Excusez-nous, commença lun des officiers. Mais cette dame affirme que votre chat a sauté sur son balcon, la attaquée, puis a volé son chaton
Vous savez, il existe à Paris certains immeubles anciens dits « en équerre » : deux ailes reliées, formant un angle droit presque parfait. Et, à lintérieur, les balcons des appartements dangle se trouvent si proches qu’ils en paraissent voisins : un mètre cinquante à peine à franchir.
Or, voilà
Un soir, Paul et Amélie, un couple habitant le cinquième étage dun de ces immeubles aux abords du Canal Saint-Martin, rentraient chez eux après une longue journée de travail dans la même entreprise. Pour le trajet, ils utilisaient leur petite Peugeot.
En traversant la cour, ils aperçurent une bande de chiens errants qui sacharnaient sur un chat de gouttière, celui que plusieurs voisins, eux compris, nourrissaient. Paul réussit à disperser les chiens. Mais le chat demeura blessé, heureusement sans gravité. Ils le prirent dans leurs bras, déposèrent leurs sacs dans la voiture, et filèrent vers la clinique vétérinaire.
Chez le vétérinaire, les plaies du chat furent nettoyées, cousues, une perfusion saline fut installée, on lui administra des vitamines et un antibiotique : il fallait revenir chaque jour pendant une semaine pour les soins.
Cest ainsi que Gaston entra dans leur vie.
Pourquoi Gaston ? demanderez-vous. Parce que, selon Paul, il avait lair dun gangster un « caïd » de la cour. Pourtant
Le féroce Gaston shabitua vite à sa nouvelle existence confortable. Après deux jours à peine, il sétalait déjà sur le canapé, ronronnant de bonheur, lançant à Amélie des yeux ravis lorsquelle lui gratouillait le ventre.
Regarde-le, ce gros bébé, riait-elle en lui grattant le menton.
Gaston grimaçait parfois ses blessures le rappelaient à lordre , mais continuait de mordre de plaisir dans ces instants de tendresse quil découvrait à peine.
Il reprit du poids, sa fourrure retrouva son éclat, et il sendormit de plus en plus souvent sur leurs genoux.
La vie dehors le froid, la faim, la peur nétait plus quun vague cauchemar dont Gaston commençait à saffranchir.
Bientôt, il adopta la terrasse comme poste dobservation. De là, il surveillait la cour et les allées et venues de ses anciens ennemis à quatre pattes, paisible, sans envie de retourner dehors. Il savait désormais le prix de cette soi-disant liberté.
Jusquau jour où
Sur le balcon de lappartement contigu, à peine séparé du sien, un chaton fit son apparition. Minuscule, pelage soyeux, museau curieux.
Voilà un petit favori de la vie, pensa Gaston, reniflant bruyamment, visiblement peu impressionné.
Mais, dès le lendemain, un bruit étrange attira son attention. Il s’approcha, loreille tendue vers ce chaton du « bon côté de la vie ».
Le petit recroquevillé dans langle, pleurait à peine audible.
Eh, toi ! lança Gaston. Pourquoi tu pleures ? Ton pâté ta pas plu ?
Le chaton sursauta et, glacé de peur, se serra contre le mur, tremblant face au grand chat du balcon voisin.
Alors ? Pourquoi tu geins ? insista Gaston.
Le chaton finit par chuchoter, sans quitter sa cachette :
Elle ma frappé Tu sais pas comme ça fait mal, une pantoufle
Gaston ne savait pas ce que valait un coup de pantoufle : il était désormais choyé et tout lui était pardonné. Mais il se souvenait très bien de la douleur, du froid, de la peur.
Une pantoufle ? Pour quelle raison ?
Jai miaulé ce matin. Javais faim
Et alors ? sétonna Gaston.
Elle ma frappé pour ça. Elle a crié aussi
Gaston se tut. Ce petit tas gris tremblotait, nosant même plus bouger.
Il se rappela sa vie de survivant, les nuits de panique et de solitude.
Elle te frappe souvent ? demanda-t-il, la voix basse.
Presque tout le temps, répondit le chaton, la voix brisée. Pour un rien, un bruit Elle ne maime pas.
Mais au téléphone, elle dit à ses copines que je lui ai coûté cher. Mais je sais pas ce que ça veut dire, « cher »…
Gaston, lui, comprenait bien : Amélie disait souvent « Mon trésor » mais ce mot prenait ici une tout autre tonalité.
Il fronça les sourcils. Il aurait su quoi faire dans la rue mais là ? Lui, le félin adopté, aimé Que faire ?
Un jour, le nom du chaton changea. Il sappelait Napoléon, mais Gaston le surnommait maintenant Minus.
Minus, finalement apprivoisé par Gaston, sempressait de venir « confier ses malheurs » à son voisin de balcon :
Aujourdhui, elle a dit que si je fais encore du bruit, elle me jettera du balcon. Elle en a marre de nettoyer après moi
Le poil de Gaston se hérissait à chaque nouvel aveu. Parfois, il entendait les éclats de voix, la brutalité des pas, le bruit sec de la pantoufle rencontrant un petit corps fragile.
Une idée germa longtemps dans lesprit de Gaston. Mais la peur le retenait.
On va me chasser pour sûr. Dehors dans le froid, la faim, la solitude Pas envie, pas après tant defforts.
Mais il ne parvenait pas à accepter que le petit puisse mourir.
Lincident décisif survint deux jours plus tard.
