La canicule. Éloïse
Il y a bien des années, François et Delphine se sont mariés, seulement deux ans après leur première rencontre.
Ils avaient avancé vers leur bonheur à petits pas, presque sur la pointe des pieds, pesant soigneusement chaque geste, chaque mot. Cela sexpliquait : tous deux avaient vécu assez pour savoir combien les sentiments peuvent être trompeurs et que lamour véritable ne soffre pas dun coup, ni pour toujours. Ils cherchaient à démêler ce qui leur avait été offert, enfin, après toutes les épreuves. Pourraient-ils se fier à ce nouveau sentiment, né sur les cendres de douleurs passées?
Madeleine, la mère de François, préférait aussi le silence. Elle craignait de briser le bonheur retrouvé de son fils, quelle ne reconnaissait presque plus : il avait retrouvé de lallant, une lumière inédite dans le regard ; il se préparait pour ses rendez-vous avec Delphine comme sil partait à la mairie sur-le-champ.
François avait présenté Delphine très vite à sa mère. Madeleine, dun naturel prudent, la considéra avec attention, craignant de retrouver quelque chose dAngélique chez elle, lamour précédent de François, mais il ny avait rien de tout cela en Delphine. Dailleurs, Delphine refusa catégoriquement de sinstaller chez son fiancé.
Non, François. Ce nest pas nécessaire. Louise, qui ma tant aidée et que jestime, ne comprendrait pas cela. Elle est malade, elle a besoin de moi. Restons patients. Pourquoi vouloir précipiter les choses?
François accepta à contrecœur, mais cela ne fut jamais un obstacle à leur histoire. Leur amour grandissait, rallongeant le temps précieux des fiançailles, leur permettant de vraiment se découvrir.
Ce ne fut que peu avant leur mariage que Delphine sinstalla, contrainte par les circonstances, chez Madeleine, car un malheur sétait abattu sur elle.
Louise sétait éteinte.
Le cœur fragile, elle souffrait depuis longtemps. Delphine laccompagnait chez les médecins, la déchargeait des tâches du quotidien, lassistait comme elle pouvait mais ce nétait quun répit. Un jour dété, rentrant du travail, Delphine trouva Louise assise dans sa tonnelle préférée, serrant une lettre de son petit-fils dans les mains. Elle ne comprit pas tout de suite, appela Louise une fois, deux fois ; et ce nest quen sapprochant quelle comprit Louise ne respirait plus.
Les secours ne purent rien faire. Elle nétait plus.
Après avoir appelé François et les fils de Louise, Delphine resta longtemps, assise près de la tonnelle, se remémorant leur vie commune: leurs promenades vespérales jusquà la Seine, la préparation des confitures dans la minuscule cuisine dété, les chansons chantées ensemble Louise lavait accueillie sans question, ni curiosité alors quelle avait tant besoin dune main tendue.
Merci, murmurait-elle, encore et encore, rendant hommage à celle qui lavait réchauffée le premier jour.
Les enfants de Louise arrivèrent le lendemain avec leurs familles. Laîné, après avoir réglé les affaires nécessaires, sentretint avec Delphine à lécart.
Maman voulait quune part de la maison te revienne. Pour que tu vives ici et que tu prennes soin de la maison, nous nen avons pas lintention Il y a un testament. Mon frère et moi ne nous y opposons pas. Sans toi, maman aurait été seule. Nous ten sommes tous reconnaissants.
Non, refusa doucement Delphine, cest votre maison. Jy veillerai si vous le désirez, mais lhéritage vous revient. Votre mère vous aimait tant!
Je le sais
Laccord fut ainsi conclu. Plus tard, Delphine trouva des locataires pour la maison et resta en bons termes avec la famille de Louise, quelle voyait parfois lors des vacances dété.
Quelque temps après son mariage, Delphine fut hospitalisée. Cest lune des belles-filles de Louise qui laida, apportant soutien et conseils.
Grossesse extra-utérine. Il serait temps de penser à votre santé! Le médecin gronda affectueusement Delphine. Vous avez eu de la chance davoir de la famille près de vous.
Cétait ma belle-mère. Mais, oui, une maman
Bien. Et vous avez déjà eu dautres problèmes?
