Sa place
Maman, mais enfin ! Quest-ce que tu fais ? Céline était au bord des larmes, constatant impuissante comment sa mère balançait allègrement ses quelques affaires hors de larmoire. Sa robe rouge à pois, sa préférée, fut jetée à terre sans la moindre considération, aussitôt happée par son petit frère Paul, assis en tailleur par terre. Paul attrapa la ceinture du vêtement et la glissa dans sa bouche, ravi Non, Paul, pas ça ! Rends-moi ma robe, sil te plaît !
Oh, arrête de pleurnicher pour un bout de tissu ! répondit Brigitte, la mère, envoyant valser le jean de Céline avec un mouvement sec avant de claquer les portes de larmoire. Allez, prends tes cliques et tes claques, et que je ne te voie plus ici !
Mais enfin maman, tu rêves ! Je vais où, à cette heure-ci ? Tu ne vas quand même pas me foutre dehors maintenant ?
Je fais bien ce quil me plaît, ici, cest chez moi ! Et toi, tas rien à faire là !
Sérieusement ? Et moi, je ne suis pas chez moi ici ?
Non, ma jolie, tu nas rien ici de toute façon. Brigitte prit son fils dans les bras et lui essuya le nez avec le bas de la robe de Céline. Rien du tout ! Et arrête de me saouler ! À peine jessaye de reconstruire quelque chose dans ma vie que tu veux tout gâcher ? Ça suffit !
Mais je ne gâche rien, quest-ce que tu me racontes ?!
Cest à qui que tu fais du charme devant Bernard, hum ? Cest pas toi peut-être ?
Maman ! cria Céline, si fort que Paul en sursauta et éclata en pleurs. Mais tu es complètement à côté de la plaque, tu tentends parler ?!
Je suis très lucide, oui ! Et maintenant, basta ! Dans cinq minutes, tu nes plus là, cest compris ?
Brigitte donna un coup de pied dans la porte et sortit comme une furie, laissant Céline planter là, hébétée, tentant de rassembler ses esprits elle venait vraiment de se faire virer de chez elle ? Son cerveau beuguait. Céline se serra la tête entre les mains, cherchant, désespérée, une idée, nimporte laquelle, pour avancer. Mais les pensées séparpillaient, incapables de sarticuler. Derrière la porte, Paul redoubla de cris. Machinalement, Céline voulut aller le consoler : cétait devenu son job, calmer, occuper, détourner coûte que coûte son frère, juste pour quil arrête dhurler Bernard, le nouveau mec de sa mère, ne supportait pas les pleurs et tout ce qui concernait lenfant lui tapait sur les nerfs. Céline navait jamais trop saisi ce qui clochait chez sa mère depuis son remariage. Elle, qui avait été élevée entourée dattention et damour, ne comprenait plus cette femme qui fuyait en confiant Paul à sa fille avant daller retrouver son mari.
Débrouille-toi ! Tes grande maintenant, rends-toi utile au moins !
Grande Hier encore elle était la petite princesse de Papa et Maman, et ce matin voilà quelle était devenue une étrangère, comme lappelait désormais Brigitte. Depuis deux ans, tout était allé trop vite pour Céline, qui courait après les événements, impuissante.
Dabord, cest son père qui est parti, victime dune crise cardiaque. Absurde, surtout quil aurait suffi quune seule personne sarrête ce matin-là à la station de bus pour laider Cinquante ans à peine, bien habillé, rien du clochard, mais il est resté par terre, aux yeux de tous, plus dune heure. Chacun passant à ses petites affaires pressées, sans voir, sans sarrêter. Peut-être, pensaient-ils, un pochetron, un dérangé qui roupille dans la rue, en novembre en plus Quand enfin une femme sest penchée pour vérifier, il était trop tard.
Céline se souvenait bien de la réaction de sa mère ce jour-là : figée, absente. Céline pleurait, hurlait presque pour la secouer, en vain. Pas une larme, Brigitte accompagna son mari jusquau cimetière puis senferma dans la chambre, oubliant totalement sa fille.
