La Femme de Pierre
On avait amené Gisèle Dufresne aux urgences en ambulance, ramassée sur un trottoir de la rue de Rivoli. Elle était tombée droit dans une flaque grise, glaciale, incapable de se relever. Les ambulanciers, deux hommes, lavaient soulevée avec précaution Gisèle ne tenait plus debout, et la voilà installée, telle une statue effondrée, sur la chaise roulante, dans le hall saturé du service dadmission.
Femme volumineuse, coiffée à la Mireille Mathieu, tailleur gris anthracite, bottines à talons italiens et maquillage impeccable, qui accentuait ses grands yeux globuleux et sa bouche charnue. Pesantes boucles doreilles de pierres sombres, un sac à main de cuir posé sur ses genoux Gisèle simposa demblée par sa stature étrange, refusant catégoriquement la position allongée. Dès qu’elle eut repris un peu ses esprits, elle rabroua le conducteur de lambulance pour lodeur de cigarette qui le précédait, jugea linfirmier trop lent, et interdit carrément au stagiaire adolescent de sapprocher delle.
Et ne soyez pas insolent avec moi, jeune homme ! Insistez, et lon verra bien qui touchera qui ! lança-t-elle, cramponnée à son accoudoir, en se coulant dans la chaise à roulettes. Sa silhouette massive, hargneuse, devint celle dune chouette mauvaise, repliée sur son précieux sac de cuir, ailes rentrées, esquissant des petits sourcils droits et pincés au milieu dun visage sculpté à la serpe dans un morceau de marbre. Sur sa peau, des réseaux de capillaires, que camouflait un fond de teint épais, à présent décomposé sous les perles de sueur, révélant une topographie de rides trop humaines.
Allons, faisons avancer cette histoire. Je ne peux attendre ici, je sens les courants dair ! décréta-t-elle, dun signe du menton vers le couloir peuplé.
La secrétaire daccueil, la cinquantaine non sourire, jaugea le nouveau monument, tira les papiers des mains de lambulancier à partir dici, Gisèle Dufresne était sous leur responsabilité, les hommes pouvaient filer.
Crise dhypertension, évanouissement dans la rue Pas de choc crânien Tension actuelle débita le stagiaire à luniforme bleu pâle.
Merci, Alexis, allez donc ! Ici, cest déjà assez étroit ! Le garçon, qui ressemblait à sy méprendre à linfirmière, sa mère probablement, baissa la tête, sesquiva.
« Elle sassure que la famille a toujours une place », songea mécaniquement Gisèle.
Son crâne tambourinait, les bras devenaient mous, retombaient sur ses genoux ; alors, le sac, symbole de sa réussite, menaçait de glisser, mais déjà elle naurait plus la force de le ramasser. Tout était pesant, même sa langue, sèche, gonflée, collée au palais, la soif devenue lancinante.
De leau, je voudrais de leau, sil vous plaît prononça-t-elle, assez fort, sans forcément viser quelquun.
Personne ne lentendit. La foule mouvante bousculait civières, encourageait, pleurait, tirait ceux qui « décrochaient ». Autour, médecins en blouse sagitaient, stéthoscopes sauteurs sur la poitrine, lisant des compte-rendus, tamponnant des papiers, criant à travers les paravents. Les infirmières saffairaient ailleurs, dévouées mais Gisèle semblait hors champ de leur quotidien.
Dufresne, qui ? Cest à qui, Dufresne ? finit par demander lune de ces « médichères », comme la nommait déjà Gisèle.
Moi, ici, répondit Gisèle, répétant plus fort. Je suis Dufresne !
Voici un flacon, les toilettes sont là, puis une prise de sang. Enlevez donc votre chapka ! Ici, ce nest pas le pôle nord !
Gisèle eut un sursaut : elle portait encore ce bonnet de fourrure à la mode de « La Boum ». D’où venait toute cette sueur qui lui coulait du front ? Elle le retira, tâta où le ranger, le poussa dans son sac déjà bouffi de dossiers. Pas question de séterniser : Gisèle Dufresne, directrice dentreprise, vitres et double vitrage, tout un monde à surveiller elle devait repartir au plus vite, pas de temps à perdre à lhôpital.
