La Galya au charme discret

Mon Dieu, tu appelles ça un homme ? On dirait une blague ! Tu crois vraiment que Ghislaine nest pas capable de voir à quoi ressemble son fiancé ? Petit, malingre et aussi laid que le péché !

Enfin, tu exagères là ! Il est juste un peu court sur pattes, cest tout. Pour le reste, lapparence ne fait pas tout ! Et puis Ghislaine nest pas un canon non plus.

Ça, cest vrai. Mais réfléchis aux enfants quils auront ! Lhorreur

Sur le banc devant limmeuble, des jeunes mamans, profitant de lombre printanière parisienne, ajustent les couvertures de leurs bébés endormis, discutant à voix basse. Les gamins de Ghislaine, eux, nexistent même pas encore, mais aucune importance : rien ne saurait rivaliser avec la beauté de leurs propres petits anges.

Ghislaine sort justement de sa petite Peugeot, le visage réjoui, les bras chargés de sacs pour sa mère. Elle adresse un signe amical aux voisines et sempresse :

Dimitri, chéri, ce nest pas trop lourd ? Laisse-moi porter un sac ! tente-t-elle dattraper lune des emplettes, mais il refuse gentiment.

Ma Ghislou, occupe-toi plutôt de tenir la porte ! Les trucs lourds, ce nest pas une affaire de femme. Je tinterdis !

Les commères échangent un regard complice.

Tu parles dun malin, celui-là ! Pas une affaire de femme ! On les connaît, ces princes charmants avant la cérémonie Après le mariage, on verra bien lequel des deux aura misé juste !

Ghislaine et Dimitri sont déjà dans la cage descalier, mais la discussion continue sur le banc : taille, carrure, traits du visage, prix estimé de la voiture de Dimitri, démarche de la fiancée Tout y passe. Après tout, médire na jamais tué personne ! Ça occupe, cest tout.

Mais Ghislaine, elle, n’a pas le temps découter les ragots. Depuis deux semaines, elle na pas vu sa mère dabord un déplacement professionnel, puis les travaux de leur nouvel appartement quils espèrent finir avant les noces. Sa maman la suppliée de se ménager, de ne pas venir sans raison. Mais impossible de tenir plus longtemps. Ghislaine na jamais passé autant de temps loin delle ; la distance ronge.

Sa mère, Marine, la eue sur le tard, à trente-cinq ans. Le monde entier avait déjà condamné la mince et maladroite Marine Leroux, vendeuse dans une petite épicerie du XIVe arrondissement, au célibat éternel. Plus despoir, pensait-on, et surtout, pas denfant !

Mais voilà : Marine a surpris tout le monde ! Partie prendre lair à La Rochelle, elle en est revenue avec un fiancé. Et ça nétait pas le premier venu : un vrai Apollon, grand, large dépaules, aux yeux clairs. La pauvre Marine faisait figure de souris grise à côté de ce matou superbe. Un couple bizarre, pensaient les voisins.

Mais, quelques années plus tard, cest Marine qui portait les plus beaux manteaux de la galerie.

Son mari, Alexandre, était à la fois ingénieux et travailleur. Il savait amener de largent à la maison, et plus encore, il savait aimer sa femme à la folie. Marine a éclos, sest offert une coupe tendance, des habits chics et sest éloignée de ses rares amies.

Marine na jamais eu de vraie confidente. Sa difformité, pensait-elle, gênait les autres. On loubliait pour sortir, pour danser Pourquoi se gâcher la soirée avec quelquun de si peu gracieuse ?

Ainsi, Marine a laissé partir ses quelques connaissances qui passaient parfois mendier une faveur, un produit rare ; cela ne lui manquait pas.

Elle craignait les commérages. Rien n’est plus dangereux, pensait-elle ils frappent sans quon sache ni où, ni quand. Elle savait bien quAlexandre ne lui allait pas, du point de vue général ; elle redoutait que certains cherchent à le détourner, inventent des histoires Elle a donc fait de son foyer une forteresse, fermée à tous sauf la famille. Elle refusait de perdre son bonheur.