Ils navaient pas de famille, et les amis des parents étaient depuis longtemps devenus de vagues connaissances, absents la plupart du temps, resurgissant aux fêtes, aussitôt disparus. Céline se rappelait comme ses parents étaient fiers de leur noyau soudé « Nous, on a besoin de personne, on a juste nous ! » et cétait la devise. Petite, elle ne supportait pas la visite dinvités. À quoi bon, puisquon vivait si bien à trois ?
Cela aurait pu continuer si Céline nétait pas entrée à lécole primaire. Par un hasard arithmétique, il y avait bien plus de filles que de garçons dans la classe, et on lavait installée à côté dune noisette, une vraie tornade : Solange Moreau. Deux longues tresses noires et épaisses dont la lourdeur forçait Solange à marcher le menton levé. Céline, qui détestait ses frisettes claires jamais domptées, en était verte de jalousie. Peu importe les stratagèmes de sa mère, on la vite surnommée « le Pissenlit » dans lécole.
Céline nosa toucher les tresses que le jour où Solange, excédée, balança ses cheveux derrière elle avec rage, marmonnant :
Jen ai marre, je vais tout couper, même si ma mère hurle !
Prise dun élan, Céline toucha le flot de jais coulant sur le dossier de la chaise, glissa à voix basse :
Mais tes folle, cest trop joli !
Leur amitié démarra ainsi, fusionnelle, et la classe avait tôt fait de surnommer Solange « la Liane ». Quatrième dune famille nombreuse de Moreau une tribu installée dans une maison qui ressemblait à un patchwork, perdue dans un cul-de-sac, occupant trois lots à elle seule. Là, Céline faillit devenir sourde : un monde denfants, de vieux, de cousins, de bébés. Elle tenta délaborer un organigramme, en vain. Seule la mère de Solange, flamboyante, invitait quiconque poussait la porte à sasseoir et empiffrer jusquà devoir ramper vers la sortie, le ventre tendu à craquer. Fratrie de Solange pas un pour rattraper lautre, solidarité naturelle : le grand frère expliquait lalgèbre à tout le monde, la sœur apprenait à pâtisser, toutes les fillettes maniaient la cuisine mieux que Céline, que sa mère napprochait pas du plan de travail « plus tard, cest trop tôt ».
Au fil du temps, Céline réalisa que la famille, les copains, cétait loin dêtre négatif. Plus tard, elle apprendrait que la réalité pouvait être tout autre, que même les proches pouvaient devenir étrangers, mais ce nétait pas dactualité : en attendant, elle admirait les montagnes de cadeaux reçus par Solange à chaque fête (anniversaires, Noël, la Saint-Glinglin). Chez les Moreau, tout était prétexte à distribution de gâteaux, rubans, dragées et nouveaux pulls.
Mais pourquoi tu reçois tout ça, ce nest même pas ton anniversaire aujourdhui ? sétonnait Céline devant Solange qui paradait devant le miroir. Solange haussait les épaules, sincère :
Il ne faut pas attendre un jour spécial pour gâter ceux quon aime ! Attends voir le Nouvel An ! Là tu verras ce que cest que des cadeaux !
Elle chantonnait et Céline ne pouvait que rire.
Sa mère, elle, nappréciait pas cette amitié envahissante. Solange la dérangeait, et découvrir sa maison aurait été définitivement rédhibitoire. Heureusement, Brigitte travaillait tard. Céline avait développé une routine : engloutir en vitesse le potage à la maison pour quon ne soupçonne rien, puis filer goûter ailleurs, où elle était reçue les bras ouverts, tutoyée, nourrie de tartes aux poires ou de confitures maison, puis initiée à lart du caramel ou de la pâte sablée.
Lorsque la famille de Solange apprit ce qui était arrivé au père de Céline, deux des grands frères se pointèrent le soir même, les poches pleines de billets, orchestrèrent toute lorganisation. Brigitte ne leva pas le petit doigt, obéissant à contrecœur. Les Moreau fixaient tout dun clin dœil, démarches administratives, paperasse, voiture, retour à la maison. Solange tenta de consoler Céline, qui sanglota tant et si bien quelles finirent dans les bras lune de lautre à pleurer dans la farine. Il fallut supplier la voisine de stocker les pâtisseries concoctées en abondance.