Oui
Si vous souhaitez avoir des enfants, il faut envisager sérieusement dexaminer les causes de vos soucis de santé. Sinon, il ne restera que des solutions médicales pour devenir mère.
Delphine prit note. Elle ne versa aucune larme; celles-ci viendraient plus tard. Limportant était dagir, de comprendre ce qui la freinait. Elle rêvait davoir des enfants avec François. Cette idée devint presque une obsession.
Cest Madeleine qui la ramena à la raison.
Delphine, puis-je te parler? demanda-t-elle un soir, profitant de labsence de François, parti en déplacement.
Déjà, après leur mariage, François et Delphine avaient emménagé dans un petit appartement. François pouvait maintenant leur offrir cela, sa situation saméliorant de jour en jour à tel point que Madeleine pensait à investir dans une maison dhôtes.
Les parents de Delphine voulaient également aider, mais François sy opposait fermement.
Chérie, laisse, on va se débrouiller. Et jaime tes parents, mais je veux offrir un foyer à ma femme par mes propres moyens.
Delphine ninsista pas, transmit le message à son père, qui serra la main de son gendre.
Bravo, mon gars! Ta mère peut être fière!
Madeleine partageait lavis de son fils. Comme elle approuva aussi leur désir de ne pas tarder à fonder une famille.
Mais en voyant linquiétude renaître dans le regard de son fils, et sa belle-fille courir les gynécologues, Madeleine décida dintervenir, effrayée pour la jeune famille.
Delphine, tu me pardonnes si je commets une maladresse? Tu es intelligente, tu comprends que je veux votre bonheur. Dis-moi, quest-ce qui ne va pas? Je te sens si malheureuse!
Rien ne fonctionne, maman Si je ne peux pas avoir denfants, François devra refaire sa vie. Je ne supporterai pas de lui enlever tout espoir, toute joie.
Tu te trompes, Delphine. Tu ne sais pas combien tu as changé la vie de François. Tu las ramené à la vie! Et les enfants, cest un bonheur immense, mais pas tout. Crois-moi! Je ne tai jamais raconté, mais François nest pas venu tout de suite. Nous lavons tant espéré, tant prié, mais rien Jai cru que mon mari ne restait que pour lespoir dun héritier. Jai douté, et il ne me la pas pardonné. Presque une année, nous avons vécu séparés, malheureux, chacun de notre côté. Puis nous avons compris notre bêtise : un couple, ce nest pas seulement lespoir de procréer. Cest bien plus! François ressemble beaucoup à son père Tu saisis ce que je veux dire?
Je crois, oui
Alors, ne gâche pas votre bonheur! Vous avez redonné un sens à vos vies. Protégez-le. Lamour supporte tout, à condition de lui en laisser la chance.
Mais comment as-tu fini par devenir maman? na pu sempêcher de demander Delphine.
Ah, si je le savais! rit Madeleine en essuyant une larme. Tu ne me croiras pas, mais jai passé de longs mois sans savoir que jétais enceinte. Je croyais juste être dérangée Nous avions fini par accepter notre sort et voilà que la vie nous a surpris!
Pourvu que le destin me réserve une aussi belle surprise soupira Delphine.
Et si tu appelais la belle-fille de Louise? Elle est un excellent médecin, non? Peut-être peut-elle taider?
Delphine écarquilla les yeux, frappée dévidence.
Comment ai-je pu loublier? Bien sûr!
Une semaine plus tard, elle partait pour Bordeaux pour des examens. On ly attendait.
Et un an plus tard, des jumeaux venaient au monde.
Le bonheur entra sans bruit dans la maison de Delphine et François, décidé à ne plus jamais la quitter.
Peu après, Delphine devint aussi maman dune adorable petite fille, quils adoptèrent, conscients quils ne pourraient plus avoir denfants naturellement. La décision mûrit lentement. Elle arriva à eux comme un nouveau cadeau du destin, quand une ancienne camarade de François, devenue mère, tomba gravement malade. Cest Arnaud, un ami, qui vint porter la nouvelle.
Pauvre Marie On recueille de largent pour lenvoyer à Paris, espérons quon puisse laider Tout le monde a participé.
Entendu Je vais faire un virement tout de suite.
La somme que François versa était importante. Dès que possible, la jeune maman partit à Paris, accompagnée de Madeleine. Malheureusement, les médecins ne purent que soulager ses derniers jours et lui donner le temps dassurer lavenir de sa fille.
