Je mappelle Antoine, jai quarante-huit ans et pendant un an et demi, jai partagé ma vie avec Philippe, cinquante-quatre ans. Nous nous étions rencontrés sur un site de rencontres, comme tant dautres aujourdhui. Le début avait tout du conte de fées moderne : un premier rendez-vous réconfortant dans un petit café de la rue de Lappe, et, pour mon anniversaire, lors de notre troisième rencontre, il mavait apporté un gâteau personnalisé sur lequel était écrit : « Pour Sandrine de la part de celui qui est heureux quelle existe. » Nous ne nous connaissions alors que depuis trois petites semaines.
Philippe donnait limage dun homme généreux, mais sans jamais en faire trop. Il lui arrivait de moffrir des fleurs sans raison particulière. Il memmenait à la campagne, du côté de Fontainebleau, pour changer dair et respirer un peu. Un dimanche, il ma réparé un robinet dans la salle de bain, et ensuite il a payé les travaux de peinture chez ma mère à Orléans. Il tenait sa propre boutique de réparation dappareils ménagers, vivait seul dans le 13e arrondissement.
Tu es ma famille, Sandrine, ma-t-il dit un jour, vers notre huitième mois ensemble. Mon fils est adulte et vit loin avec sa mère. Il ne me reste que toi.
Jy ai cru, comment ne pas croire un homme qui ne se contente pas de mots tendres, mais qui offre des gâteaux dédicacés et bricole chez vous sans rechigner ?
Trois semaines de silence : lart du désaveu sans drame
Quand on ma hospitalisé, je nai pas été déçue tout de suite. Je comprenais : Philippe avait son atelier, des clients à satisfaire, le travail à la chaîne. La première semaine, jai accepté la situation. Mais à la seconde semaine sest installée linquiétude. Au bout de trois semaines, jai compris : il ne viendrait pas me voir.
Dans ma chambre, il y avait Madame Moreau, la soixantaine, cheveux dun gris doux. Tous les samedis, son mari lui apportait un bouquet de pivoines. Un jour, elle ma demandé :
Sandrine, quand donc votre compagnon viendra-t-il ? Je ne lai jamais rencontré.
Il travaille beaucoup, ai-je répondu.
Elle a baissé ses lunettes, ma regardée et a dit calmement :
On a tous du travail, ma chère. Mon Raymond aussi. Pourtant, même avec son lumbago, il fait le trajet en bus et en métro jusquà la Pitié-Salpêtrière. Parce que pour lui, il nest pas « possible » de ne pas venir. Pas « il veut venir » il ne peut pas ne pas venir. Si un homme peut ne pas venir, il peut aussi, un jour, ne pas rester.
Cette phrase, je lai gardée tout au fond de moi. Elle était plus juste que nimporte quelle phrase de psy.
On ma laissée sortir un mercredi. Le soir, Philippe mappelle enfin.
Sandrinette, tu es de retour ? Viens, samedi, on se pose un peu tous les deux.
Samedi. Dans trois jours. Je venais de subir une opération, tout juste rentrée chez moi, et il proposait une rencontre comme on propose une séance de cinéma.
Non, Philippe. Ce soir.
Il a débarqué deux heures plus tard, un bouquet en main, des clémentines et lair penaud. Nous nous sommes installés à la table de la cuisine. Je suis vite allée droit au but :
Pourquoi nes-tu pas venu une seule fois ?
Jai appelé tous les jours pourtant, ma-t-il répondu.
Oui, tu as appelé. Mais en vingt-et-un jours, tu nas jamais pris la peine de venir. Javais des points, de la fièvre, jétais épuisée. Jespérais. Et toi, tu appelais le soir. Cest tout.
Je voulais vraiment passer. Mais à latelier, jétais débordé : deux grosses commandes, un employé a démissionné, jai tout assumé seul. Je nai simplement pas trouvé le temps.