Le lendemain, Céline avait quasiment toute la famille Moreau à ses côtés pour gérer chaque imprévu. Brigitte restait à lécart, indifférente, mais pour Céline, cétait inoubliable.
Quand elle réclama plus tard à Solange pourquoi tant daide :
Comment faire autrement ? Tu nes pas une étrangère ! Et puis, il ny a plus dhomme chez toi. Il fallait bien quon taide.
Six mois plus tard, Solange fut « casée ». Céline tomba des nues et la noya de questions et de reproches :
Tu délires ou quoi ? Tes trop jeune ! Et tes études, alors ? Tu voulais pas devenir médecin ?
Toujours, pourquoi voudrais-je arrêter ? Papa sest arrangé avec mon futur pour que je continue, tout simple.
Mais épouser un garçon que tu connais à peine ? Tu laimes au moins ?
Solange lui lança un regard candide :
Je lai vu deux fois, alors lamour On verra. Chez nous cest comme ça : les parents choisissent, à nous de nous adapter.
Cest du Moyen-Âge, ton truc ! Et si tu ne laimes jamais, quest-ce que tu fais ?
Je ne sais pas, Céline Mes parents ne me veulent pas de mal. Sils choisissent, cest quils me veulent heureuse, non ? Ils choisiront bien.
Céline sécha. À la noce, elle eut du mal à ne pas fondre en larmes. Mais quand elle apprit que Solange partait finir sa médecine à Paris, où les parents du mari leur avaient payé un appartement, elle craqua :
Comment je vais survivre sans toi ?
Bah, viens me voir ! On trouvera une solution.
À cette période-là, Bernard, le fameux Bernard, avait fait irruption dans la vie de Brigitte, et Solange suivait lévolution de Céline, qui rentrait de moins en moins chez elle, préférant traîner à la fac ou à lhôpital, où elle commençait à bosser en extra pour éviter le huis clos familial.
Tu te traînes, on dirait que tu ne veux pas rentrer chez toi ? questionnait Solange.
Impossible davouer à sa copine ce qui se passait vraiment Bernard qui la reluquait dans la cuisine, Brigitte paranoïaque lui jetant des regards noirs, la porte de la chambre constamment verrouillée (ce qui rendait Brigitte hystérique), son petit frère que Céline devait souvent bercer la nuit entière, les crises dépuisement, les malaises sur le carrelage des vestiaires Tout ça, mieux valait se taire.
Finissant à peine ses études, Céline commença à travailler à lhôpital une bénédiction, car les gardes de nuit lui évitaient de « rentrer à la maison ».
Après avoir dit au revoir à Solange, mariée et partie, Céline rentra un soir chez elle et explosa avec sa mère. La tension était insupportable, elle ne savait plus comment désamorcer la bombe, renouer le dialogue.
Brigitte, quant à elle, nécoutait plus personne sauf elle-même. Quand la voisine du palier, venant chatouiller la joue de Paul, glissa en souriant :
Ils sont vraiment choupinets tes gosses, Brigitte. Paul, Céline, une si jolie fille ! Ton mari na vraiment pas eu de chance dêtre parti aussi tôt, il aurait été fier ! Céline, une vraie demoiselle maintenant. Elle doit bien avoir un ptit copain, non ? On ne la voit jamais avec personne, elle court partout, boulot, études Mais enfin, ta fille, faudrait quelle pense un peu à elle, hein
Pourquoi ces mots ont frappé Brigitte, mystère. Le fait est quelle mit Céline dehors, et la voilà, debout au milieu de son ancien chez-elle, fourrant des pulls en boule dans son sac, paniquée : où aller ? Où était sa place, à présent ? Un appel à Solange ? À quoi bon, elle attendait son premier bébé, ce nétait vraiment pas le moment de langoisser encore plus. Céline fit un tour dhorizon dans sa chambre, arracha une photo de son père et la glissa dans sa valise, essuya une larme. À quoi bon ressasser, elle nétait plus chez elle depuis longtemps. Sa mère pouvait mener sa nouvelle vie, elle nallait pas saccrocher.
