VINGT ANS À CHERCHER DES DISPARUS DANS LES FORÊTS, RAMENANT DES ENFANTS, DES VIEUX, DES AMANTS PERDUS VIVANTS À LEURS FOYERS. MAIS LE JOUR OÙ JAI TROUVÉ DANS LA FORÊT UNE JEUNE FILLE DE QUATORZE ANS, FILLE DUN DÉPUTÉ INFLUENT, JAI DIT POUR LA PREMIÈRE FOIS DANS MA RADIO: «AUCUNE TRACE. CERTAINEMENT TOMBÉE DANS LA RIVIÈRE.» CE MENSONGE MA COÛTÉ MES AMIS, MA RÉPUTATION, ET LE SENS DE TOUTE MA VIE. MAIS PARFOIS, POUR SAUVER UN ÊTRE HUMAIN, IL FAUT ACCEPTER DE LENTERRER.
Dans le monde des équipes bénévoles de recherche et de sauvetage en France, il existe une règle immuable: nous ne sommes ni la police, ni la justice, ni médecins, ni psychologues. Notre tâche est simple, mécanique: retrouver ceux qui ont disparu, dans les villes ou les bois, et les remettre entre les mains de leurs proches ou de la gendarmerie. Rien dautre. Une fois la porte refermée sur leur maison, leur histoire ne nous appartient plus.
Je mappelle Pierre Béranger. Pendant vingt ans, jai coordonné la plus grande équipe de recherche de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Je connaissais lodeur de la peur dans les sous-bois, je savais deviner la trajectoire dun promeneur paniqué, je savais faire fouiller un massif boisé par trois cents volontaires exténués.
On me respectait. On mappelait «le Loup», car même au cinquième jour, quand tout le monde perdait espoir, moi je ramenais parfois encore quelquun. Javais foi dans notre mission. Je croyais que ramener quelquun était toujours un bien.
Jusquà ce jour doctobre 2018 où nous avons cherché Camille.
Une victime rêvée.
Camille avait quatorze ans. Cétait la fille unique du grand entrepreneur et député local, homme de réseaux, de pouvoir.
Elle a disparu lors dune sortie scolaire en forêt de Tronçais. Partie seule, jamais revenue.
Ce furent les recherches les plus massives de ma carrière. Son père a remué ciel et terre: pompiers, gendarmerie, hélicoptères avec caméras thermiques. Chaque jour, on apportait au poste central des repas chauds des bistrots de Moulins et Vichy. Le père, hagard devant les caméras, les yeux rougis par les larmes, implorait: «Camille, reviens! Je donnerai tout ce que jai, retrouvez-la !»
Voyant sa détresse, mes bénévoles bravaient la pluie glaciale et battante. Trois nuits blanches. Nous avons ratissé chaque sentier, chaque talus.
Le quatrième jour, la zone de recherche sest déplacée près dune ancienne scierie abandonnée, là où la forêt est épaisse, déchirée de marécages et dune rivière gonflée de la crue. Je me suis porté volontaire, seul, pour vérifier un vieil abri de chasseur.
La découverte.
Je suis descendu dans lobscurité du refuge, fouillant chaque recoin à la lampe.
Elle était là.
Camille, recroquevillée au fond, enveloppée dans une bâche en lambeaux, grelottant si violemment que ses dents claquaient. Ses lèvres, dun bleu livide. Lhypothermie était grave.
Je me suis saisi de ma radio.
Central, ici le Loup. Sujet trouvé…
NON! Sa voix nétait plus quun souffle brisé.
Elle a brandi devant moi une vielle épingle rouillée, la pointe posée contre sa gorge.
Si vous leur dites si vous me ramenez, je me plante ça dans le cou. Je vous jure.
Je me suis figé. Javais vu des adolescentes paniquer pour des histoires de notes ou de disputes familiales. Mais là…
Camille, écoute-moi, essayai-je, dun ton calme, celui du chef déquipe. Ton père est fou de chagrin. Toute la région te cherche. Il taime.
Elle a ri, ce rire deffroi brisé. Puis, dun geste, elle a ouvert sa veste crasseuse, soulevé son pull.
À la lumière de ma torche, jai vu son dos, ses côtes. Aucun centimètre de peau intacte. Des cicatrices jaune-violacées de ceintures, des brûlures récentes de cigarettes, des hématomes profonds vestiges des coups sadiques.
Ma mère est morte il y a cinq ans, chuchota-t-elle, les yeux morts au fond des siens. Mon père me bat. Pour un regard de travers. Parce que je ressemble à maman. Parce quil règne ici. Il me séquestre sans eau des jours entiers dans la cave. Si vous me rendez à la gendarmerie, ils mamèneront chez lui, prendront largent, et il me tuera. Laissez-moi juste mourir ici. Je vous en prie.
Je suis resté debout dans cette cabane glacée. Ma radio hurlait:
Loup, réponds! Ton rapport?
Le point de non-retour.
Je connaissais la loi. Je devais donner ma position, appeler police et secours. Ensuite, déposer plainte auprès de la Brigade des Mineurs.
Mais moi, adulte du monde réel, je savais qui était son père. Le chef de la gendarmerie partageait la chasse avec ce député. La plainte serait classée. On dirait que Camille était folle, sujette à lautomutilation, on la rendrait à la cage dorée. À logre.
