Mes Règles à la Française

Mes règles

Non, vraiment, Jules, cest bien que tu sois venu ! sexclama Solange Petit, assise en face de son fils. Elle posa le menton sur ses petits poings, un sourire curvé sur ses lèvres fines. Tu mas tellement manqué. Allez, mange, mon chéri, prends donc une autre boulette de veau ?

Jules secoua doucement la tête.

Ce nest pas bon ? demanda sa mère, affolée. Elle se redressa, le visage subitement allongé, les sourcils hauts, oubliant tout relâchement davant. Mais jai pourtant tout fait comme dhabitude Et javais dit à ton père que tu ne mangeais pas de porc Je lui avais dit ! Ça a un goût bizarre ?

Solange sagitait, trop ravie du retour de Jules, préparant tellement de nourriture quon se croirait à la cantine dun camp militaire, elle en chef cuisinière, prête à nourrir, réchauffer, câliner tout un bataillon. Et voilà que les boulettes ne plaisaient même pas à son fils

Mais non, maman, tu recommences ! Mais cest bon, vraiment ! Cest juste que je ne peux plus.

Jules posa précautionneusement la petite fourchette, minuscule entre ses grosses mains dours, ajusta la serviette, minuscule aussi, comme un mouchoir denfant. Etrange, dailleurs, quun si grand gaillard soit né de cette toute petite Solange. Mais il tenait ça de son père, Gérard : lui aussi était massif, fort comme un roc. A côté de lui, Solange faisait toujours figure de gamine.

Cétait délicieux, comme toujours ! dit Jules en se levant. Il contourna la table pour déposer une tape rassurante sur les épaules de Solange, aussi légère quun manteau dhiver. Une paix baigna la cuisine. Alors, de quoi voulais-tu parler ? Vite, sinon je vais manquer le départ. Camille et moi devons passer à Monoprix acheter des vêtements pour Léo.

Camille, « ma Camille » disait-il à la mode ancienne, cétait sa femme : ordonnée, honnête et splendide.

Jules, la première fois quil laperçut dans la rue, resta si fasciné quil entra de plein fouet dans un lampadaire. Son arcade sourcilière saigna, Camille, alertée par le bruit du choc, ouvrit des yeux ronds, bouche bée. Et Jules, gêné, palpait le poteau de peur de lavoir abîmé

Ils allèrent ensemble aux urgences. Camille, drôle, naïve, jeune comme laurore, répétait : « Tu nes pas trop sonné ? » Sagrippant au bras de Jules, et lui, que pouvait-il répondre ? Bien sûr que si, que ça tournait, et comme ! Avec Camille auprès de lui, la plus belle femme du monde

Ils se marièrent. Depuis, ils avaient Léo, gamin vif, et Camille exerçait en tant quorthophoniste, recevant ses élèves à la maison, ce qui arrangeait tout le monde : pas besoin de courir chez les autres, du temps pour soccuper du foyer. Chaque matin, Jules filait au boulot, déposait Léo à lécole pas nimporte laquelle, une école « science-nature », option biologie, obtenue par piston grâce à Camille. Ils vivaient heureux, paisibles, dans le tourbillon de lamour.

Et Camille, pourquoi elle nest pas venue ? demanda Solange en débarrassant. Elle savait très bien que Camille recevait ses élèves même le week-end, mais elle gagnait du temps, intimidée par la demande quelle voulait formuler à Jules.

Je tai dit, hein, deux enfants en séance aujourdhui Et Léo, lui, Jules adorait lappeler par son nom complet, Léonard Jules fait ses devoirs. Bon, alors ?

Lhomme prit les tasses de la main de sa mère, posant doucement ces soucoupes fragiles comme sil sagissait de chaussures de Cendrillon. Puis, tournant Solange vers lui, il plongea son regard dans celui de sa mère : Maman, tu minquiètes. Quest-ce qui arrive à papa ? Il sest enfermé dans la chambre, il nen sort plus ? Vous avez pris un crédit ? On vous a escroqués ? Vous avez mis en gage lappartement, le rein et tout le reste ? On vous fait du chantage ? Ou bien cest mon frère jumeau perdu à la maternité qui est revenu vous hanter ?