Mais ses craintes étaient infondées. Alexandre na jamais eu dyeux pour une autre que sa femme. Il savait trop bien lui, lenfant élevé sans parents par une grand-mère dépendante du vin que la beauté et leau claire, ce ne sont pas que des paroles creuses. La sagesse héritée de tant de générations avait une saveur particulière pour lui.

Il avait perdu ses parents petit, orphelin avant trois ans, dans un accident de voiture absurde. Et la grand-mère, accablée par la perte de son fils unique, a sombré dans la bouteille. Alexandre, à huit ans, savait déjà cuisiner et repasser ses chemises pour éviter les remarques à lécole. Sa beauté singulière était plus une charge quun atout : les regards le suivaient constamment, et le harcèlement, il connaissait.

Il grandissait dur et susceptible. Que pouvait-il faire dautre ? Les autres adultes le plaignaient de loin, mais jamais on ne demandait comment il vivait vraiment.

Excepté la boulangère, qui élevait seule ses deux enfants et savait trop bien ce quétait le manque daffection. Elle-même avait grandi à la DDASS. Elle soignait sa petite tribu, même si largent manquait, il y avait toujours une assiette de pommes de terre et du bon pain sur la table, un peu de miel apporté par un voisin apiculteur.

Un grand merci ! Je vous dois combien ?

Cest pour toi ! Tu es toujours là pour les autres ; laisse donc les gens être bienveillants aussi ! Ne me fais pas de peine !

Chaque jour, elle glissait une petite brioche à Alexandre, en plus de sa baguette.

Tu la manges à lécole, cest compris ? lui disait-elle en tapotant ses cheveux.

Cette tendresse gratuite, inattendue, lui réchauffait le cœur. Au début, il refusait la brioche puis, comprenant que ça lattristait, il sempressa de le remercier à chaque fois. Il passait parfois après lécole pour donner un coup de main à la boulangerie, et petit à petit, il a fini par considérer cette femme, Valérie, comme une mère.

Puis la vie a mis tout à sa place. À quinze ans, il perdit sa grand-mère. Valérie la alors accueilli sans hésiter :

Tu es mon fils depuis longtemps. Mettons juste ladministratif à jour.

Cest ainsi quAlexandre a eu une vraie famille : maman, frères. Et la colère a quitté son cœur, remplacée par la chaleur dun foyer, où il comptait enfin.

Une fois diplômé, Alexandre travailla, rénova lappartement de sa défunte grand-mère, mais le grand amour lui échappait. Les filles labordaient volontiers, mais ne voulaient jamais sengager. Celle quil crut aimer le lui dit sans détour :

Trop beau, Alex. Tu vas partir, me quitter. Et si je me retrouve seule avec un enfant, hein ? Toutes se jettent sur toi, inutile den choisir une seule !

La vieille amertume le rongeait, alors il consultait Valérie.

Fiston, cest que ce nétait pas la bonne. La tienne, elle tattend encore quelque part. Il ne faut jamais perdre la foi ! Elle viendra, sois patient !

Valérie savait toujours trouver les mots pour apaiser son fils. Il sen remettait à la patience.

Les années ont passé toujours rien. Il se fit alors entraîner par Valérie à la mer, pour la première fois.

Il faut que tu voies ça, fiston ! Cest immense, changeant Tu comprendras en vrai. Va, file ! Cest un bonheur.

Cest sur la plage de Biarritz quil rencontra Marine. Elle regardait la mer après un orage, et personne ne faisait attention à elle. Mais Alexandre, frappé par sa ressemblance avec sa mère adoptive, en resta coi. Il se rendit vite compte quil tenait là le plus grand cadeau de sa vie depuis Valérie : Marine irradiait de douceur, de gentillesse, débordante damour inexprimé. Cétait elle. Il na pas laissé passer sa chance.

Quand leur fille, Ghislaine, vint au monde, ils laimèrent tant quils en prenaient peur.

Pourvu quon nen fasse pas une enfant gâtée, sinquiétait Marine.

On saura être justes, rassurait Alexandre en embrassant sa fille. Elle est déjà si gentille !