Linfirmière laissa le flacon sur ses genoux.
Gisèle Dufresne. Femme grande, large, imposante. Toujours elle avait été la géante de la cour naissance, enfance, adolescence, femme. « Ah, quelle est ! » sexclamaient les commerçants devant la pointure de chaussures, la taille, lépaisseur des membres. Sa mère, à côté, paraissait minuscule : cétait la génétique du géant paternel, emporté par le cancer lorsquelle navait que huit ans.
Elle-même, petite, sen voulait dexister tant, déambulant parmi le bourdonnement des minus du jardin denfants, puis à lécole, isolée, maladroite. On la tolérait seulement lors des séances de lancer de disque, dathlétisme ; plongée dans le sport, elle avait été dirigée là par hasard, car sa mère fréquentait un entraîneur. Au moins, sur le terrain, elle trouvait sa place, malgré les entorses et une épaule fragile. Plus grande, elle avait cru, se brûlant, à un semblant damour ; on lutilisa, elle fit des erreurs, puis elle grandit, enterra sa mère, et se dressa, femme taillée pour que lon se retourne, éberlué.
Commencée à la gestion dimmeuble, elle dirigeait chantiers, ouvriers, puis la « modernité » vint, les sociétés-maisons proliférèrent, Gisèle fit sa place dans le marché, sur les toitures, confondue parfois avec un homme ; on riait mais on ne sy frotterait pas. Elle était dure, peu aimable, mais fiable. On la savait pilier.
Gisèle, la femme quon surnommait « la Dame de Pierre ». Jamais un sourire de trop, jamais une hésitation. Cinglante, directe, mais toujours stratégique. Elle nécartait pas sans offrir dalternatives, afin de transmettre sa propre obligation de réussite.
Tyran ? Non, plutôt locomotive inarrêtable traçant sa voie. Gare à qui tente dentraver la route : il sera broyé, sans même un avertissement, car derrière, dans ce wagon de son existence, il y avait aussi un garçon Jules. Pour lui, Gisèle avançait.
Ceux qui ne supportaient pas lallure sécartaient deux-mêmes. Mais ils étaient rares : en ces temps de chômage et de jeunes loups, Gisèle protégeait ses anciens avec la rigueur dun blindage dacier. Sur eux, elle comptait, plus que tout, Jeanne dArc dun monde de verre et de béton.
Quest-ce que cest que ce truc ! Ôtez ça, je nirai pas ! Geste dur, flacon au sol. Jai une crise hypertensive, je dois être alitée. Lire, ça vous arrive ?
Fais pas ta star, cocotte ! sanima un homme parterre, à lallure clocharde et un bandage sur la tête. Il ramassa le flacon, le fit tourner. Tu veux que jy aille pour toi ? Ha-ha ! Mais faut me filer ta chapka. Sinon, pas dservice bénévole Jaime les grandes dames comme toi.
Occupe-toi de toi ! répliqua Gisèle Dufresne, poussant de la jambe pour séloigner, bloquée contre un mur, laissant deux traces sur la peinture.
Madame ! Respectez létablissement, on vient de refaire les murs ! gronda une aide-soignante au badge rayé. Claire, cest qui, elle ?
Je suis personne, ma propre maîtresse. Je men vais. Quelle est ladresse ici ? Il me faut commander un taxi. Mon téléphone, où
Où courez-vous ? Restez, le médecin arrive, reposez-vous, tenta de calmer, la même femme, qui venait de lappeler « celle-là ».
Mais Gisèle téléphonait déjà.
Jules ? Jeanne, passe-moi mon fils ! Elle commandait, mais sans crier, dune voix tranchante. Oui, cest urgent. Je suis à lhôpital, réunion demain, il me faut Jules.
Elle brossait vite un tableau clair, laissant comprendre la gravité, puis posait sa requête. Toujours. Jeanne, la belle-fille, alla jusquà la salle de bain, frappa. Le mari, sous la douche, cria : « Quoi ?! »
Ta mère appelle. Elle est à lhôpital.
