Encore une fille ?… Cest une blague ou quoi ! Dans notre famille, quatre générations dhommes ont travaillé à la SNCF ! Et toi, quas-tu apporté ?
Je je suis vraiment si mauvais que ça ? Comme père ?
À ton avis ?
Émilienne a soupiré ma belle-mère. Bon, au moins cest un vrai prénom français. Mais à quoi va-t-elle servir ? Qui voudra bien de ta Émilienne ?
Luc restait silencieux, le nez plongé dans son téléphone. Quand je lui ai demandé son avis, il a haussé les épaules :
Cest comme ça. Peut-être que la prochaine fois on aura un garçon.
Mon cœur sest serré. La prochaine fois ? Et ce bébé, alors, cest à peine un essai ?
Émilienne est née en janvier toute menue, de grands yeux ronds et une tignasse sombre. Luc nétait venu que le jour de la sortie de la maternité, avec un bouquet dœillets et un sac de vêtements pour bébé.
Elle est jolie, a-t-il dit en détaillant le visage sous la couverture. Elle te ressemble.
Mais elle a ton nez, ai-je souri. Et ton menton obstiné.
Allons, Luc a balayé mon commentaire dun revers de main. Tous les enfants sont pareils à cet âge.
Chez nous, Hélène, sa mère, ma accueillie dun air acide.
Ma voisine, Jacqueline, ma demandé si cétait une petite-fille ou un petit-fils. Javais honte de répondre, at-elle maugréé. À mon âge, jouer à la poupée
Je me suis enfermée dans la chambre du bébé et jai pleuré en serrant ma fille contre ma poitrine.
Luc travaillait de plus en plus, prenait des chantiers de voisinage, acceptait des heures supplémentaires à la gare. Il répétait que la vie de famille coûtait cher, surtout avec un bébé. Il rentrait tard, épuisé, silencieux.
Elle tattend, disais-je chaque fois quil passait devant la chambre dÉmilienne sans sarrêter. Elle sanime à chaque bruit de tes pas.
Je suis fatigué, Anne, demain je commence tôt.
Tu nas même pas dit bonjour
Elle est trop petite, elle ne comprend pas.
Mais Émilienne comprenait. Je voyais sa tête se tourner vers la porte quand elle entendait Luc rentrer. Puis fixer lair vide longtemps après que ses pas seffaçaient.
À huit mois, Émilienne est tombée malade. La fièvre est montée à trente-huit, puis trente-neuf. Jai appelé le SAMU, le médecin ma dit de continuer le paracétamol à la maison. Au matin, elle atteignait quarante.
Luc, réveille-toi ! Je le secouais, affolée. Émilienne ne va pas bien du tout !
Quelle heure est-il ? Luc ouvrait à peine les yeux.
Sept heures. Je nai pas dormi de la nuit. Il faut lemmener à lhôpital !
Si tôt ? On ne peut pas attendre ce soir ? Aujourdhui, jai une grosse journée au dépôt…
Je lai regardé comme un inconnu.
Ta fille brûle de fièvre, et tu tinquiètes pour ton service ?
Elle ne va pas mourir ! Les enfants sont souvent malades.
Jai commandé un taxi moi-même.
À lhôpital, les médecins ont hospitalisé Émilienne en infectiologie. On suspectait une méningite, une ponction lombaire était urgente.
Où est le père ? ma demandé le chef de service. Il faut le consentement des deux parents.
Il travaille. Il va arriver.
Jai appelé Luc toute la journée. Son portable restait éteint. À dix-neuf heures, il a enfin répondu.
Anne, je suis au dépôt, jai du boulot
Luc, Émilienne risque une méningite ! Il me faut ta signature pour la ponction ! Les médecins attendent !
Quoi ? Quelle ponction ? Je ne comprends rien de ce que tu me racontes
Viens tout de suite !
Impossible, je termine à onze heures Et après je dois voir les collègues
Jai coupé la communication.
Jai signé seule en tant que mère. La ponction a été faite sous anesthésie générale. Émilienne paraissait si frêle sur le chariot dopération.
Les résultats seront là demain, a dit le médecin. Si cest la méningite, le traitement sera long. Un mois et demi dhospitalisation minimum.
Je suis restée dormir à lhôpital, près delle. Elle était sous perfusion, immobile, toute pâle. Sa respiration à peine perceptible me déchirait.
Luc nest venu que le lendemain, à midi, mal rasé, froissé.
Alors comment ça va ? il nosait pas entrer dans la chambre.
Mal, ai-je répondu sans détour. Les résultats ne sont pas encore là.
Et quest-ce quils lui ont fait ? Ce truc… comment…
Ponction lombaire. Prélèvement du liquide rachidien pour analyse.
Luc a blêmi.
Elle a eu mal ?
Elle était endormie. Elle na rien senti.
Il sest assis à ses côtés, silencieux. Sa petite main reposait sur la couette, une perfusion scotchée au poignet.
Elle elle est si minuscule a marmonné Luc. Jy avais pas pensé
Je nai rien dit.
Heureusement, lexamen fut rassurant : pas de méningite, juste une infection virale compliquée. Soins à domicile possibles, sous étroite surveillance médicale.
Vous avez eu de la chance, ma glissé le chef de service. Un ou deux jours de plus, et cela aurait pu être dramatique.
Sur le chemin du retour, Luc gardait le silence. Arrivés devant limmeuble, il a murmuré :
Je… je suis vraiment un si mauvais père, Anne ?