Marie demanda à ce que sa petite soit confiée à Delphine et François. Ils ne refusèrent pas.
Cest ainsi quils eurent une fille de plus.
Dans leur petit appartement parisien, la place vint vite à manquer. Les enfants grandissaient, il fallait songer à sagrandir.
Cest encore Madeleine qui suggéra :
François, vous avez les économies prévues pour la maison dhôtes. Achetez un grand appartement.
Maman, et ton rêve?
Mon rêve, les voilà! Madeleine embrassa sa petite-fille et désigna les jumeaux. Je veux les voir grandir, vous aider. Achetez, je me charge des enfants, tu aideras François avec les commerces.
Cest ainsi quils trouvèrent un vaste appartement, lumineux, où les enfants couraient en criant, jouant à faire de lécho sous les rires de Delphine.
On le prend! déclara François, le bonheur dans la voix.
Le seul point noir fut apparu sous la forme dÉloïse, la concierge, qui estima devoir surveiller cette nombreuse famille, persuadée que tout grand foyer cache forcément des problèmes.
Ils ont toujours du monde chez eux! Les enfants pieds nus dehors! Jai vu la petite endormie en plein après-midi Non, vraiment, cest louche tout ça!
Tu dramatises, Éloïse! Les enfants peuvent courir sans chaussures par ce temps! Ils jouent, ils samusent. Et puis, ils reçoivent du monde, cest tout.
Pendant que vous tergiversez, les enfants peuvent être en danger! On croit tout savoir, mais il y a toujours des secrets derrière les portes closes! Je ny crois pas, à ce bonheur parfait. Il y a forcément un drame caché. La vie, cest comme ça!
Éloïse ne lâcha pas prise. Elle, élevée à la dure par une mère rigide au possible, avait reçu léducation la plus sévère. Debout la nuit sur les genoux, la punition ordinaire Les manches longues cachaient les bleus, et jamais elle ni ses frères nauraient parlé des châtiments domestiques. La famille, en public, était exemplaire. Mais à la première occasion, tous trois coupèrent les ponts.
Éloïse ne rapprocha jamais de ses frères, ni ne chercha à construire une nouvelle famille. La seule fois quun homme leva la chaussure sur son petit chien fragile, elle disparut avec lui et ne revint plus jamais.
Elle hérita de lappartement de sa grand-mère, elle aussi femme au tempérament dur. À sa mort, Éloïse néprouva que soulagement.
Aussi, Éloïse naimait pas les gens, se souvenant quenfant, personne nétait venu en aide à sa fratrie. Elle avait vu les bleus, les absences à lécole, mais cela ne choquait personne. Désormais, elle voulait, envers et contre tout, veiller sur ce quelle percevait comme sa communauté. La famille de Delphine et François devint sa raison dexister. Ils étaient la seule famille nombreuse de limmeuble.
Un après-midi, alors que Delphine courait après ses garçons, réalisant l’heure, elle sapprêta à rentrer vite réveiller sa fille et préparer les jumeaux pour leur activité. À la rentrée, elle les inscrirait à lécole maternelle du quartier, mais pour linstant, ils fréquentaient le centre de loisirs et la section football.
Éloïse lattendait près de la porte.
Encore pieds nus sur le palier! Vous ne pouvez pas acheter de vraies chaussures à vos garçons?
Delphine souriait. Les crampons que portaient ses fils coûtaient plus cher que la plupart des baskets pour adultes. Mais François insistait : jamais déconomie sur les baskets, vue leur passion du football et les risques de blessures.
Tu te moques de moi? Cest grave, tu sais! Les enfants doivent être nourris, chaussés, surveillés
Éloïse séchauffait contre le calme et le sourire de Delphine.
Maman, donne de leau à la dame!
Les jumeaux sortirent une bouteille deau, mais Éloïse vacilla soudain. Un malaise, les sons se brouillèrent, elle aurait pu sécrouler si Delphine ne lavait soutenue.
Les secours arrivèrent vite et Éloïse fut hospitalisée. Delphine, laissant les enfants à Madeleine, accourut à son chevet.
Que mest-il arrivé? Éloïse tenta de parler, mais sa langue lui échappait, sa voix déformée.