Hein ? Attends, jai pas fini ! claqua la porte de douche, reprit leau.
Il avait entendu ? Certainement. Mais si Maman appelle, cest quelle respire encore, dix minutes de plus ny changeraient rien. Cette attente, Jules lavait connue, tous les soirs, enfant, guettant que sa mère revienne de ses mille projets.
Elle, jamais de cris, jamais de violence. Elle vérifiait les devoirs, corrigeait dun trait sec, envoyait son fils refaire, expliquait sèchement que tout devait tendre à lidéal. Il comprenait que cétait la norme. Jamais, pourtant, elle ne lui disait quelle laimait comme la vache lèche son veau, dans une tendresse terrienne. Non, jamais un mot.
Non, elle ne laimait pas, finit-il par conclure à dix-neuf ans. Grâce à ses réseaux, il avait réussi aux examens, rien à lui reprocher, mais Nest-ce pas le rôle dune mère de lancer son fils dans la vie ? Il navait rien demandé. Quelle le laisse donc tranquille, sauf extrême nécessité, genre accident ou guerre. Lhôpital ? Bof.
Gisèle entendit la voix de Jeanne, floue : Jules rappellerait dans dix minutes.
Gisèle Dufresne, il vous faut quelque chose ? tenta Jeanne.
Gisèle coupa court. Elle pouvait dire maintenant, en toute certitude : elle nappartenait à personne. Son fils rappellerait sil y pensait, sa belle-fille mâchait du chewing-gum, craignant sans doute dêtre enchaînée à ce mastodonte maternel. Personne, cétait la paix.
Elle voulut se mettre debout, sappuya à la paroi ; sa chaise roula, ses jambes plièrent, elle seffondra sur le carrelage. Le flacon roula, le sac précieux souvrit, la chapka vint se poser sous la joue de Gisèle, comme un oreiller doux.
Putain de ! sexclama le clochard, courant la relever. Discrètement, il glissa le portefeuille de Gisèle dans sa poche, et lui subtilisa la bague dambre à lannulaire.
Cet homme, quelque chose en lui Un visage dautrefois ? Impossible de dire.
Elle ne sentait plus rien, respirait rauque, tête de côté, dans le bourdonnement : « Restez du côté droit restez du côté droit »
Gisèle allait dhabitude au bureau en voiture ; elle ne conduisait pas, prétextant la concentration, les panneaux, les autres Il lui fallait dominer la logistique, lire, observer. Son chauffeur, Raymond Girard, toujours à 7h30, portière ouverte pour la Dame de Pierre, manteau redressé, musique classique, départ. Jamais de conflit, Raymond profitait, médicaments pour sa femme, places de vacances, produits fins, primes, bonus Oui, parfois, urgence à Bordeaux ou à Strasbourg pour des vitrages défectueux ; Raymond la conduisait nuitamment, elle sexcusait toujours de le tirer du lit, contrat ou pas.
Ce jour-là, Raymond est resté en bas : accident, le camion-poubelle a pulvérisé son pare-choc.
Gisèle, prenons un taxi ! Belle galère geignait Raymond.
Non, le métro suffira, répondit calmement Gisèle, recouvrant son bonnet, bien que déjà fragile. Laccident lavait secouée ? Oui, mais tout glissait sur le granit de son être ; la vie, avec ses euros, se réglait. Gère ta bagnole, vois-moi après, il faudra la réparer.
Elle enfla sur le trottoir, nuage dautomne allant vers le métro. Les passants lui cédaient le pas, impressionnés. Avec sa carrure, elle aurait fait un colosse parfait au cinéma elle le sentait !
Dans le métro étouffant, des flux et reflux de corps, débit dordres mécaniques. « Restez à droite restez à droite » Dans le tunnel de la correspondance à Châtelet, Gisèle, elle aussi, se tenait droite côté mur, évitant la marée étudiante. Tout le monde, tout, fuyait ailleurs.
