Il ny a plus despoir
Je ne veux pas de votre argent ! sexclama, au bord des larmes, Élodie, jetant rageusement les billets froissés sur le carrelage.
Pourtant, cest votre argent, répliqua la propriétaire, légèrement offensée. Et, franchement, je ny suis pour rien dans ce qui sest passé. Ne faites pas de scandale, sil vous plaît, vous allez réveiller tout limmeuble.
Élodie lança un regard noir à la femme postée dans lembrasure de la porte, tourna les talons sans un mot et dévala lescalier.
Une fois dehors, sa vue se troubla tellement son cœur battait à tout rompre. Elle tituba jusquà un banc de la Place de la République et sy laissa tomber, le visage caché dans les mains. Ses larmes coulaient, silencieuses. Elle sen voulait terriblement :
« Si javais su que tout finirait ainsi, jamais je ne serais allée à ce mariage ! »
*****
Élodie, je me marie ! lança son amie denfance, Camille, au téléphone. La cérémonie, cest dans un mois, et ensuite, on fait aussi le mariage à léglise. Tu seras là ?
Félicitations, ma chère Camille, je suis vraiment heureuse pour toi Mais
Quest-ce quil y a ? Vas-y, dis-moi.
Je ne suis pas sûre de pouvoir venir. Honnêtement, jaurais adoré, mais
Attends ! Comment ça tu ne pourras pas ? fit Camille, sincèrement choquée. On a tout partagé depuis le CP, traversé les pires galères ensemble, et tu ne viendrais même pas à mon mariage ? Tu veux me blesser, cest ça ?
Jamais je naurais voulu te froisser Cest juste Un mariage, plus la bénédiction à léglise, ça ne dure pas quun jour
Oui, je sais, trois jours. Mais tu peux facilement avoir un congé au boulot, non ?
Ce nest pas la question Jai Aristide. Je ne peux pas le laisser seul, tu comprends Et lemmener avec moi, cest impossible.
Écoute, Élodie, je ne veux rien savoir ! Tu DOIS être là. Cest trop important pour moi. Pour le chat, tu trouveras bien quelquun qui puisse passer chez toi, ou alors une pension. Je suis sûre que tout est possible. Si tu ny arrives pas, je taide.
Je ne sais pas, Camille
Tu as un mois pour y réfléchir. Je ten supplie, ne me fais pas ce coup-là. Je veux que tu sois à mes côtés ce jour-là.
Après lappel, Élodie resta longtemps perdue dans ses pensées. Dun côté, rater le mariage de sa meilleure amie aurait été impensable. De lautre, il y avait Aristide.
Pas question de le laisser seul à lappartement, même avec des tonnes de croquettes ou une fontaine à eau. Aristide était un chat très sociable, incapable de supporter la solitude, même pour trois jours.
Après mille réflexions, Élodie finit par se décider. Elle chercherait une solution. Elle confia Aristide à une femme au grand cœur, en tout cas, cest ce quelle croyait.
Elle avait trouvé sur internet lannonce de Madame Élise Dubois, qui tenait depuis plusieurs années un service de garde pour chats et promettait de rendre les compagnons à quatre pattes sains et saufs.
Bien sûr, on peut tout écrire dans une annonce, alors Élodie avait pris soin de lire tous les avis. Ils étaient rassurants. Certaines personnes disaient même quelles confiaient régulièrement leurs chats à Madame Dubois, sans jamais avoir eu à sen plaindre. Mieux encore, largument décisif : Madame Dubois avait travaillé auparavant dans une clinique vétérinaire.
Convaincue, Élodie lappela et fixa un rendez-vous.
Son appartement, un grand trois pièces rue de Vaugirard, réservait un espace immense dédié aux félins : tout semblait idéal. La propriétaire, une femme affable, mettait tout de suite en confiance.
Et puis, Élodie était persuadée quAristide ne sennuierait pas, entouré dautres chats à la pension.
Aristide, mon grand, je ne pars que trois petits jours. Sois sage, daccord ?
Le jeune matou se frotta contre ses jambes en lui lançant un regard appuyé : il aurait voulu un câlin, mais elle devait filer.
Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, tout se passera bien, assura Madame Dubois en souriant.
Jespère Voici largent, dit Élodie, tendant deux billets de cinquante euros. Si le moindre souci se présente, appelez-moi immédiatement.
Bien sûr.
*****
Trois jours passèrent à toute allure.
Camille rayonnait de voir Élodie au mariage et à léglise, et Élodie, elle, était sincèrement heureuse de voir son amie commencer une nouvelle vie. Son mari semblait bien, solide.
Mais chaque jour, elle pensait à Aristide. Chaque jour, elle téléphonait à Madame Dubois.
Bonjour ! Comment va Aristide ? Il ne vous pose pas de soucis ?
Bonjour, Élodie. Tout va bien, il mange bien, est propre. Vous récupérerez Aristide dans trois jours, toujours ?
Oui, bien sûr.
Jen prends note car parfois les gens prolongent et préviennent à la dernière minute Ce nest pas votre cas, je me rassure.
Il ny a rien de changé. Je languis de le revoir. Il me manque tellement.