Il souriait, tout fier de ses plaisanteries, comme si la pièce entière dansait à cette humeur printanière.

Obéissant au geste de sa mère, Jules se rassit, se frotta le ventre rond, sétira, bras tendus jusquà heurter le buffet. Ah Lappartement était bien petit, que dire Rien à voir avec celui quils avaient déniché, lui et Camille : trois grandes pièces, une vaste cuisine, tout ce quil fallait, légué par la famille de Camille, scientifiques médaillés transplantés à la campagne, expédiant à chaque automne des sacs de pommes de terre et détranges légumes racines, du topinambour bosselé, et surtout ces asters de rêve des fleurs de lespace, disait Jules. Ces trésors arrivaient parfois par la voiture doncle Albert, ex-propriétaire de lappartement. Albert chérissait Camille, sans que Jules ait jamais compris pourquoi, mais en retour, il laidait à réparer la voiture, naviguait dans cet ancien appartement en short à palmiers, savourant la vie.

Voilà, je voulais juste te demander Solange inspira longuement, hésita, glissa devant lui une soucoupe de madeleines. Tu te souviens de Madame Martineau ?

Jules se raidit un peu, arqua les sourcils.

Bien sûr que je me souviens ! Il hocha vivement la tête. Les madeleines sentaient le miel, la pâte, le sucre. Il ne résista pas, se leva pour se resservir un peu de thé en attrapant la plus grosse, marquée à la cathédrale de Notre-Dame.

Eh bien Martineau Madame Martineau va être prise en charge à lhôpital départemental, pour une intervention oculaire Je ne sais pas exactement, mais cest compliqué

Jules mastiquait et écoutait. Il se rappelait Madame Martineau, la voisine du palier, toujours à aider sa mère, à garder le petit Jules pendant que les parents travaillaient. Madame Martineau, avec ses immenses lunettes rondes qui donnaient à ses yeux un aspect de chouette, ses cils derrière les verres battaient comme des ailes de papillon.

Et alors ? demanda-t-il enfin tandis que sa mère triturait la nappe, geste dagitation caractéristique.

Elle ne pourrait pas loger chez vous, pendant son traitement ? Louer coûte trop cher, lhôtel pareil, et puis faire la navette, à son âge Je sais, cest intrusif, mais cest juste pour un temps Je me sens en dette, elle ta presque élevé.

Jules cessa de mâcher, avala une gorgée de thé, essuya sa bouche, haussa les épaules.

Bon Eh bien il grogna. Lidée dhéberger Madame Martineau ne lenchantait guère : il faudrait suspendre le port du short à palmiers, et Camille noserait plus traverser la cuisine en nuisette la nuit pour boire un verre deau, alors quelle était splendide ainsi Mais il fallait aider, alors il fallait. Cest daccord, cest normal ! Elle ma aidé, à mon tour ! Jules sourit, se sentit tout noble, altruiste, tellement juste et fort quil en soupira. Camille serait fière. Sa mère aussi. Madame Martineau mérite dêtre choyée !

Et dehors, le soleil se mit à danser comme une auréole sur sa tête, dansant dans les yeux heureux de Solange.

Vraiment ? Oh, Jules, cest un GESTE. Un vrai. Je suis si heureuse que tu sois devenu ce garçon tendre et attentionné.

Elle le caressa comme autrefois, sur la tête.

Si Camille avait été là, elle aurait fait la moue, imitant sa belle-mère, toujours un peu moqueuse de cette adoration maternelle. Mais elle nétait pas là, et Jules pouvait être le petit garçon préféré de la plus importante des femmes de sa vie.

Jules samollit, les mains inertes sur la table.