Désormais, la journée touchait à sa fin. Après les piqûres, examens, bip étourdissants, on la déposa dans une chambre, à grand peine sur le lit, assoupie, sous les draps tout frais. Elle entendait encore, obsessionnelle, la voix intérieure : « Tiens bon Tiens bon »
La chambre, au troisième étage, sentait étrange mélange de parfum, médicaments, sarrasin et biscuits à la vanille. Gisèle aimait les biscuits, mais sen privait.
Pas vue la circulation sur lavenue, les phares multicolores, comme une guirlande de Noël
Comme ce soir-là, où elle acheta, à la Samaritaine, une guirlande pour Jules et lemmena le chercher à la maternelle. Lenfant attendait seul, assis sur le banc du vestiaire, tandis que la maîtresse mettait son manteau.
Eh bien, Jules, on vient te chercher ! Tu vois, tout sarrange ! déclara-t-elle, voix assurée.
Jules se releva, essuya vite ses larmes du revers de la manche, enfila sa combinaison rouge, rubans réfléchissants. Il sen moquait, faisait semblant dêtre blasé des vêtements, rien que pour agacer sa mère. Il voulait se venger, mais de quoi ? Dun vrai père absent, dune mère géante, muette, qui attendait, impassible, que lenfant shabille seul, jamais daide, jamais de caresses.
Cest quoi, dans la boîte ? questionna-t-il enfin.
Une merveille, fiston ! Une guirlande pour notre sapin, regarde ça ! Ce sera du plus bel effet ! Enthousiaste, la montagne sanima, et Jules en fut presque troublé, elle pouvait avoir lair normale.
Tout le trajet, lenfant imagina le sapin illuminé. Vantard, il raconterait à lécole !
Mais, une fois chez eux, la guirlande refusa de sallumer. Maman avait menti, pas de magie. Elle remballa, remit tout en boîte.
Allons dîner ; jai du linge à repasser, coupa-t-elle.
Certes, deux jours plus tard, elle ramena la guirlande réparée, grâce à des mécanos du boulot. Mais Jules, malade, ne retourna pas à lécole tout de suite, ne sen vanta jamais.
Maintenant, une force mystérieuse, bienveillante, suspendait au-dessus des routes une immense guirlande, branchée aux cœurs humains. Les lampes clignotaient, sauf celle de Gisèle, grillée. À réparer.
La porte grinça, une infirmière menue, en blouse rose, sapprocha :
Ne bougez pas les yeux, je vais enlever le mascara ; sinon, ça pique Fermez les yeux, laissez-moi faire.
La femme, gantée, effaçait à leau le maquillage de Gisèle. Celle-ci, flottante, laissa faire.
Que cétait doux Mon Dieu, si doux ! Le coton froid sur la peau, la soignante murmurant, presque maternelle
Gisèle revit sa mère, disparue depuis si longtemps, ensevelie, Gisèle allait à sa tombe en septembre, payait des hommes pour repeindre la grille, redresser la stèle. Elle avait semé des myosotis savait-on si cétait la saison ? Elle lignorait, mais répandit ses graines dun large geste robuste.
Faut couvrir ? Y a les pigeons qui bouffent tout ! demandèrent les ouvriers. Gisèle, impassible, leur donna quelques billets de plus, repartit, sans attendre leur gravier, leur terre. Au printemps, rien sans doute ne pousserait, mais il fallait bien vivre jusque-là
Sa mère, quand elle était malade, lui passait le visage au torchon froid, pur, qui sentait le vent des montagnes.
Non, il ne faut pas Je me reposerai, me laverai seule protesta doucement Gisèle.
Laissez Il faut dormir, et refaire vos forces. Voilà, cest mieux. Encore un peu Regardez, les yeux brillent. Laissez-moi libérer vos cheveux.
Linfirmière souleva la tête massive de la patiente assommée, ôta les épingles.
Je paierai Gisèle chercha son sac. Mon portefeuille disparu
Elle sanglota. Cétait la deuxième fois de sa vie quon la volait. La première, cétait sur lescalator du métro. Un homme trop près, elle ne s’était même pas retournée. Dehors, au kiosque, elle découvrit le sac tailladé, son portefeuille volé, la photo de Jules, une pièce de centime offerte jadis par un collègue et une liste de courses, disparus.