La télévision hurlait à la cuisine, des casseroles sentrechoquaient. Céline franchit le couloir menant à la cuisine, sarrêta. Que dire de plus ? Navait-on pas déjà tout dit, tout entendu, dépassant lindéfendable ? Non, assez ! Oui, il fut un temps où sa mère laimait, mais ce temps est révolu, et Céline était désormais lintruse.
Il faisait déjà nuit dans la cour dimmeuble, et la jeune fille rentra le menton dans son écharpe. Lautomne avait pris Paris dassaut, sa fraîcheur secouant les Parisiens qui navaient pas vu lété mourir. Les contrastes étaient hilarants : certains traînaient encore en bermuda, dautres déjà boutonnés jusquau menton. Hier, Céline avait ressorti la fameuse écharpe, cadeau de Solange à Noël, et sa doudoune favorite. Elle était frileuse, pas question de retourner voir sa mère pour récupérer des fringues, non merci. La rancœur, dabord minuscule, grignotait son cœur comme un hamster, mais ce nétait pas le moment dy penser.
Larrêt de bus était désert, deux personnes traînaient, et un chien massif. Céline posa son sac sur le banc, fourra ses mains dans les poches.
Une voiture sarrêta brusquement à côté, la faisant sursauter. Méfiance, ce monde nest pas tendre la nuit.
Céline ?
Arsène !
Céline manqua de tomber dans ses bras, soulagée. Arsène Moreau, le grand frère de Solange le même qui lavait tirée daffaire en maths, le même qui avait aidé à enterrer son père.
Mais tu fiches quoi ici à cette heure, valise à la main ? Tu vas bosser ?
Non Enfin, si Je dois justement aller à lhôpital !
Toi tu mens, Céline. Quest-ce qui se passe ? Pourquoi tous ces bagages ?
Il la regardait avec tant de sollicitude que, sans comprendre, elle lui raconta tout. Sa mère, Bernard, le vide, lexil, la rue qui lattendait.
Bon. Viens, monte. On y va. , dit Arsène, impassible.
Ils roulèrent dans la nuit, silencieux. Machinalement, Céline regardait le paysage. Il faisait bon dans la voiture, et le silence faisait du bien. Elle se laissa aller, profitant des rares minutes sans stress. Et puis soudain, elle ouvrit les yeux : ils nallaient pas du tout vers lhôpital.
Arsène, on va où ? Ce nest pas la route de lhôpital !
Tu comptais dormir là-bas, toi ?
Ben oui.
Super, et après ? Et demain ? Et après-demain ?
Jen sais rien
Eh bien moi, si. Alors on file ailleurs.
Où ça ?
Chut, surprise !
Ils entrèrent dans une résidence cossue, portail en fer forgé, gardien qui laissa passer la voiture Moreau sans broncher. Arsène se gara, fit signe de le suivre.
Devant une porte du troisième étage, Arsène appela longuement. Céline commençait à simpatienter, transpercer de coups dœil son sauveur, mais il restait mutique. Enfin, la porte souvrit : Céline découvrit la plus imposante grand-mère quelle ait jamais vue.
Arsène ! Mais tu débarques comme ça, sans prévenir ?
La grand-mère nétait finalement pas si massive, cétait la fluidité de sa robe et sa stature qui la grossissaient.
Et elle, qui cest, dis voir ? Oh mais je reconnais ! La copine de Solange ! Je tai vue au mariage, non ? Allez, ma puce, on entre, on nest pas chez les inconnus ici ! Tu vas pas me faire ça !
Céline franchit le seuil : un cocon de chaleur et de marbre, avec une profusion de lustres style grandvoile façon opéra Garnier. Elle neut le temps que dun regard circulaire quArsène chuchota deux mots à loreille de sa grand-mère, qui acquiesça, puis partit, laissant Céline seule.
Quest-ce que tu fais plantée là ? Allez, entre, pose ton manteau ! On va discuter, prendre un café et tu me diras pourquoi une jolie fille comme toi se retrouve sans logis à minuit passé. Tas plus de maison, plus de mère ?
