vibra soudain, la voix de la standardiste résonnant :

Garance, excuse-moi, mais ta garde nest pas tout à fait terminée. Il te reste un dernier appel : rue Lamennais, 23. Appartement attends

Ce ne serait pas le quarante-huit ? ai-je deviné, le cœur serré.

Oui, cest bien ça, appartement 48. Comment tu savais ? sétonna la régulatrice.

Cest chez monsieur Pierre Lefèvre. Je le connais, jy vais souvent. Il se plaint du cœur, non ?

Jai perçu la respiration lourde de la régulatrice, et dun coup, jai compris que quelque chose nallait vraiment pas…

Il est décédé, Garance Ce matin, apparemment. La police est sur place, on a besoin de toi officiellement Tu sais pourquoi…

Je sais… ai-je murmuré, la gorge nouée.

Ma main tremblante reposa la tablette sur mes genoux, jai croisé le regard de Nicolas qui, lui aussi, avait tout entendu.

Il a murmuré simplement :

Cest triste, Pierre Lefèvre. Tu me las dit, cétait un homme bien. Mais tu nes pas responsable : il ne voulait jamais aller à lhôpital, na jamais consulté Tu ny es pour rien, tu entends ?

Si tu le dis

Je me suis adossée, jai fermé les yeux.

*****

Ma première rencontre avec Pierre Lefèvre, il y a un mois et demi, avait été banale : il appelait le SAMU pour une violente douleur à la poitrine.

Il vous a laissé entrer directement, la porte ouverte ? mavait indiqué la régulatrice à lépoque.

Parfait.

En pénétrant dans lappartement, un minuscule chiot ma accueillie. Il ne devait pas peser plus dune main. Il ma grogné dessus, comme pour protéger la maison, puis sest mis à aboyer. Seul lappel de son maître la rassuré, il a filé rejoindre Pierre en remuant la queue.

Je lai trouvé dans la rue, recueilli, il me protège comme il peut, maintenant a souri Pierre en esquissant un mouvement pour se lever.

Restez couché, lai-je coupé. Il est adorable ce chiot Jen aurais bien un, moi aussi, si je pouvais.

Et pourquoi pas, alors ?

Ce nest pas si simple Mais laissons ça. Racontez-moi plutôt : que se passe-t-il, depuis quand, êtes-vous suivi par un médecin ?

Il a répondu à chaque question. Les soucis cardiaques étaient apparus lannée précédente, juste après le décès de sa femme. Il était suivi à lhôpital, mais sans progrès. Résigné, il avait arrêté tout suivi.

Vous savez, attendre dans les files, ça me fait plus de mal que de bien. Et puis, les douleurs, elles sont capricieuses.

Pouvez-vous les décrire ?

Rien de sorcier. Elles passent, reviennent Je prends quelques gouttes de valériane, parfois du sédatif.

Ce nest pas un vrai traitement, lui ai-je fait remarquer, esquivant un sourire. On va faire un ECG, daccord ?

La cardiographie a bien montré un problème : jai voulu le faire hospitaliser, il a catégoriquement refusé.

Mais je mets qui, moi, pour garder Biscotte ? Donnez-moi juste un comprimé, une piqûre…

Monsieur Lefèvre, cest une solution temporaire seulement. Vous devriez vraiment entrer à lhôpital.

Vous savez, vos collègues avant vous ont toujours agi ainsi. Regardez, je suis toujours là. Hors de question que jaille à lhôpital. Sil faut, je signe une décharge

Impossible de le convaincre. Ni ce premier jour, ni lors des visites suivantes. Résultat, jétais devenue la seule à répondre à ses appels. Il sonnait au SAMU au moins une fois par semaine.

Vous comprenez, avant ce nétait jamais comme ça. Aujourdhui, la douleur ne me lâche plus.

Parce que votre cœur faiblit, si on ne traite pas ça va empirer. Essayons daller à lhôpital ?

Désolé, Garance, répétait-il en caressant Biscotte sur ses genoux. Jai personne pour moccuper de lui. Il est encore petit, vous voyez ?

Mais si vous partez, il sera à qui, ce chien ?

Il se débrouillera ! Si ça arrive, quelquun de gentil prendra soin de lui, jen suis sûr. Jai expliqué à ma voisine, elle sait où je range un peu dargent pour la nourriture au cas où

Pour la nourriture ?

Oui. Parce que je sais que peu de gens recueillent les chiens abandonnés, faute de moyens.

Un homme bien, vraiment.

Et voilà que je devais aller chez Pierre Lefèvre une dernière fois mais cette fois, inutile despérer un échange complice. Son dernier appel serait vraiment « le dernier ».

Et au fond de moi, contrairement à ce que Nicolas disait, je me sentais coupable. Jaurais dû insister pour lhôpital. Jaurais dû

Garance, on est arrivés.

Pardon ? ai-je sursauté, sentant la main lourde de Nicolas sur mon épaule.

On est arrivés.

Jai gravé les marches jusquau troisième étage les jambes coupées, franchi la porte. Dans lappartement, lagent du commissariat et la voisine, Jeanne Dubois, étaient là javais eu le temps de faire leur connaissance lors de mes précédents passages.

Pierre avait fait un malaise sur le trottoir, et il avait demandé à Jeanne dappeler le Samu sans lâcher Biscotte. Quand jétais arrivée, elle était restée près de lui. Nous avions sympathisé ce jour-là.

Bonjour, Garance.

Bonjour, Madame Dubois, ai-je murmuré. Cest bien vous qui avez prévenu la police ?

