Mariage blanc : une union arrangée pour contourner les règles

Mariage arrangé.

À lépoque, Paul et moi étions unis par un mariage de convenance. Cela sétait imposé comme une évidence, car Paul aspirait à évoluer dans sa carrière, au sein dune entreprise renommée dont le président, Monsieur Édouard Benoît, élevait au rang de vertu première la notion de famille. Fondateur dun imposant clan familial, Édouard était le père de cinq filles déjà adultes, grand-père de neuf petits-enfants, et fier de rappeler à qui voulait lentendre combien il chérissait cette vaste tribu. Pour lui, le mot célibataire sonnait comme une injure, et quiconque dans lentreprise nétait pas marié se voyait relégué au rang de paria, quels que fussent ses mérites professionnels.

Paul lavait bien compris : pour obtenir un poste à la hauteur de ses aptitudes et de ses ambitions, il lui fallait absolument régulariser sa situation matrimoniale. Il a donc mûrement réfléchi, pesé le pour et le contre, avant de me faire sa proposition. Il savait quavec moi, il ne risquait rien. Nous nous connaissions depuis la maternelle, grâce à lamitié de nos mères, qui demeurait solide à ce jour. Nous avions traversé tous nos années scolaires en binôme : il me sauvait en maths, je corrigeais sa grammaire. Il savait tout de ma nature désintéressée et que jamais je ne convoiterais son appartement, ses économies, ni aucun autre bien au moment de notre éventuelle séparation.

Pour ma part, jacceptai sans hésiter. À ce moment de ma vie, je sortais tout juste dune rupture douloureuse, après trois ans de relation avec un petit ami qui mavait quittée. Javais un urgent besoin de changer dair, de me détourner de la spirale dépressive où je sombrais. Et puis, nétait-ce pas une façon parfaite de narguer mon ex ? Voilà, moi, je me suis mariée avec un homme brillant, prometteur, qui possède une belle voiture et un grand appartement en plein centre de Paris… Rien à voir avec toi ! Même devant mes amies, ce faux mariage me permettait de briller, dafficher une réussite sociale incontestable.

Nos intérêts et nos envies coïncidaient à merveille. Avec simplicité, nous avons scellé notre mariage fictif à la mairie du 11e arrondissement, sans éclat, sans invités, ni cortège, pas de limousine blanche ni de lâcher de colombes, sans robe ni costume. Un simple jour de semaine, une absence prolongée du bureau, et nous sommes allés inscrire nos signatures sur le registre officiel. Nous avons tout de même échangé les alliances, un détail auquel nous tenions. Javais même décidé, pour un temps, de porter son nom : Turchinovich sonnait original, bien plus que ma banale identité de naissance, Dupin.

Il faut dire que nos attentes furent largement comblées. Un mois après notre union, Paul était nommé directeur de département au sein de la société un poste gagné à la force de ses compétences. Quant à mon statut marital, il me valut une attention nouvelle tant de mes amies que de ma famille, me hissant insensiblement sur un piédestal. Quelle satisfaction, le jour où je reçus plusieurs messages de mon ancien petit ami : Je te souhaite du bonheur, mais jespérais quon se retrouverait… Ah, on ne sait apprécier ce que lon a…

En résumé, ce mariage avait répondu pleinement à nos espérances, voire même au-delà. Dailleurs, javais accepté demménager chez Paul, pour rendre la situation plus crédible.

Je revois encore ce samedi matin du printemps. Je préparais le petit-déjeuner dans notre cuisine : omelette, crêpes au fromage blanc, café au lait. Paul aimait entamer la journée avec un repas copieux. À travers la fenêtre, le soleil davril caressait les toits de Paris dune lumière douce. Le printemps, cétait toujours ma saison préférée. Mille pensées domestiques me hantaient : visiter mes parents, faire le ménage, lancer une lessive, cuisiner quelque chose de raffiné pour le déjeuner peut-être des côtes de veau, une bouillabaisse, une pizza maison, ou une salade César. Tant de tâches accaparaient mon esprit de ménagère accomplie.

Voilà déjà treize ans que Paul et moi partageons ce mariage arrangé. Notre fille, Véronique, fera sa rentrée à lécole primaire cette année. Notre fils, Jean, termine son cinquième cours toujours premier de la classe, tout le portrait de son père, si savant et admirable. Il nest pas fictif, lui, je vous assure…

Quant à mon mari, lui…

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