Bon mais il faudrait peut-être demander à Camille chuchota Solange. Jules marmonna que non, elle ne sy opposerait sans doute pas, puis, saccrochant à la main de sa mère, faillit sassoupir, trop bien et fier de lui Jappelle alors Madame Martineau pour organiser.

Solange glissa hors de la cuisine, la gazette bruissait dans la chambre du père, et Jules attrapa son portable pour prévenir sa femme.

Camille lécoutait, tout en se maquillant lœil.

Et pour combien de temps ? demanda-t-elle enfin.

Deux semaines, je pense. Camille, il faut aider Elle doit avoir quelquun Jules se justifiait. Elle sera opérée, et na nulle part où loger.

Mais il y a les chambres à lhôpital, non ? commença Camille, coupée par son mari.

Oui, mais ensuite il lui faudra retourner faire des contrôles. La boucler à lhôtel, ou faire trois quart dheure de train ? Camille, tu es hôtesse-née, et Madame Martineau est adorable, très discrète. Vous vous entendrez, vous verrez

Je ne sens pas cette histoire. Elle ne maimait pas à notre mariage, tu te rappelles ? Un regard de travers Ta tante Martineau ne maime pas.

Mais si, tu te fais des idées ! Elle tadore ! Elle aidera Léo aussi, tu sais

Ton fils a seize ans, quest-ce quelle va faire ?

Tout, Camille, tout. Elle a tant de vécu Donc, cest bon ?

Camille était contre, très contre, mais nosa pas le dire. Elle craignait de froisser Jules.

Daccord. Quand elle arrive ? répondit-elle sèchement.

Le téléphone chuchota, puis Jules annonça que cétait pour dimanche.

Ce dimanche ?! Demain ? Camille balaya le petit tohu-bohu de la maison. Rien danormal, mais tout à cacher dun œil étranger.

Nul, autre que les siens, navait vu leur désordre matinal. Les élèves noccupaient que la salle à manger-bureau, claire et grande, jamais plus loin. Pour la moindre visite, cétait ménage du sol au plafond. Contrairement à ses amies, Camille avait toujours honte de son quotidien un pull jeté au réveil, les serviettes tordues dans la salle de bains, tout devait disparaître.

Mais cette tante Martineau hanterait tout lappartement ! Elle allait juger Camille, conclure quelle était une mauvaise maîtresse de maison

« Sol propre, logement ordonné = esprit ordonné ! » répétait la mère de Camille. « Les gens voient ton chez-toi, ils jugent ! »

Camille secoua la tête en silence, comme si sa mère se trouvait encore là, elle, Camille, honteuse de ne pas être parfaite

La semaine prochaine, pas demain, précisa Jules.

Ouf souffla-t-elle. Jirai annoncer la nouvelle à Léo.

Elle gagnait ainsi un peu de temps pour mettre leur chaos en ordre, briquer, repasser, astiquer, tout ranger

Léo accueillit lannonce de la venue de la vieille dame, qui avait soigné son père, avec un haussement dépaules.

Détends-toi, maman. Vis ta vie, on sen fout ! Léo, futur biologiste, conclut. Ici, cest notre écosystème, on y pousse. Cest un organisme étranger, elle doit sadapter. Survive, survive pas.

On ny pousse pas, Léo, on envahit lespace ! Cette semaine, jaurai trop à faire Prends laspirateur, aide-moi ! Je refuse de me faire juger par les anciennes copines de ton père. Elle raconterait tout à mamie Solange !

Mamie sait tout sur toi, elle ! Elle se fait pas de bile ! conclut-il en partant.

Camille paniquait, mais la sonnette tinta subitement : cétait son premier élève, Paul, un petit blond joufflu, qui sappliquait à faire vrombir sa langue, rougissait deffort, sétirait de plaisir quand Camille le félicitait, alors quelle, son œil scannait la pièce pour détecter la moindre imperfection.