Jcrois que non Céline seffondra littéralement sur un pouf dans lentrée, et fondit en larmes, secouée de sanglots. La grand-mère la serra contre elle, caressa ses cheveux, la berça comme un enfant.
Eh ben ma chérie, le ciel ta oubliée ou quoi ? Non, pleure pas ! Tinquiète, tout va sarranger. Cest moi qui te le dis. Je connais la vie, je ten protégerai !
Elle la prit par la main :
Viens, je vais te faire un vrai café, à larménienne. Tu bois, tu oublies la misère pas pour toujours, mais assez pour respirer. Viens !
Sur une vaste cuisine immaculée, Céline buvait du café bien noir, plus amer que ses larmes. Pourtant, elle continuait. Et la grand-mère se mettait à raconter :
Appelle-moi Sona. Cest comme ça quon mappelait autrefois, quand jétais comme toi, à peine sortie de lenfance, à garder mes frères et sœurs. Ma maison était loin dici, là où mes ancêtres sont enterrés. Jy suis plus jamais retournée. Mais la douleur la plus grande nest pas celle-là
Mais alors, cest laquelle ?
La pire, cest de ne pas avoir de sépulture pour ses parents, ni pour la grande sœur. Je nai pas pu les enterrer.
Mais pourquoi donc ?
Tu connais un pogrom ? Non. Tant mieux, il ne faut jamais savoir. Cest quand on vient tarracher ta place, ta langue, ta vie Moi, jai survécu, planquée avec les petits, notre père avait préparé une cache avec une issue sur la cour, et il nous y a fourrées à la hâte. Il a bloqué la porte avec un bahut impossible à déplacer. Va savoir, la force de lamour. Noublie jamais ça : lamour dun parent, cest de soulever des montagnes. Même dévastée par le chagrin, ta mère a encore, quelque part, un bout de ça en elle. Mais la douleur, ça vrille les gens, ça les transforme tellement quils ne savent plus aimer.
Vous en parlez comme si vous laviez vécu vous-même.
Je lai vécu. Mais je ne suis pas restée seule, mes frangines et mon frère sont restés avec moi. Jai mis toutes mes forces à les élever. Solange et Arsène, cest les petits-enfants de mon frère. Voilà. Et jai dautres petits-enfants, et même des arrière-petits-enfants. Solange attends le prochain, dailleurs !
Mais pourquoi vous ne vivez pas avec eux ?
Parce que la nuit je crie, je réveillerais tout ce petit monde. Alors je préfère vivre ici, mais je les vois tous les jours. Il faut quils soient en paix, eux, quils vivent leur joie.
Et des enfants, vous nen avez jamais eu ?
Non, jamais eu loccasion, je devais sauver ceux-là avant
Elle se tut brusquement. Céline lui demanda doucement :
Vraiment ?
Enfin Pas que ça. Tu es fine, toi. Oui, il y a une autre raison.
Cest quoi ?
Jai aimé un des envahisseurs. Celui qui a, ce jour-là, détruit mon monde. Je lai sacrément aimé. Plus que mes parents, peut-être. Jaurais tout envoyé promener pour lui
Il ne ta jamais voulu
Peut-être quil aurait voulu mais il na pas su, il na rien fait. On a décidé vite, ils sont partis. Cest tout.
Vous êtes si forte.
Mais pas du tout ! Ma force, je ne lai prise que des autres, de ceux qui restaient, de ceux qui aidaient. La force, cest contagieux, tu vois ?
Peut-être
Eh ben maintenant, cest toi qui vas la transmettre à ton tour. Ici, cest ton foyer jusquà ce quun gars vienne te demander ! Et pas question de rechigner, je vais tapprendre la vie ! Comme jai fait pour Solange, pour mes sœurs. Pas question davoir honte de toi ! Tas peur, hein ? Tu as raison !
La promesse de Sona, elle la tint. Deux ans plus tard, Céline faisait la nique à Solange en cuisine, la surpassant même dans lart des petites tourtes.
Mais tu mets quoi donc dans la farce pour que ce soit meilleur ? sextasiait Solange, croquant une bouchée. Vraiment, tu vas bien au moins ?