Ghislaine ne pouvait que rendre fier son père par sa sagesse et sa bonté naturelle.

Cest le portrait craché de sa mère, ajoutait Valérie en la cajolant. Garde bien tes deux trésors, Alexandre ! Le bonheur, cest quand lamour vit à la maison.

Alexandre gardait des liens très forts avec sa famille adoptive. Le jour où il perçut les premiers signes de maladie, il souvrit à ses frères avant dinquiéter Marine ou Valérie.

Tu as raison, on va trouver une solution, dirent-ils.

Rapidement, ils lui trouvèrent un médecin. Quand le verdict tomba, ils lempêchèrent de sombrer.

Tu as une fille, tu dois te battre, et nous serons là. La médecine avance.

La lutte dura dix ans. Alexandre étonnait le corps médical par sa volonté de vivre.

Peu lauraient supporté. Vous êtes dune force rare !

Il pensait simplement à Marine et à Ghislaine, qui filait après lécole à lhôpital lui apporter à manger.

Jai pas faim, ma chérie, murmurait-il.

Allez papa ! Cest un peu trop salé, maman a pleuré en le cuisinant, mais je lui ai dit que tu reviendrais bientôt, alors finis-le ! Jai bien dit, non ?

Oui, Ghislou tout sera comme tu las dit

Il rentrait à chaque fois, malgré les pires diagnostics. Il était attendu, il navait pas le choix.

Il est parti tout doucement. Chez lui, sur lépaule de Marine. Elle la veillé jusquà laube, revisitée par des souvenirs doux-amers.

Je nai rien à regretter, Alex Jai tellement été heureuse Merci, mon amour.

Au matin, leur fille découvre la scène, pousse un cri ténu.

Doucement, ma puce. Papa na plus mal maintenant Tu entends ? Ne pleure pas Marine ne cherche même plus à retenir ses larmes. Je suis là

Marine et Ghislaine ne sont pas restées seules : les frères dAlexandre veillent, Valérie vient souvent. La famille resserre les liens pour affronter la douleur ensemble, car nul cœur ni âme ne peut porter ce fardeau seul.

Les années passent. Ghislaine grandit et évite de plus en plus le miroir. Sa laideur, elle la connaît, et cest douloureux.

Comment faire un nez plus court ? Des yeux plus grands ? Croquer des carottes car elle la lu : elles font grandir ne sert à rien.

À lécole, les moqueries fusent. Marine la console tendrement, murmurant :

On verra, ma belle, qui sera la plus heureuse, laisse le temps agir !

Le lycée, la fac ensuite on ne remarque pas la bonté de Ghislaine, seulement ses bons résumés empruntés avant les partiels. Les garçons ne la voient pas ; dans sa classe, il y a bien trop de filles déjà.

Que va-t-on faire, maman ? sattriste un soir Marine, voyant sa fille, brillante, mais mal à laise avec les histoires de cœur.

Ce quon va faire ? Lenvoyer à la mer ! lance Valérie en riant. Ça a marché une fois, on peut espérer un autre miracle, non ? Ten dis quoi ?

Bonne idée ! Mais jamais elle ne partira seule. Elle voudra pas.

Alors on part tous ensemble ! Les cousins, leurs femmes, les enfants Toute la famille, quoi ! Elle sera bien obligée de séchapper un peu. Tu te rappelles la fois où elle a fui la maison de campagne pour se réfugier à la ville quand elle était chez moi ? Valérie éclate de rire à ce souvenir. Nos chenapans mettront lambiance, ça la forcerait à chercher la paix !

Cest décidé ! approuve fermement Marine.

Mais le destin en a décidé autrement.

Ghislaine part à la mer, mais refuse de séloigner du groupe. Malgré toutes les tentatives pour la faire sortir, elle refuse obstinément :

Je veux rester avec vous !

Que faire dautre ? On accepte, résignés.

Le destin, déjà prêt à plaisanter, la cueille dès leur retour à Paris. Ghislaine, garée devant chez elle après une longue journée au labo, est surprise par une averse. Elle enlève ses escarpins tout neufs et court pieds nus dans les flaques ; à deux pas de la porte, une voiture éclabousse tout son côté dun jet de boue.