« Les vitres ! la frappa-t-il, comme une pierre sur la tête. Je nai pas encore lavé les vitres ! »

« Il faut que la vitre soit si transparente quon croie ne pas y voir de verre ! grondait sa mère dans sa tête. Les fenêtres trahissent la ménagère ! Et toi, tu laisses toujours des traces »

Jules arriva, détourna Camille de son manège, et sur le trajet au supermarché, lui vanta ladorable Madame Martineau, comment elle lavait élevé Camille se contentait de hausser les épaules.

Papa, cest bon, on a compris, ta deuxième mère va arriver. Chut là-dessus, maintenant ! lança Léo.

Camille le remercia du regard

La semaine passa à toute allure, comme un film accéléré.

Le samedi, Jules partit chercher Madame Martineau, Camille, libérée de ses cours, saffairait nerveusement.

Léo fut envoyé chez le coiffeur, le chien Balthazar lavé et câliné jusquà japper, les vitres brillaient.

On va arriver vers quinze heures, prévint Jules. Ne ten fais pas, vis ta vie. Madame Martineau est désolée de perturber notre routine.

Daccord. On attend.

Camille prévoyait un poulet rôti, des pommes de terre, une salade un vrai accueil.

Réveillée à sept heures, elle expédia Léo promener Balthazar, puis se glissa sous la douche brûlante, fredonnant « Je me voyais déjà » jusquà la dernière note. Elle noua un peignoir, brossa ses dents, lorsque la porte souvrit à grand fracas. Le tonnerre du mari, une voix féminine, fine et penaude, aboyements ravis du chien, soupirs résignés de Léo.

Le miroir embué lui renvoya limage cauchemardesque de son arrivée.

Nous voilà fit Jules, heureux comme tout, traînant une énorme valise rouge, suivi dune femme rose démotion : Madame Martineau en personne. Complimentant tout, émerveillée, sexclamant « charmant » à tout bout de champ. Camille, elle, se souvint soudain de son peignoir, de sa tête décoiffée le poulet pas encore prêt, les pattes de Balthazar boueuses, la honte Déjà la vieille dame pinçait les lèvres, enjambait les flaques du chien, lançait un regard dexamen à Camille, qui filait, pieds nus, achever sa toilette.

Voilà ta chambre, indiqua Jules. Installe-toi. Je prépare quelque chose à grignoter.

Madame Martineau remercia, ferma la porte derrière elle.

Pourquoi aussi tôt ?! siffla Camille derrière le paravent. Je ne tattendais pas ! Tu mas plantée devant elle !

Jules, assis sur le lit, admirait les courbes de sa femme dans la porte laquée de larmoire

Quoi ? sétonna-t-il.

Pourquoi si tôt ? habillée, peignant ses cheveux, elle insista, Ferme la fermeture, sil te plaît.

Ah, Madame Martineau avait un rendez-vous, javais oublié, alors on est partis plus vite.

Pourquoi elle a tant de bagages ? demanda-t-elle.

Vous, les femmes, jamais pratiques. Des colporteuses, voilà ce que vous êtes.

Jules sourit, fier de sa blague.

Ils passèrent à table. Camille fit des œufs, Léo, voyant sa mère dépitée, découpa les tartines.

Madame Martineau entra en dernière, jeta un œil circulaire. Sa place était à côté de Léo.

Bon appétit, cest bien agréable chez vous. Camille, je me souviens tavoir offert un service en porcelaine de Limoges, motif coquelicot Non ? Pas à vous ?

Camille haussa les épaules. Le service avait été brisé au lendemain des noces : Jules avait tout laissé tomber de la cage descalier. Plus de souvenirs.

Peut-être à quelquun dautre, alors, Camille servit le café.

Oh, Camille, il y a un courant dair, se plaignit soudainement Madame Martineau. Je peux prendre ta place ?

Léo leva les yeux, interrogeant sa mère du regard. Celle-ci, désarmée, céda la chaise.