Jai installé Émilienne endormie plus confortablement dans mes bras, et je lai regardé.
Quest-ce que tu en penses, toi ?
Je croyais quil y avait le temps… Elle est tellement petite, je pensais quelle ne voyait rien, ne comprenait rien. Mais là Il sest arrêté. Je lai vue avec tous ces tuyaux Jai compris que je pouvais la perdre. Et que, oui, je tenais à elle.
Luc, elle a besoin dun père. Pas juste dun homme qui rapporte de largent. Un vrai papa. Quelquun qui connaît son prénom, qui sait quelles sont ses peluches préférées.
Lesquelles ? a-t-il soufflé.
Le petit hérisson en caoutchouc et le hochet à grelots. Quand tu rentres, elle rampe toujours jusquà la porte. Elle espère que tu vas la soulever.
Luc a baissé la tête.
Je je ne savais pas
Maintenant tu sais.
À la maison, Émilienne sest réveillée en pleurant, la voix frêle, plaintive. Luc, pris dun élan, a voulu la prendre, puis sest arrêté.
Je peux ? ma-t-il demandé.
Cest ta fille.
Il la prise doucement dans ses bras. Elle a eu un sanglot, puis sest apaisée, scrutant son visage sérieux de ses grands yeux.
Bonjour, ma petite, a murmuré Luc. Pardonne-moi de ne pas avoir été là quand tu avais peur.
Émilienne a tendu la main vers sa joue, y a effleuré la peau. Luc a senti un noeud dans sa gorge.
Papa, a-t-elle soudainement articulé très distinctement.
Cétait son premier mot.
Luc sest tourné vers moi, sidéré.
Elle elle la dit
Elle le dit depuis une semaine, ai-je souri. Mais seulement quand tu nétais pas là. Peut-être quelle attendait le bon moment.
Le soir, alors quÉmilienne sest endormie dans les bras de son père, Luc est allé la recoucher sans la réveiller. Sa petite main sest serrée sur son doigt, même dans le sommeil.
Elle ne veut pas me lâcher, sest étonné Luc.
Elle a peur que tu disparaisses à nouveau, ai-je murmuré.
Il est resté assis près du lit, sans oser dégager sa main.
Demain, je prends un jour de congé, ma-t-il annoncé. Après-demain aussi. Je veux apprendre à connaître ma fille.
Et le boulot ? Les extras ?
On fera autrement. Ou on vivra plus simplement. Limportant, cest de ne pas rater son enfance.
Je me suis approchée et lai enlacé.
Mieux vaut tard que jamais.
Je ne me serais jamais pardonné sil lui était arrivé quelque chose, et que je naie même pas su quelle avait un jouet préféré, a-t-il dit à voix basse en contemplant sa fille endormie. Ou quelle savait dire papa.
Une semaine plus tard, Émilienne totalement guérie, nous sommes partis tous les trois nous promener au Parc Montsouris. Elle était perchée sur les épaules de Luc, riait aux éclats en attrapant au vol les feuilles jaunes de lautomne.
Regarde comme cest beau, Émilienne ! Luc lui montrait les érables dorés. Là-bas, un écureuil !
Je marchais à leurs côtés, pensant que parfois, il faut presque tout perdre pour comprendre la valeur de lessentiel.
En rentrant, Hélène nous attendait, lair renfrogné.
Luc, la voisine Jacqueline ma encore dit que son petit-fils joue déjà au foot. Alors que la tienne ne fait que jouer à la poupée !
Ma fille est la plus merveilleuse du monde, a calmement répondu Luc en posant Émilienne au sol et lui tendant son petit hérisson. Et jouer à la poupée, cest parfait.
Mais la lignée va sarrêter
Non. Elle continue. Différemment, mais elle continue.
Hélène allait protester, mais Émilienne a rampé jusquà elle, les mains tendues.
Mamie ! sest exclamée la petite, sourire éclatant.
Interloquée, ma belle-mère la portée.
Elle elle parle ! sest-elle émerveillée.
Notre Émilienne est très éveillée, a dit Luc avec fierté. Nest-ce pas, ma chérie ?
Papa ! a répété Émilienne en tapant dans ses mains.
Je les regardais, songeant que parfois, le bonheur surgit des épreuves. Que lamour véritable nest pas immédiat, mais quil mûrit lentement, à travers la douleur et la peur de perdre.
Le soir, alors quil lendormait, Luc lui chantait une berceuse. Sa voix était douce, un peu rauque, et Émilienne écoutait, yeux grands ouverts.
Tu ne lui avais jamais chanté ai-je remarqué.
Avant, je laissais passer trop de choses, il ma répondu. Maintenant, jai du temps à rattraper.
Émilienne sest endormie, serrant le doigt de son père. Et Luc na pas cherché à se libérer il est resté là, dans la pénombre, à écouter la respiration de notre fille. Pensant à tout ce quon peut manquer si on ne sarrête pas à temps, pour regarder autour de soi ce qui compte vraiment.
Et Émilienne sest endormie, souriant doucement convaincue, désormais, que son papa ne partirait plus jamais loin.
Cette histoire aurait pu être anonyme, celle dune mère comme tant dautres. Parfois, la vie ne se contente pas dun choix, elle exige une épreuve pour révéler en nous les sentiments les plus lumineux. Et vous, croyez-vous quune personne peut changer quand elle comprend quelle est sur le point de perdre ce quelle a de plus précieux ?