Doucement Vous avez fait un AVC. Mais les médecins sont intervenus à temps. Cest cette chaleur Ne vous inquiétez pas. Reposez-vous, je veille sur vous.
Delphine tint parole, prenant soin dÉloïse, que chacun savait parfaitement isolée, sans famille ni ami.
Mais pourquoi?
Parce quil nest pas bon dêtre seul. Je le sais trop bien.
Comment?
Jai connu la solitude. Mauvaise compagne. Mais pour vous, tout cela est fini. Maintenant, vous faites partie de la famille.
Crois-tu vraiment?
Vous vous êtes souciée de moi, cest mon tour maintenant.
Delphine feignit dignorer les larmes dÉloïse. Depuis son hospitalisation, jamais elle navait revu cette dureté dans les yeux de la concierge. Elle nétait plus quune vieille dame seule, qui aurait pu avoir, elle aussi, famille et petits-enfants, mais navait que son rôle de gardienne et un jardinet où fleurissaient les plus belles roses que Delphine ait vues. Et quelquun qui fait pousser de si beaux rosiers ne peut pas avoir lâme noire, en était-elle certaine.
Deux ans passèrent.
Oh, Delphine! soupirait Éloïse, installée sur le banc de la cour de jeux. Comment fais-tu avec eux? Ta fille est dun calme extraordinaire et tes garçons, de vrais diables!
Attends de voir avec Arnaud: il en a quatre! Sa femme prie pour que le cinquième ne soit pas un garçon.
Ils savent qui cest?
Non, encore un mystère! rit Delphine. Arnaud dit quil accepte tous les miracles.
Quelle chaleur, mon Dieu! Éloïse sévente, regarde Delphine. Dis-moi, tu es heureuse?
Delphine sabsorba dans sa réflexion.
Quest-ce qui fait le bonheur? Avoir ses proches près de soi? Cétait le cas. La santé? Oui, aussi. Voir ses enfants grandir dans la joie? Elle et François y parvenaient. Donc, sans lombre dun doute, elle était heureuse.
Oui.
Delphine sourit et, une fois de plus, Éloïse fut étonnée de voir comment ce simple éclat pouvait transformer le monde alentour.
Même la lourde chaleur de Paris paraissait salléger, emportée par un souffle dair frais renouveléLe jour diminua doucement, jetant sur la cour une lumière dorée. Aux fenêtres de limmeuble, des silhouettes sattardaient comme pour savourer un instant de calme que seuls les soirs dété savent offrir après la canicule.
Les garçons revinrent en courant vers Delphine, lancèrent un ballon sous le banc dÉloïse, éclatant de rire, les joues rouges et les yeux brillants de vie.
François apparut sur le seuil, essuyant ses mains sur un torchon.
Le dîner est prêt! On attend plus que vous!
Delphine fit signe à Éloïse, lui tendant le bras pour laider à se lever, comme à une vieille amie. Les jumeaux la prirent par la main, la guidant avec une tendresse désarmante.
Dans lascenseur, leur petit monde se pressait, les enfants racontant pêle-mêle leurs exploits, la petite collée à Delphine, et Éloïse au milieu deux, lair un peu perdue mais un sourire secret flottant sur ses lèvres.
Devant la porte grande ouverte, le parfum du gratin embaumait le couloir. Madeleine apportait les carafes, Arnaud et sa famille frappaient aux volets, la table était dressée pour les amis, les cousins, même pour ceux qui viendraient sans prévenir.
Ce soir-là, il y avait trop de rires, trop de voix. Personne ne pensa aux regrets, ni à la solitude seulement à la chance davoir trouvé, après tant de détours, un port où jeter lancre. Dans la lumière chaude de la salle à manger, on croyait presque entendre Louise chanter à la cuisine, quelque part hors du temps.
Le bonheur navait rien de tapageur. Il sinstallait simplement, là où lamour savait le reconnaître.
Éloïse, les yeux embués, leva son verre au milieu de la tablée.
À la famille, la vraie, celle quon choisit.
Les verres tintèrent, les enfants applaudirent, et Delphine, le cœur débordant, sut quaucune épreuve, aucune canicule ne viendrait jamais dessécher ce quils avaient patiemment semé: un bonheur robuste, têtu, qui, chaque jour, faisait refleurir la vie.