Jules bombait le torse. Protecteur et rassurant.

Allez, Camille, change de place, on ne va pas rendre notre invitée malade avant lopération ! Il souleva sa femme, la rapprocha de lui, installa Madame Martineau sans cérémonie.

Jai élevé Jules, tu sais Depuis tout petit, à changer les couches, cétait un drôle de bébé. Mangeait mal, mais ça sest arrangé. Difficile, ce Jules.

Camille sétouffa, Léo esquissa un sourire.

Toi, jeune homme, va faire tes devoirs. Jules les faisait toujours de bon matin, alors ils restaient dans sa tête, dit Madame Martineau, enlevant la vaisselle de Léo, jetant un œil à la maîtresse de maison qui hésitait à protester.

Léo, terminant son thé debout, partit, vexé.

Après le petit-déjeuner, Madame Martineau disparut dans sa chambre, déplaçant des meubles, héla Jules pour bouger la télé.

Il y a peu de livres ici, fit-elle, alors quils raccompagnaient Léo à son match de foot. Il lui faudrait lire les classiques, par exemple Balzac. Jai apporté une petite sélection. Ce soir, nous ferons le point sur sa culture, Jules.

Ah oui, bonne idée. Pas que du foot, sinon il va finir inculte ! plaisanta Jules, faisant un clin dœil à Léo, glissant son sac de sport entre ses bras.

Il savait que Madame Martineau promenait Balzac partout, le posait sur les tables de café, au théâtre, à lhôpital. Mais jamais il ne lavait vue ouverte. Pourtant, avec Balzac, elle avait lair importante. Même à lhôpital, elle lemporterait, pour que léquipe soignante comprenne quel esprit cultivé ils soignaient.

Envoyé Léo, Jules partit aussi.

Et vous, à quelle heure partez-vous ? osa Camille à Madame Martineau.

Moi ? Ah oui. Vers treize heures, il faut que je me prépare. Dites-moi, Léo a-t-il une amoureuse ? Jules, lui, avait déjà des prétendantes au collège. Il était si mignon ! Il avait Manon, très docile, malléable comme de la pâte à modeler. Pratique, non ? Au fait, vous devriez enlever le chien dici ! soudain, la vieille dame passa la tête dans la chambre. Et il faudrait bouger le meuble à chaussures, trop gênant. Je risque de le renverser. Voyez ! par maladresse, elle trébucha, envoyant chaussures et escarpins valser. Ces talons-là, ce nest pas bon Bon, merci de mhéberger !

Elle tapota lépaule de Camille et fila dans lascenseur.

Camille refit le silence, porte refermée

Maman, pourquoi elle donne des ordres ? Elle a même viré Balthazar du canapé ! Et lui, il a le droit, on a dit oui ! grogna Léo, caressant le museau du chien. Celui-ci soupirait longuement.

Eh bien Elle est comme ça, éduquer, ça lui colle à la peau. Mais ça ne durera pas, Léo.

Camille avait honte, envers son fils, envers le chien, davoir perdu le contrôle de sa propre maison. Impossible dêtre brusque avec celle qui avait changé les couches de son mari

Le soir, Madame Martineau orchestrait la fabrication de choux farcis, tout le monde mettait la main à la pâte, Jules jouant les majordomes empressés.

Le lendemain, la vieille poussa le bouchon plus loin. Lundi matin, réveil, gym pour tous.

Alors, lopération, cest quand ? souffla Camille, à bout de souffle après la gymnastique, que Madame Martineau chronométrait sur son smartphone, alternant quarante secondes dexercice, dix de repos. Tous ny participaient pas.

Léo renonça au mode de vie sain pour filer à lécole. Jules, lui, sappliquait sérieusement.

Vas-y, Camille, on y est presque ! encourageait-il.

Donc cest demain ? insista Camille.

Oui, demain. Alors, Jules, tu viendras me voir ? demanda-t-elle, triste.