Elle sétait assise, pleurant massif rocher, têtes larges, grosses mains, mais pleurant denfant.
Quelle peine balbutiait-elle. Non pour largent, il y en avait peu. Pour le sac. Son premier achat de femme digne, pas honteux aux réunions. Portefeuille bleu nuit, en cuir de veau. Elle sen était tant réjouie Il fallait réparer, il resterait une cicatrice, sur le cuir comme en elle.
Maintenant, cétait reparti. Volée, trahie, probablement par ce type croisé aux urgences.
Je nai besoin de rien. Reposez-vous, japporte le tensiomètre. Chut chut
Linfirmière disparut, revint. Le brassard serra son bras, alentours on soupira, et Gisèle sombra dans le sommeil, chaud, visqueux, comme toffee.
Jules, lui, avait oublié sa mère à la sortie de la douche. Jeanne avait appelé, mais Gisèle ne décrochait plus.
Il se passe quelque chose, Jules. Faut chercher. Appelle lentreprise, ordonnait-elle.
Maman a toujours tout sous contrôle. Si ça va mal, je suis sûr quelle a une chambre en réa réservée, et sa propre ambulance. Lâche-moi, Jeanne.
Il écarta sa femme, se planta devant son écran plat, lumineux, où un match de foot défilait. Il mimait, sous la table, les tacles et frappes.
Sacré écran ! Merci Maman ! Guillaume tapota sa cuisse, avala une gorgée de Kronenbourg, enfournant du cacahuète.
Jeanne, frottant son épaule, regagna la chambre, recomposa le numéro de Gisèle.
Inexplicablement, elles étaient, elle et sa belle-mère, comme deux astres étrangers. Pas de disputes, pas de tendresse.
Gisèle ne savait pas, ou ne voulait pas, aimer autrement quen actes. Fenêtres neuves (pas question pour le fils dune vitrière de souffrir de courant dair !), carrelage, voiture, abonnement de sport pour Jeanne, produits bio, beaux tissus. Pas dimpositions juste des invitations, des achats concertés au meilleur endroit.
Jeanne dabord rebutée, résolut déconomiser, au cas où il faudrait un jour « rendre ». Gisèle aimait ainsi, sans apprendre dautre manière. Pour Jules : jouets, clubs, meuble, rollers, magnétophone, vacances toujours du bon, même en camp, elle allait le voir dès quelle pouvait. Il fallait réparer le chauffage à la maternelle ? Gisèle recrutait, hurlait sur les plombiers, parfois même soudait elle-même, ce qui la rendait légendaire. Besoin dune piscine à lécole ? Elle négociait, trouvait. Pourquoi ? Elle voulait tout offrir à son fils, ce quon lui avait refusé à elle.
Quand il annonça son mariage, Gisèle fut prise au dépourvu, croyant lui acheter encore des petites voitures. La noce, choix des jeunes, mais restaurant chic, robe selon le vœu de Jeanne mais toujours de qualité.
Jeanne avait tenté de se rapprocher, mais Gisèle, montagne de granit, ninvitait pas la tendresse. Travail, réunions, plans et procès elle sétait accrochée, inlassable, incapable de faire autrement.
Un jour, Jeanne eut quelquun à lautre bout du fil. On lui dit dattendre la visite le lendemain, dapporter des habits confortables à Gisèle, car la chambre était fraîche.
Jules, effondré sur le canapé, pianotait ; Jeanne, résolue, prit les clés de lappartement maternel, sortit en douce.
Gisèle, au petit matin, sentit bruisser les tasses dans la chambre. Quelquun éternua.
Dufresne, cest vous ? demande un soignant.
Gisèle tenta de se coiffer, sans force.
Oui, cest moi.
Assise, chemise entrouverte sur de la dentelle fine elle nachetait que du raffiné, mais à sa taille, rare, il fallait commander de Belgique ou dItalie.
Les voisines, discrètes, tout à fait son âge, chuchotaient, dormaient. Lune, Élodie, croquait sans arrêt quelque chose : du biscuit.