Pas une heure en trois semaines ? Lhôpital ferme à vingt heures, il y a trente minutes de voiture. Une heure sur vingt-et-un jours ?
Sandrine, tu ne sais pas dans quel état jétais. Je minquiétais pour toi, vraiment. Mais jai pas pu laisser tomber latelier.
Tu nas pas pu ou tu ne las pas voulu ?
Il sest tu. Et dans ce silence, jai enfin perçu la vérité que je refusais de voir : pour lui, « se faire du souci » et « être là » étaient deux réalités bien distinctes. La première lui servait toujours dexcuse pour la seconde.
Tu sais, Sandrine, a-t-il murmuré à voix basse, jai jamais su gérer les hôpitaux. Rester auprès dun lit, regarder la perfusion, les visages pâles ça me bouleverse. Jai perdu ma mère à lhôpital, jai mis trois ans avant de pouvoir mettre le pied dans une clinique. À chaque fois que je me suis décidé à venir, jai remis au lendemain. Et ainsi les jours ont filé sans que je men rende compte.
Cétait cette phrase qui ma anesthésié le cœur : ce nétait pas quil nen avait pas envie, ni quil ne maimait pas, ni quil navait pas de temps. Il ne savait pas être là quand ça va mal.
Philippe, tu as été à mes côtés tant que tout allait bien : les sorties, les gâteaux, les escapades. Pour bricoler ou rendre service à ma mère, il y avait toujours quelquun. Mais quand jai vraiment eu besoin de toi, tu nétais pas là. Appeler, ce nest pas la même chose que venir. Sinquiéter, ce nest pas « être là ».
Jai tort, je le sais.
Tu nas pas tort, Philippe. Tu es comme ça, cest tout. Ce nest pas une faute. Une faute, on la répare. Un caractère, on vit avec.
Le bouquet dun autre
Ce soir-là, il est reparti. Je suis resté seul dans la cuisine, pensant à Madame Moreau et à ses bouquets. Trois changements de bus, un dos cassé, mais chaque samedi, les pivoines arrivaient. Raymond ne disait jamais « tu es ma famille ». Il venait, cest tout. Parce quil ne pouvait pas ne pas venir.
Philippe, lui, a pu. Tous les jours, pendant vingt et un jours daffilée.
Une semaine plus tard, il ma envoyé un long message. Des excuses, la promesse de changer et de lamour mêlé dangoisse. Jai tout lu jusquau bout et, pour la première fois, je nai rien ressenti.
Parce que des mots sans actes, cest comme des rideaux sans fenêtre : ça fait joli mais on nhabite pas là.
Je nai pas répondu. Sans amertume ni vengeance. Javais enfin compris : jai besoin dun homme qui vient, pas dun homme qui se limite à des appels. Celui qui ouvre la porte de la chambre, pas celui qui compose mon numéro à 20h « comme dhabitude ». Celui pour qui venir est un réflexe, pas un calcul.
La cicatrice a fini par se refermer. Ma mère trouve même que jai meilleure mine quavant lopération. Peut-être parce quon a fini par menlever ce qui était de trop, pas seulement dans mon ventre.
Mais je veux poser la question, celle, jen suis sûr, que beaucoup se posent.
Mesdames, cela vous est-il déjà arrivé ? Quun homme sinquiète à distance, téléphone, envoie des messages, mais ne vienne pas quand il le fallait ? Avez-vous pu pardonner, ou êtes-vous parties ?
Messieurs, soyez honnêtes vous êtes plutôt de ceux qui « ne peuvent pas ne pas venir », ou de ceux qui se contentent dappeler, prétextant lhabitude, au lieu dembarquer dans la voiture ?
« Je ne sais pas être là quand ça va mal » : est-ce une explication ou une condamnation pour un couple ?
Aujourdhui, je sais ce que je veux : un homme pour qui, quand cest dur, cest impossible de rester absent. Voilà ma leçon.