Ce nest que pour deux jours ! Ce nest rien du tout ! sexclama Jules, puis acquiesça.

Lundi fut rude. Les cours de Camille sannulaient les uns après les autres, des enfants malades, dautres partis à la campagne, aucun ne voulait venir chez elle.

Le téléphone sonnait, des corbeaux croassaient sous la fenêtre, Madame Martineau dansait dans sa chambre sur un air de Charles Aznavour : « Eh bien, cette noce, noce je reviens encore, je reviens » Elle chantait, frappait du pied. La porte vitrée laissait flotter son ombre.

Camille sarrêta, observa, soupira

Elle est angoissée, expliqua Jules. Elle a toujours écouté Aznavour pour se calmer.

Le soir, lasse, Madame Martineau demanda à Léo de venir lire « Illusions perdues », mais il refusa. La vieille écarquilla les yeux, encaissa le discours du garçon, ses opinions sur « Illusions perdues », lhospitalité forcée, puis faillit sursauter lorsque Léo claqua la porte. Elle héla Camille, qui, le téléphone à loreille, casait un élève insistant en banlieue. Mais Madame Martineau arracha lappareil :

Non, non et non ! Si vous tenez à ce que votre enfant soit un homme accompli, vous lamenez ici sur-le-champ ! Sinon, tant pis ! Il ne viendra pas vous voir plus tard, faute de volonté. Trente minutes, pas plus. Qui suis-je ? La secrétaire de Madame Camille Petit. Au revoir.

Elle rendit le téléphone à Camille, se posta à la fenêtre. Camille fulminait, puis explosa. Même Léo survint écouter.

Vous savez quoi, Madame Martineau ?! Ne vous mêlez pas de notre vie ! Ni de mon travail ! Et les choux, vous les ferez dans votre cuisine. Peu mimporte combien de couches vous avez changées à mon mari. Ça suffit ! Finies les consignes. Lisez Balzac, faites votre gym, ce que vous voulez mais pas ici ! Et Balthazar dormira où je le décide, pas vous ! Je ferai les courses à ma manière, même si les conserves ne trouvent pas grâce à vos yeux. Cest ma vie, ma maison, mes élèves, et cest moi qui décide. Jespère de tout cœur que votre opération se passera bien et que vous retrouverez vite votre appartement. Jy tiens !

Léo applaudit, Balthazar gémit, posant sa truffe sur les genoux de Camille, qui, interdite, vit Madame Martineau sourire.

Camille en resta bouche bée. Elle sattendait à une réplique acerbe. Mais

Cest bien, Camille. Jamais, tu mentends, jamais ne te fais petite. Dis « non » franchement, sauf sil sagit de la vie ou de la mort, évidemment. Tu me plais beaucoup, je craignais que tu sois trop malléable, toujours prête à tout pour lopinion dautrui Inutile. Quimporte ce quils pensent. Non, cest non ! Dis-le. Vis à ta façon. Pardon, jai forcé, jai tendance à provoquer, Jules peut en témoigner Ne faites pas ces mines ! Je suis morte dangoisse à lidée de lopération, cest tout ! Je perds le nord. Balthazar, tu es un bon chien, bien élevé ! elle le gratifia dune caresse. Qui veut de la pâte de fruits ? Jai amené du très bon, du pomme maison. Léo, tu en veux ?

Léo leva les yeux au ciel. Les femmes étaient bien mystérieuses, mais à ce point

On sonna : Paul, petit blond, venait pour sa leçon. Il reçut aussi un bonbon. Sa mère, apeurée, tira Camille à part, supplia quon ne les raye pas de la liste.

Ou dois-je voir votre secrétaire ? demanda-t-elle timidement.

Non, pas la peine ! Votre fils progresse.