Incroyable ! murmure-t-elle, dépitée.

Puis elle éclate de rire. Le conducteur, sarrêtant pour sexcuser, ne peut sempêcher de rester fasciné.

Le sort sen amuse, coche une ligne de plus sur sa feuille de route, et repart, certaine que pour Ghislaine et Dimitri, tout ira bien.

Effectivement.

Quelques années plus tard, sur ce même banc, les voisines observent les enfants jouer tandis quarrive la berline grise de Dimitri :

Tas vu la fourrure de cette fille ? Jarrive pas à avoir ça de mon mari, mais elle, tout lui réussit !

Tu recommences !

Ce col de manteau à poils ne lui va pas du tout !

Oh, tes pénible ! Jalouse, va ! Quest-ce que ça peut te faire, le bonheur de Ghislaine ? Son homme nest pas beau, mais il est adorable ! Il les gâte toutes elle et leurs enfants ! Tu meurs denvie, voilà.

Tu las dit ! Pourquoi la vie est-elle si injuste ? Regarde-les : moches, tous les deux, et les gosses, magnifiques ! Comment cest possible ?

Génétique pure ! Le père de Ghislaine, on disait que cétait un vrai Apollon ! Voilà la réponse, ma chère !

Et pourquoi Ghislaine est si gentille, alors ? Toujours souriante, toujours polie On dirait quelle ne connaît pas la rancœur, quelle ne sest jamais sentie lésée par la vie. Comment elle fait ?

Ce nest pas parce quelle le devrait quelle doit lêtre Toi, tu serais moins envieuse, tu deviendrais peut-être belle, qui sait.

Oh, laisse tomber ! Jamais je ne prendrais de leçon de cette fille ! Plutôt crever.

Ben voilà ! Râler, cest toujours plus facile que dapprendre le bonheur.

Mais Ghislaine se moque de ces cancans. Elle a bien assez à faire avec ses proches ! Sa mère sépuise doucement, Valérie parle de venir habiter plus près pour aider avec les arrière-petits-enfants. Les oncles invitent pour bricoler la maison, Dimitri promet un coup de main. Les enfants, il faut les surveiller !

Sacha, Manon, venez, le gâteau de mamie sort du four ! On ne fait pas attendre sa grand-mère !

Encore une soirée à discuter le cœur ouvert, à chanter à la guitare, à écouter une histoire racontée par Marine aux petits-enfants.

Et la vie continue©Il fait nuit, les enfants luttent contre le sommeil, le visage encore doré de confiture et de rires. Ghislaine borde Sacha et Manon, dépose un baiser sur leurs fronts, puis ferme doucement la porte. Dans le salon, Valérie sest assoupie sur le canapé, le tricot glissant de ses mains usées. Marine, penchée à la fenêtre pour guetter la lune, sourit sans bruit.

Dimitri vient glisser son bras autour de Ghislaine. Dehors, Paris séteint peu à peu ; à lintérieur, la maison continue de palpiter, chaude et vivante, comme un cœur têtu.

Merci dêtre là, chuchote-t-il.

Ghislaine sourit, touche la joue de son mari.

Parfois, le bonheur ne fait pas de bruit. Il se faufile, tenace, inattendu, dans les maisons modestes et les familles cabossées. Il ne se nourrit ni de beauté ni de vanité, mais de patience, de rires sincères, de souvenirs partagés et du courage de recommencer chaque matin, coûte que coûte.

Au-delà des commérages et des rides, malgré les petites laideurs, il finit toujours par briller, là où lamour na jamais déserté.

Cest ainsi que, le soir venu, pendant que la ville soupire, Ghislaine sait quelle a gagné la plus belle des batailles : celle davoir appris à aimer et à se laisser aimer, exactement comme elle est.

Et sur le banc, dans lombre tiède, tandis que les voix séloignent, lair sent encore la brioche chaude et la promesse douce des lendemains.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

seventeen + seven =