Des biscuits à la vanille ? Mais cest mauvais sec ! Il faut boire du thé ou de leau, sinon
Cest les nerfs. Excusez. Mon mari, à un autre étage, AVC Je ne peux marrêter de grignoter.
Mais le thé nest pas du trop ! Où puis-je en avoir ? La grande Gisèle, majestueuse dans ses pantoufles, traversa la salle, alla à la cuisine.
Rien ne lui échappait : les carreaux décollés, lappareillage obsolète, et surtout, les fenêtres. De vraies fenêtres, propres, larges, il suffisait dun réglage elle avait son technicien, il viendrait
Et la voilà qui rapporte une tasse pleine, brûlante, à Élodie.
Buvez, Élodie. Je ne sais pas vos goûts, le sucre Mais il faut boire !
La voisine hocha la tête, bue avidement.
Vous êtes une femme formidable ! puis, brusquement, Élodie désigna lentrée : une jeune femme agitait la main.
Gisèle reconnut Jeanne, chargée de sacs, drôle, bleu de visite, chaussures gainées de chaussons jetables.
Bonjour. Je vous appelle, je vous appelle Je viens pour Mme Dufresne, Jeanne posa les sacs près des pantoufles en sexcusant. Élodie, complice, détourna les yeux.
Jeanne, il ne fallait pas murmura Gisèle, gênée.
Oh que si ! Tenez. Pyjama, peignoir, pull bien chaud, trousse hygiène, douceurs, tout de vos boutiques favorites, thé, café Pas de draps, désolée, mes bras manquent.
Gisèle, montagne humaine, sentit ses cheveux ébouriffés trembler. Elle aussi. La poitrine agitait le pyjama hospitalier.
Allons, Tatie, ne faites pas ça ! Allez vous changer, je vois le médecin !
Jeanne fila, Gisèle resta, contemplant le lit, les sacs, le peignoir.
Ses jours reprenaient forme, collés lun à lautre, alors quavant, cétait marcher sur des tessons blessants. Voilà pourquoi il fallait toujours se contrôler, pour ne pas sentir à quel point les éclats senfonçaient profond.
Barin ne laissait jamais personne approcher, pas même Jeanne. Et pourtant, elle était là, bienveillante Largent ? Peut-être, mais bon, cétait agréable. Deux appels de Jules, Gisèle ne répondit pas, ne sachant quoi dire.
Jeanne revint, sassit, tournant son alliance. Elle ne dirait pour linstant rien à propos du divorce.
La nuit, Gisèle tourna le dos au mur et pleura, sans savoir pourquoi.
Le lendemain, on lui remit portefeuille et bague.
On vous a volée, là-bas, à lentrée. Voici, dit un fonctionnaire.
Et lhomme ? demanda-t-elle.
Rien. Il nest plus vivant. Crise. Cétait Bernard Cabanel, précisa-t-on.
Gisèle se rappela alors : Bernard Cabanel, meilleur sportif du club, promesse du javelot. Jadis, il caressait le dos de Gisèle, lui jurait quelle était la plus belle. Il mentait, elle croyait. Il était mort. Elle, restait à vivre.
Et non, elle nétait pas de pierre, mais vivante, seulement, la respiration libre lui échappait depuis longtemps.
Mais à présent, tout allait changer. Elle avait Katia, Élodie, Jeanne, la folle mais précieuse, du travail, des projets, le printemps, des myosotis à planter, mille soucis quotidiens que personne naurait su régler sauf elle. Et même un petit-fils, déjà présent sur une échographie.
Tu sais, Jeanne, nattends rien de lui. Aime-le, dis-le-lui. Moi, je nai jamais osé, maintenant je le regrette, souffla un soir Gisèle. Il faut aimer quelquun, sinon, on se pétrifie.
Jeanne acquiesça. Non, Gisèle Dufresne nétait pas de pierre, mais fragile, immense et tendre, une colline aux tempes grises qui, autrefois, était venue au monde en hurlant, saluant la vie.