En vingt ans, jen ai sauvé des vies. Mais à cet instant, jai compris: la sauver, elle, signifiait cesser dêtre sauveteur.
Jai pressé le bouton:
Central, ici le Loup. Fausse alerte. Abri vide. RAS.
Je lui ai retiré sa veste rouge vif. Jai sorti une bande de ma trousse, me suis entaillé profondément lavant-bras et ai enduit de mon sang la manche de sa veste.
Viens, ai-je dit doucement à Camille.
Nous avons quitté la cabane. Jai emporté la veste trois cents mètres plus bas, au bord du torrent, lai accrochée à une branche à moitié engloutie dans le flot. Jai laissé de fausses traces sur la berge.
Puis, avec Camille, par des sentiers connus de moi seul, nous avons contourné la zone de recherche jusquà ma vieille voiture, cachée sur une route forestière.
Je lai emmitouflée dans mon sac de couchage, ai mis le chauffage à fond. Dix heures de route, traversant trois départements. Javais une amie de longue date, directrice dun centre daccueil semi-clandestin pour femmes battues, vers Clermont-Ferrand. Elle na posé aucune question. Elle savait cacher les victimes, même des maris violents, même de la police.
Là, jai laissé Camille. Avant de partir, elle ma juste serré fort, sans un mot.
Le prix du mensonge.
Je suis revenu au poste central à laube, sale, hagard.
Jai emmené léquipe de recherche à la rivière. Jai montré la veste maculée de sang, accrochée à la branche.
Elle a chuté ici, ai-je dit en regardant policiers et bénévoles. Le courant va trop vite. Le corps a dû être emporté.
Je me souviens des pleurs de mes compagnons. Des femmes, des anciens, des jeunes, tous à bout, brisés. Persuadés de leur échec.
Moi, je recevais le choc, mentant à ceux que jappelais famille. Jai violé notre code dhonneur. Jai commis un crime: enlèvement et dissimulation de preuves.
Le père de Camille a hurlé dans les médias. Une semaine plus tard, on fit enterrer un cercueil vide. Les autorités ont clos laffaire: «accident tragique».
Jai quitté léquipe un mois après. Impossible de regarder mes bénévoles en face. De donner des ordres en sachant que je nétais plus digne de leur confiance.
On a raconté que le Loup avait craqué, sombré, disparu. Une autre a pris la tête du groupe. Ma vie, faite de secours et dhéroïsme, a pris fin.
Huit ans plus tard.
Aujourdhui, jai soixante ans. Je répare des voitures dans un petit garage, à Saint-Étienne. Je nai plus de grade, plus de médailles, plus danciens compagnons. Je vis seul, dans lodeur dhuile moteur.
Mais, il y a quelques jours, jai trouvé dans la boîte aux lettres une enveloppe sans adresse dexpéditeur.
Dedans, une photo. Une belle jeune femme de vingt-deux ans, blouse blanche sur le perron dun institut de soins en Savoie. Ses yeux pétillaient de vie. Au dos, une note manuscrite:
«Je vis. Et moi aussi, je sauve les autres. Merci de ne pas mavoir sauvée selon les règles.»
On dit que le bien est pur, honoré de médailles et de gratitude. Mais la vraie humanité, parfois, est laide, tragique. Parfois il faut devenir criminel pour sauver vraiment. Parfois, pour une seule vie, il faut sacrifier la sienne.
Si je me retrouvais dans ce refuge, je couperais encore la radio. Honneur et réputation ne valent pas une larme denfant brisé.
Et vous, seriez-vous prêt à trahir la loi, vos collègues, votre honneur, sil sagissait de sauver un innocent? Où placez-vous la frontière entre les règles et votre conscience? Partagez votre avis. Parfois, le courage nest pas de suivre la lumière, mais daffronter lombre, daccepter que la justice nest pas rendue par les tribunaux mais au creux dun geste silencieux, loin des projecteurs. Jai perdu le monde que je connaissais, mais jai offert à Camille une chance davoir le sien. La nuit où jai menti, jai compris: ma vie davant na pas été trahie, elle a trouvé son but ultime dans cet acte clandestin.
Je garde la photo dans la poche de ma veste grasse de cambouis. Parfois, je la sors, en secret, quand tout semble vide. Je relis la note, le sourire de Camille réchauffe ce quil reste en moi. Même si je mourais oublié de tous, je ne regretterais rien.
Les habitants me connaissent à peine: vieux type taciturne, bon mécano, pas bavard sur son passé. Ils ne savent pas quau fond, je veille, quune vie sauvée vaut tous les sacrifices. Peut-être, un jour, quelquun poussera la porte du garage, me tendra la main et je sentirai que le pardon, comme la forêt, renaît lentement.
Mais pour linstant, je vis dune certitude: parfois, perdre tout, cest sauver lessentiel. Dans le cri dun moteur ou la brume dun matin, je sens la vérité de ma faute et la paix étrange de ceux qui ont fait ce quil fallait, brisés mais debout.
Et si la rumeur du Loup hante encore les bois de Tronçais, quelle serve à rappeler: aucun chemin de justice nest tout droit, tant quun enfant peut sourire loin des monstres.