Super, tout grâce à Mamie Sona. Sans elle
Arrête de me cirer les pompes ou jvais prendre la grosse tête ! riait Sona, surveillant sa casserole de café.
Mais enfin, je ne mens pas !
La voix de Céline ressemblait tant à celle de Sona que Solange éclata de rire :
Ty es toute, cest ta digne héritière, Mamie !
Pas tout à fait Sona devint subitement grave, toisant Céline.
Solange la fixait, perplexe.
Quest-ce qui tarrive ?
À toi de parler. Moi, je vais me reposer.
Sona servit le café, sortit, et Solange darda un regard insistant sur Céline.
Céline ? Tu me caches quoi ?
Céline aurait voulu se taire, mais face à Solange, elle se força à avouer :
Maman est malade.
Sérieusement ?
Oui. Je crois quil lui reste peu de temps. Elle a été hospitalisée dans mon service. Je sais tout.
Tu nes pas allée la voir ? Solange bondit de sa chaise.
Non Jen suis incapable
Céline ! Tu réalises quaprès, même si tu veux, tu pourras plus jamais la voir ni lui pardonner !
Ne crie pas Je comprends, mais cest plus fort que moi. Quand je pense à tout ce qui sest passé Si Arsène ne mavait pas trouvée, si Sona navait pas été là Où serais-je ? Tu crois quelle sest souciée de moi une seule minute, quand elle a choisi Bernard ? Quil la dailleurs plantée dès quil a appris sa maladie, en la laissant elle et Paul ! Sympa, non ?!
Solange en resta bouche bée :
Mais Paul, il est où ?
À la Dass. Ils ne veulent pas me le confier : jai un boulot mais pas de logement. Je gagne même pas assez, même avec mes extras, pour louer un studio sur Paris.
Et la maison maternelle ?
Elle ma retiré du bail. Il me faut les papiers pour la tutelle de Paul, et je ne les ai pas. Je dors plus, jarrive pas à penser à autre chose Pauvre petit
Si tu étais si attachée à lui, tu serais pas ici, tu serais déjà en train de te battre ! Allez, viens.
Où ça ?
À lhôpital !
Pourquoi ?
Ta mère, elle y est encore ?
Non, elle vient dêtre renvoyée chez elle.
Eh bien on y va. Ce nest pas à toi de faire la paix, cest à elle maintenant. Mais pense à Paul, cest tout ce qui compte !
Évidemment, Céline fit la paix avec sa mère. Deux jours avant que Brigitte, brisée, amaigrie, méconnaissable, ne parte pour de bon, elle la pria de lui pardonner. Pendant deux mois, Céline soccupa delle, fit toutes les démarches et rangea son amertume au fond dun tiroir. Son objectif, désormais, cétait Paul, le récupérer, sassurer quil ne grandirait pas sans sa sœur.
En plongeant une dernière fois dans les yeux de sa mère où se lisait une douleur sans rapport avec la maladie , Céline névoqua pas les scènes atroces, mais se souvint dun petit matin, en robe rouge à pois, sa mère toute jeune, rompant la cerise pour elle, dorée comme le soleil, plus douce quun baiser. Il ne resta bientôt plus rien autour que ce bonheur simple, oublié, retrouvé au bout du chemin. Les mots vinrent tout seuls :
Je te pardonne, maman
Alors, les paroles jadis dites par Sona, prirent enfin tout leur sens :
Il faut savoir lâcher la rancune, la mettre dehors comme un chien galeux. Sinon, elle te dévore et tempêche de profiter du moindre rayon de soleil. Elle finit par tout brûler, il ne te reste plus rien. Cest dur, je sais, mais ten as besoin, bien plus que lautre en face.
Une semaine plus tard, Paul, fermement accroché à la main de sa sœur, franchit le seuil de leur nouvel appartement. Il leva ses grands yeux sur sa sœur, et demanda :
Ça y est ? On est à la maison pour de vrai ?
Oui, mon grand, on est chez nous. Ici, cest notre place. Tu comprends ?
Le gamin hocha la tête avec sérieux, et Céline sut alors, avec certitude, que tout était à sa juste place.