Allongé sur la rambarde, Gaston observait la scène. Chez la voisine, la femme, alitée, hurlait à nouveau sur Minus. Il voyait tout dans le reflet de la porte vitrée.
Soudain, elle brandit une pantoufle et hurla :
Sale bête, je vais taplatir !
Gaston ne sut jamais comment il franchit ce mètre cinquante de vide. Mais dun bond, il atterrit sur le balcon voisin.
La voisine neut pas le temps de lancer sa pantoufle. Face à elle, surgit
Non, simposa.
Une bête monstrueuse, gueule de brigand hérissée, feu dans les yeux et étincelles jaillissant des moustaches. Selon elle, un vrai démon.
Affolée, elle lâcha la pantoufle; un liquide chaud coula le long de sa jambe de pyjama. Elle crut voir le diable lui-même.
« Le démon » leva la patte griffue; elle seffondra, perdant connaissance.
Dix minutes plus tard, la sonnette retentit chez Paul et Amélie. La voisine, échevelée, les yeux fous, hurlait :
Votre chat ma attaquée ! Il ma griffée et volé mon chaton de race ! Jappelle la police !
Madame, fit calmement Amélie, notre chat est ici, il na pas bougé. Et nous navons aucun chaton de chez vous.
Furieuse, la voisine poussa un cri, bousculant une chaise, puis sortit en claquant la porte.
Dix minutes plus tard, la police arrivait, la voisine bredouillant son récit derrière eux.
Excusez-nous, dit lun. Cette dame assure que votre chat a bondi sur son balcon, la attaquée, puis enlevé son chaton
Pardon ? sexclamèrent Amélie et Paul dune même voix.
Messieurs, entrez donc, sourit Paul. Vous verrez que notre chat dort tranquillement sur le canapé. De chaton, point.
Tout le monde entra. Effectivement, Gaston ronflait sur le canapé, en étoile.
Cest lui ! Cest ce monstre qui ma attaquée et qui a volé mon Napoléon !
Pardon, votre chat a été volé ? répliquèrent les policiers. Par ce chat ? Il a volé vos Napoléons ?
Non, mon chaton sappelle Napoléon, pas des billets ! hurla la voisine, hystérique.
Les policiers se penchèrent sur le balcon.
Ça fait presque deux mètres, fit lun remarquer.
Vous pensez vraiment quun chat a sauté ça, avec un chaton entre les dents ?
La voisine, humiliée, ouvrait les placards, fouillait partout, hurlant : « Napoléon ! Napoléon ! »
Au final, les policiers durent lasseoir de force.
Madame, vous allez trop loin. Pour la dégradation de ce logement, les propriétaires peuvent porter plainte.
Quoi ?! Après que leur chat ma défigurée et volé mon chaton ?
Où donc avez-vous été griffée ? demanda un policier, sceptique.
La voisine hésita. Brusquement muette, elle jura quelle les ferait tous payer.
Excusez-moi, madame, glissa Amélie, poliment. Mais, vous sentez assez fort lurine Pourriez-vous vous lever de ma chaise ?
Rouge, puis verte, puis aussi pâle quune nappe, la voisine senfuit, claquant la porte de son appartement.
Vous voulez porter plainte ? proposa le policier.
Non, répondirent-ils à lunisson.
Elle na pas lair bien, ajouta Amélie, douce.
Toutes nos excuses, dirent les policiers avant de partir.
Paul et Amélie se tournèrent vers Gaston qui sétait réveillé entre-temps.
Allons voir fit Paul.
Allons voir, répéta Amélie.
Gaston détourna les yeux, glissa du canapé, trottina jusquà larmoire. Il gratta la porte du bout des griffes, louvrit, sauta sur létagère, et retira dun coup de patte un petit corps tremblant de sous les serviettes : Minus.
Mon Dieu, soupirèrent Amélie et Paul.
Ils sassirent, abasourdis.
Gaston déposa délicatement la boule grise contre eux.
Que fait-on maintenant ? senquit Amélie, recueillant le chaton sur ses genoux.
Minus se recroquevilla, terrifié.
Doucement, petit, murmura Paul.
Ici, on nattaque pas les chats, reprit Amélie caressant la petite silhouette. Quant à toi, mon cher, sadressa-t-elle à Gaston, tu es puni ! Il ne fallait pas agir ainsi. Il faut en parler, pas bondir.
Mais que voulais-tu quil fasse ? protesta Paul. Il a sauvé ce chaton dune sorcière. Tu veux le punir pour ça ?
Dailleurs, dit-il, il ny a aucun chaton ici. Les policiers lont confirmé.
Toujours la solidarité masculine ! railla Amélie en souriant à Minus. Tu vas aussi le féliciter ?
Bien sûr ! Un bon morceau de poulet lattend ! réceptionna Paul en riant.
Amélie tourna un regard complice vers Minus qui, avec un courage timide, entoura sa main de ses pattes et se blottit contre elle.
Le sourire dAmélie sadoucit.
Daccord Pour cette fois, je pardonne.
Paul et Gaston filèrent à la cuisine, et Minus resta sur les genoux d’Amélie à ronronner tout doucement. Comme sil découvrait enfin ce que « chérir » pouvait signifier.
Il s’interrogea sur la valeur du mot « précieux ». Car, dans la bouche de cette femme douce, cela lui semblait avoir un tout autre goût, plein d’amour et de sécurité.
Reconnaitre la vraie tendresse, cest savoir quon nest pas cher pour son prix, mais pour le cœur que lon touche.