Le retour venu, Élodie prévint davance Madame Dubois quelle passerait tout de suite. Un long soupir de la femme à lautre bout du fil la troubla.
Ce soupir la hantait durant le trajet en taxi. « Non, mais je me fais des histoires, ça ne peut pas être grave. Elle a dit quAristide allait bien ! » se répétait Élodie. Pourtant, une angoisse sourde ne la quittait pas.
Votre chat sest enfui lança soudain Madame Dubois.
Quoi ?! Comment est-ce possible ?!
Écoutez Les voisins dau-dessus faisaient des travaux, un bruit insupportable. Les chats étaient terrorisés. Jai voulu calmer les choses, je suis montée leur demander darrêter pour quelques jours. Et en ouvrant ma porte Aristide sest précipité sur le palier, et il a disparu. Je nai rien pu faire.
Pourquoi ne mavez-vous pas appelée tout de suite ? hurla Élodie. Pourquoi mavoir menti ?
Je pensais pouvoir le retrouver moi-même. Ça arrive parfois, vous savez. Il y a beaucoup de chats ici, je suis seule, mais jarrive toujours à les rattraper. Sauf cette fois. Jai mis des annonces sur internet, mais Rien pour linstant. Tout nest pas perdu, on peut le retrouver, alors ne vous découragez pas.
Ne pas me décourager ? Vous aviez promis que tout irait bien !
Vous pouvez récupérer votre argent, si vous voulez.
Je nen veux pas ! éclata Élodie, jetant les billets au sol.
Mais ce sont les vôtres et je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé. Sil vous plaît, pas de scandale, les voisins dorment.
Le regard dÉlodie était noir de chagrin. Elle quitta les lieux à grands pas.
Une fois dehors, la ville lui sembla tourner autour delle. Elle parvint tant bien que mal à un banc. Elle refusait de croire que cétait réel. « Pourquoi suis-je partie à ce mariage ? Pourquoi ai-je confié Aristide à une étrangère ? »
Elle se laissa envahir par ses souvenirs. Elle revit ce soir dhiver où, en rentrant du travail, un petit chat roux sétait jeté dans ses jambes près de la station Jourdain. Cétait le 30 décembre : elle sapprêtait à profiter de vacances bien méritées.
Spontanément, Élodie avait ramassé la boule de poils. Chez elle, elle avait passé le réveillon avec Aristide, puis tous les weekends, elle partageait ses moments libres avec lui. Sans y prendre garde, elle sétait entichée de son chat.
Ma fille, tu ferais bien de trouver un homme, disait sa mère en riant. Ramener un chat errant, franchement
Eh bien voilà, maman, le premier dans ma vie, cest Aristide. Le suivant devra accepter dêtre numéro deux !
Au bureau, Élodie racontait à ses collègues sa nouvelle vie.
Vous savez, les filles Jai limpression que les chats choisissent toujours les jours de tempête ou de froid glacial pour sinviter chez nous. Ils te fixent, lair désolé « Ramène-moi à la maison, il fait si froid ! » Et toi, impossible de résister.
Tu devrais écrire un roman, se moquaient gentiment ses collègues.
Elles furent contentes pour elle, même si aucune ne comprenait un tel amour félin. Mais ça viendra, pensait Élodie. Ça vient toujours.
Larrivée dAristide avait empli son petit appartement de la rue Damrémont de poils et surtout de tendresse et de vie.
Dès quelle passait la porte, Aristide veillait, prêt à la saluer dun « miaou » et dun coup de tête câlin. Il adorait se pelotonner sur ses genoux, ronronnant aussi fort quune vieille locomotive.
Maintenant, plus personne pour lattendre. Plus de ronrons. Aristide nétait plus là.
Enfin, elle espérait encore quil existait quelque part. Mais où ? Elle nen avait pas la moindre idée.
Allez ! fit-elle, se relevant brusquement du banc. Je ne vais pas rester là à rien faire. Je dois le retrouver.
*****
Allô, vous lavez trouvé ?! cria-t-elle dans le combiné quand un bénévole lappela.
Peut-être Une dame ma contacté. Elle a trouvé dans le XVIIIe un chat qui ressemble beaucoup à votre Aristide. Je vous envoie ladresse par sms.
Merci, merci mille fois !
Élodie était réellement reconnaissante pour tous ceux qui laidaient. Seule, elle ny serait pas arrivée. Depuis la fuite dAristide, un mois et demi sétait écoulé.
Le pire mois et demi de sa vie. Chaque soir, elle passait des heures sur les forums spécialisés, à fouiller toutes les annonces de chats trouvés. Mais Aristide napparaissait jamais sur les photos.
Le pire, cest quelle navait que danciennes images dAristide chaton, datant de six mois avant sa disparition. Elle naurait jamais imaginé que ces images pourraient un jour servir. Et il avait tellement changé en grandissant Peut-être pour cela, on ne lavait jamais retrouvé.
Devant la porte dun immeuble du 18ème, Élodie composa le code reçu.
Oui ? fit une voix de femme au parlophone.
Cest Élodie, pour le chat roux que vous avez recueilli. Un bénévole ma envoyée.
Montez.