Camille adressa un clin dœil complice à « la secrétaire »

Le soir venu, quand Jules et Léo partirent jouer à la console, Madame Martineau se pelotonna dans le vieux fauteuil : elle raconta comment elle avait surpris le jeune Jules à dessiner sur son papier peint, comment elle lavait grondé, comment il bouda, puis comment elle lavait sauvé de la noyade sur la glace du plan deau. Elle sétait jetée à plat ventre pour le rattraper, lavait réchauffé avec du thé au miel

Cette Manon, franchement, je ne laimais guère, admit Madame Martineau. Trop soumise Ce service à coquelicots, je ne le regrette pas. Cassé « pour le bonheur » et vous vivez heureux. Jules madore, me passe tout Et toi, Camille, tu es une vraie perle. Merci pour lhospitalité

La pâte de fruits fondait sur la soucoupe, le crépuscule fondait, à lest sallumait une bande orange-rouge.

Il faut y aller, murmura Madame Martineau. Il faut être là-bas à huit heures

Jules installa la vieille femme dans la voiture, filant dans les rues encore vides. Camille vint aussi, assise près delle, sentant ses mains trembler.

Jappelle ce soir, réajustant son manteau. Et après, retour à la maison. Pas dobjection.

Madame Martineau hocha la tête. Cétait bien de vivre avec des jeunes, cétait drôle. Léo lintriguait. Si différent de son père, si insolent. Mais comme il disait : cest sa nature intérieure, ça ne se change pas, tout au plus ça sétudieDans la lumière blanche de lhôpital, Madame Martineau se confondit presque avec les draps, ses lunettes trop grandes posées sur le coin de la table en attendant la visite du chirurgien. Jules, maladroit, tripotait les magazines gratuits ; Camille, debout derrière lui, resserrait nerveusement son foulard. Un silence bien épais, presque confortable, les enveloppa.

Enfin, Madame Martineau brisa la glace :
Nayez pas peur pour moi. Je fais la forte tête, mais ce nest pas la fin du monde. On se revoit vite. Vous savez, rien nefface ce quon a partagé.

Jules fit mine de plaisanter, mais ses yeux trahissaient la tendresse. Camille, elle, surprit sur le visage de la vieille femme un sourire calme, presque complice. Soudain, elle eut envie de lembrasser sur les deux joues, à la manière de ceux qui ont enfin cessé de craindre le regard des autres.

La porte souvrit : on appela Madame Martineau. Sans cérémonie, elle attrapa la main de Camille, la serra fort.
Quand on revient, on sera toutes les deux reines ici, daccord ? Le chien sur le canapé, et vous sans gêne

Cette promesse fit sourire Camille, qui sentit, pour la première fois depuis longtemps, un poids sévanouir.

Dehors, le monde brillait sous le soleil printanier, cristallin, les branches neuves des arbres griffaient le ciel bleu. Jules remontait la rue, une boule de rire coincée dans la gorge.
Elle va nous manquer, hein ? lançait-il à Camille, le visage tourné vers la lumière.

Oui, mais pas autant quon le croit répondit-elle doucement. Jai compris quelque chose grâce à elle.

Quoi donc ? demanda-t-il.

Que la maison, cest nous. Juste nous, Léo, même Balthazar, le bazar, les vitres sales, les conserves, ta mère, même Madame Martineau. Ça tourne autour, mais au centre, cest nous notre façon à nous de tout accueillir, et de tenir bon.

Jules ne répondit pas. Au coin de la rue, Léo attendait, le chien bondissant à ses côtés. Le garçon leva la main avec son air dironie faussement blasé :
Bon, cest qui la cheffe maintenant ? On fait des crêpes ou du poulet farci ? Et qui met le bazar, cest permis ?

Camille éclata de rire.
Cest permis, Léo. Cest permis, et même conseillé.

Ils avancèrent tous les trois dans la lumière. Le soir, la maison retrouva son désordre vivant. Camille ouvrit grand la fenêtre, laissa lair frais sengouffrer, comme une promesse. Le lendemain serait un nouveau jour, et tout, vraiment tout, semblait possible.

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