Bien sûr, il fallait bien quelquun. Ce matin, le chiot aboyait sans arrêt. Pierre nétait pas sorti comme dhabitude. Jai cru quil était souffrant, puis je suis partie en courses. Le soir venu, le chien aboyait toujours. Jai appelé la police. Lagent et le serrurier ont forcé la porte, et là… Elle a désigné la chambre.

Merci.

Je suis entrée, jai longuement fixé Pierre Lefèvre, peinant à retenir mes larmes. Jai rédigé le certificat sur le formulaire prévu. Puis soudain

jai cherché des yeux, fait le tour du salon, couloir, cuisine, même le balcon.

Pardon, vous cherchez quelque chose ? ma demandée lagent perplexe.

Il y a un chiot, ici. Je ne le trouve pas. Vous lavez vu ?

Petit, noir et blanc ? Oui, il traînait là à nos pieds, aboyait, grognait. Lagent a esquissé un rire nerveux avant de reprendre son sérieux. La voisine, je crois, la pris.

« Dieu merci », ai-je pensé.

Jai craint un instant quon lait mis dehors Pierre tenait tant à son compagnon : il aurait été dévasté.

Je suis sortie de lappartement, décidée à passer voir Jeanne Dubois, qui était repartie chez elle un peu plus tôt.

Garance ? sest-elle étonnée en ouvrant. Tout va bien ?

Je voulais simplement vous remercier pour avoir recueilli Biscotte. Il sest calmé ?

Qui ça ?

Le chiot Vous lavez bien gardé, non ?

Ah, lui ? elle a compris soudain. Non, je ne le garde pas. Il aboyait, il allait sur le policier, jai pensé quil serait mieux dehors. Je lai mis dans la cour. Puis je nen pouvais plus de tout ce bruit.

Attendez vous lavez laissé dans la rue ?

Pas jeté dehors, simplement laissé sortir. Ça navait plus de sens de le garder ici. Son maître nest plus là.

Mais Pierre ma assuré que vous étiez daccord et quil vous avait laissé de largent pour la nourriture.

Elle a blêmi, hésité, puis froncé les sourcils :

Je nai jamais été daccord avec lui pour quoi que ce soit, et je ne sais rien de cet argent.

Pourtant, il me la dit

Désolée, Garance, je nai pas le temps. Ce chiot il sen sortira sil veut vraiment vivre. Tout le monde nest pas sans cœur, quelquun ladoptera peut-être.

*****

Jai dévalé les marches, traversé la porte dentrée. Entre temps, la pluie sétait intensifiée : les gouttes sabattaient dru sur les pavés.

Mais quest-ce que tu fais sous la pluie ? ma appelée Nicolas. Viens, monte vite dans lambulance ou tu vas attraper froid !

Jai laissé la valise de matériel dans le coffre, puis

ai refermé la porte.

Garance, quest-ce quil se passe ? Nicolas, perplexe, est descendu de la voiture.

Nico Il vaut mieux que tu retournes à la caserne, la garde est finie, mais il me reste quelque chose à faire.

Quoi donc ?

Il faut que je retrouve le chiot.

Quel chiot, Garance ? Explique-moi

Je lui ai raconté, en quelques mots, la situation. Il ma regardée, a allumé une cigarette, puis a décrété :

Non ! Tu niras pas seule. Il va faire nuit, on le cherche ensemble.

Tu peux pas laisser lambulance

Personne nen saura rien. Allons-y.

Le conducteur et la médecin durgence, en uniforme trempé, ont arpenté le quartier pendant de longues minutes, en vain. Puis le policier, croisé dans le hall, sest joint à eux.

Trouvé ! a hurlé Nicolas.

Le policier nous a rejoints dun pas rapide. Sous un banc, pile en face de limmeuble de Pierre Lefèvre, il était là : Biscotte.

Regarde-le, il grogne encore Jessaie de laider et voilà laccueil ! plaisantait Nicolas.

Lorsque je me suis baissée près de lui, jai senti toute ma tension sévanouir. Biscotte était bien là, abrité, mais méfiant.

Biscotte, mon petit ! javais du mal à retenir mes larmes, la pluie masquant heureusement mes sanglots. Tu me reconnais, nest-ce pas ?

Biscotte, qui me connaissait, sest approché à pas prudents, relevant ses grands yeux tristes, puis a gémi doucement.

Je sais, petit Pierre est parti Il reste moi, si tu veux.

Nicolas détourna la tête pour cacher ses larmes, tout comme lagent, les yeux levés vers le ciel les hommes ne pleurent pas, surtout dans luniforme.

Je ne pourrai jamais remplacer ton maître, mais je peux essayer, si tu veux bien. Tu viens ?

Biscotte est venu.

Il avait compris que je ne lui voulais aucun mal, et puis lui non plus naimait pas la pluie.

*****

Au début, jai eu peur de ne pas y arriver. Mais maman sest portée volontaire : quand je faisais mes gardes de nuit, elle venait nourrir et promener Biscotte.

Et lors de mes rares jours de repos, nous allions au parc, toutes les deux et Biscotte.

Jamais je nai regretté de lavoir recueilli. Grâce à lui, la vie a pris un nouveau sens, et finalement, jai commencé à comprendre Pierre Lefèvre : le cœur ne se soigne pas quavec des médicaments.

Quelques mois après, la famille sest agrandie.

Lagent de police, celui qui était venu dans lappartement de Pierre, prit lhabitude de passer. Il paraissait gêné que nous nous soyons rencontrés dans de telles circonstances, mais dès quil me vit, accompagné de fleurs, il fut accueilli par Biscotte, digne gardien.

Biscotte, en le flairant, leva les yeux vers lui, aboya comme pour donner son feu vert : ce monsieur pouvait entrer. Ma sécurité était assurée. Et, peut-être, le bonheur aussi.

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