Dix minutes plus tard, Élodie sortait, lâme encore plus vide. Le chat était roux, gentil, mais ce nétait pas Aristide Il était mignon, cest tout, mais ce nétait pas le sien.
Eh bien, je vais le garder, déclara la dame en serrant le matou dans ses bras. Bonne chance dans vos recherches, mademoiselle. Je suis sûre que vous retrouverez votre Aristide. Surtout ne perdez pas espoir.
Pour la première fois de sa vie, Élodie enviait une inconnue. Elle partit aussitôt, pour ne pas embarrasser cette femme chaleureuse avec sa tristesse.
Les semaines suivantes, plusieurs appels encore, plusieurs visites, toujours en vain : chaque fois, elle espérait, courait mais les retrouvailles finissaient en déception.
Ma chérie, tu laimais beaucoup, je sais, disait sa maman au téléphone. Mais il faut avancer. Peut-être quun autre chat tattend quelque part, à Paris ou à la campagne ici, la voisine a des chatons, il y a même un roux !
Merci, maman. Mais je ne veux pas dun autre.
Six mois passèrent. Elle comprit alors quil ny avait plus despoir. Elle nespérait plus quune chose : quAristide soit vivant, où quil soit, même errant ou adopté ailleurs, mais vivant.
*****
Élodie ne savait plus comment avancer. Elle sen voulait atrocement. Quimportait le mariage à quoi bon, si ça impliquait de confier Aristide ?
Maintenant elle ne savait rien de son sort, et lincertitude était plus terrible que la perte.
Pour éviter lappartement hanté par dinnombrables souvenirs, Élodie arpentait Paris chaque week-end, explorant les rues, les cours, les arrière-cours, même autour des poubelles. Elle ne croyait plus vraiment retrouver Aristide, mais continuait.
Un dimanche, sans sen rendre compte, elle se retrouva devant un refuge animalier proche de la Porte de Montreuil. « Peut-être que maman a raison Devrais-je adopter un autre chat ? » pensa-t-elle.
Mais aussitôt, elle chassa lidée : « Et si Aristide ressurgit un jour ? Il croira que je lai remplacé »
Elle allait rebrousser chemin quand une employée du refuge apparut.
Vous cherchez un animal ? Je peux vous présenter nos pensionnaires, vous nêtes pas obligée dadopter, mais parfois le coup de cœur arrive !
Élodie navait pas envie, mais ne put refuser.
Ici, cest Simon ; là-bas, cest Félicien. Nest-ce pas quils sont beaux ? demanda la jeune femme.
Oui, ils sont vraiment adorables
Étonnamment, auprès des animaux, Élodie sentit soudain une paix nouvelle, un léger apaisement quelle navait pas ressenti depuis longtemps. Leurs regards pleins despoir semblaient soigner son âme blessée. Elle sétonna de ne pas vouloir partir.
Et dans ce box tout au fond, il y a aussi quelquun ? demanda-t-elle.
Ah, là-bas, cest notre solitaire. Nous lappelons lermite. Il napproche jamais personne, pas même pour manger. Il y a six mois, il est arrivé dans un état pitoyable. On sen est occupés, mais impossible détablir un contact avec lui.
Un pincement empoigna le cœur dÉlodie.
Je peux le voir ?
Suivez-moi, dit lemployée.
Le chat roux, à lapproche, détourna ostensiblement la tête, boudant la visite.
Voilà notre ermite. Il tourne toujours le dos quand on vient.
Élodie nécoutait déjà plus : ses yeux fixaient le chat roux, une boule dans la gorge.
« Non ce nest pas possible »
Aristide ? murmura-t-elle, à peine audible. Aristide, cest bien toi ?
Le chat releva lentement la tête, intrigué. « Non, je rêve »
Aristide ! appela-t-elle cette fois, la voix vibrante. Oh, mon Dieu, tu es vivant ! Viens, mon chéri Tu me reconnais, Aristide ?
Le chat hésita, la dévisagea longuement « Ma maîtresse ? »
Oui, cette voix, ces yeux, cette odeur Cétait bien elle. Mais il ne bougeait pas, sinterrogeant : « Elle ma abandonné, non ? Ou Mais alors, pourquoi serait-elle revenue ? Que me dit mon instinct de chat ? »
Son instinct lui criait de courir vers elle. Et il accourut, dun bond, dans les bras de son humaine adorée.
Lemployée ouvrit la cage à la volée, et déjà Élodie enlaçait Aristide, forte, longtemps, comme si le temps sarrêtait.
On les regardait la jeune femme du refuge, les animaux, le ciel, même le soleil semblait sourire. Dans de tels instants, tout le monde sourit.
Aristide, blotti, ronronnait plus fort que jamais sur le chemin du retour, tout en racontant à Élodie, en miaulant, cette terrible journée : « Jai eu si peur Tant de bruit, et tu nétais pas là. Jai fui pour te chercher, mais jai fini sous une voiture Comme je suis heureux que tu maies retrouvé, tu ne me quitteras plus, hein ? »
Élodie, les larmes aux yeux, lui caressa la tête.
Non, Aristide. Plus jamais jamais.







