Il y a bien longtemps, on raconte quune veuve de SaintÉmilion, Sophie Durand, trouva un nourrisson abandonné sur le seuil de sa porte. Un an plus tard, les villageoises, curieuses, frappèrent à son seuil.
Alors, le petit nest pas revenu? leurs regards se fixèrent sur Sophie. Elle baissa les yeux, embarrassée, sans savoir quoi répondre.
Non, et pourquoi attendraiton son retour? Nous nous sommes séparés, répliqua Sophie, essayant de garder son assurance.
Séparés, oui, mais ce nest pas un cadeau que lon trouve facilement, marmonnaient les femmes, insistant sur le fait que Benoît, son exmari, nétait pas un «trésor» que lon récupère au gré du vent. Sophie ne voulut pas sengager dans ce débat ; elle rassembla rapidement ses provisions et quitta lépicerie du village.
Elle savait bien que les ragots circuleraient à travers le hameau. Le divorce était rare ici ; même quand le mari boit ou lève le poing, les habitants pensent quil faut rester ensemble. Benoît, pourtant, était un homme sobre, jamais ivre, jamais querelleur, et cela le rendait mal vu. On ne comprenait pas pourquoi il ne rentrait jamais chez lui, même après le salaire, alors que les autres maris traînaient les pieds.
On le prenait comme un exemple, mais lenvie de le critiquer lemportait souvent, et il ne recevait que peu de reconnaissance. Cette jalousie sétendit à Sophie, qui se vit accuser davoir un amant. Les rumeurs, quoiquinsignifiantes, ne touchèrent ni elle ni Benoît ; leurs conflits restaient derrière des portes closes.
Lorsque la rupture devint évidente, cela surprit tout le village. Sophie se replia sur ellemême, ne partageant rien avec personne, même si les habitants semblaient prêts à la soutenir. Elle marchait vers son foyer sur la neige qui crissait, le cœur vide.
Six mois sécoulèrent depuis le départ de Benoît, mais ses pensées la hantaient encore. Cest Sophie qui avait initié la séparation ; Benoît naccepta que lorsque la vie devint intenable. Tout commença lorsquelle remarqua son regard morne sur les enfants qui jouaient près de la maternelle.
Benoît, il faut que nous ayons une conversation sérieuse, lança-t-elle un jour.
Daccord, de quoi? Du dîner? plaisanta-t-il, mais Sophie resta inflexible.
Je veux divorcer, éclata-t-elle comme un tonnerre dans un ciel clair.
Pourquoi? demandatil, désemparé.
Une famille doit avoir des enfants, et nous nen avons pas, peutêtre jamais. Je veux que nous nous séparions. Tu trouveras une autre femme et fonderas une famille, expliqua Sophie, espérant quil comprendrait.
Benoît, visiblement blessé, rétorqua :
Tu mas même demandé si javais besoin dun enfant sans toi? Laissons ce sujet de côté.
Non, Benoît, nous y reviendrons. Jai déposé une demande de divorce, affirmatelle.
Il manqua toutes les audiences ; le divorce fut prononcé par défaut. Quand Sophie rentra chez elle, le certificat en main, Benoît peinait à contenir ses émotions.
Alors, cest ainsi, grognatil en serrant les dents.
Oui, Benoît. Je veux que tu partes, dittelle.
Dans sa chambre, elle entendit Benoît rassembler ses affaires. Elle voulut le saluer une dernière fois, mais la peur de le retenir larrêta. Lorsque la porte claqua, Sophie courut à la fenêtre et vit Benoît séloigner.
Son départ fit vaciller son âme comme si elle séchappait de son corps. Elle ne shabitua jamais à vivre sans lui. Le soir, elle revoyait les vieilles photos du temps où leur maison était remplie damis. Aujourdhui, plus aucun visiteur, car Sophie avait refusé daccueillir quiconque.
Un matin, en revenant chez elle, elle découvrit un grand panier sur le perron. Ce nétait pas le panier rustique du village, mais un élégant panier de boutique, capable de contenir trois seaux de pommes de terre. Elle chercha autour delle, mais personne nétait là. Qui avait bien pu le déposer à sa porte?
Sapprochant, elle jeta un œil à lintérieur.
Qui se moque de moi ainsi? sécriatelle.
Soudain, quelque chose bougea dans le panier. Elle sursauta, puis regarda de nouveau.
Mon Dieu! sexclamatelle, soulevant le panier et courrant vers la maison.
À lintérieur, un bébé minuscule lattendait. Sophie, peu habituée aux nourrissons, prit immédiatement soin de lui. Cétait une petite fille. Elle la changea et la couvrit dune couverture.
Lorsque lenfant se rendormit, Sophie sassit à côté delle et, avec un sourire, demanda :
Que faire de toi, petite?
Elle lappela Mélusine, un nom que lon ne rencontre quen France. La fillette était si mignonne, avec de minuscules doigts Sophie ne savait pas son âge exact, mais elle pouvait déjà sappuyer sur les coussins et dévorer une bouillie sucrée.
La nuit fut presque sans sommeil, Sophie veillant sur le petit être qui dormait paisiblement. Quel bonheur de voir son nez frissonner dans le sommeil!
Le lendemain, elle décida de ne pas alerter les autorités tout de suite. Elle promenait Mélusine la nuit, loin des regards curieux, prit un congé de son travail, et faisait les courses pendant que la petite dormait. Elle savait quelle finirait par devoir la confier, mais repoussait le moment.
Trois semaines plus tard, le commissaire du poste de police frappa à la porte de Sophie. Après avoir inspecté la chambre, il sadressa à elle, les yeux tremblants :
Madame Durand, parlonsen.
Il rédigea un procèsverbal, et Sophie, les larmes aux yeux, demanda où lon emmenait lenfant.
Je ne la livrerai pas, je transmettrai simplement les informations, rétorqua le commissaire. Pourquoi pleurestu? Tu ne veux pas la perdre? Si la mère ne veut pas de lenfant, qui sen occupera? demandatil.
Jai entendu quon pouvait refuser ladoption si je suis célibataire, avouatelle.
On ne refuse pas toujours. Nous rédigerons de bons rapports, nous aiderons. Mais rien ne se fait sans démarches, expliqua le fonctionnaire.
Sophie ne sattendait pas à ce que la bureaucratie lui vole près de cinq mois de vie, mais la perspective de garder Mélusine légalement la remplissait dune joie immense.
Elle prit un congé parental dun an et demi, celui accordé à ceux qui adoptent un enfant de laide sociale.
Aujourdhui, Mélusine fêtait son premier anniversaire. Les médecins navaient pu déterminer la date exacte, ils ne donnaient quune approximation. Le matin, Sophie voulut rendre ce jour spécial. Alors que la petite dormait, elle remplissait la chambre de ballons colorés, transformant lespace en fête.
Puis elle sortit un gros nounours. La vendeuse, amusée, demanda :
Pourquoi un si grand ours?
Il restera près du lit de Mélusine, comme un gardien, répondit Sophie avec assurance.
Lorsque les villageois apprirent que Sophie avait adopté, leurs yeux changèrent. On débatta sur qui pouvaient être les vrais parents. Tous saccordèrent à dire que la maison de Sophie, au bord de la route, était lendroit idéal pour déposer un enfant. Le commissaire, entendant ces ragots, confirma que, puisque lenfant était chère à Sophie, Mélusine devait rester avec elle.
Sophie craignait toujours quun jour on frappe à la porte pour la reprendre, mais chaque matin, le sourire de Mélusine éclairait sa vie.
Bonjour, ma petite, dittelle en riant.
Mélusine, toute joyeuse, se prépara rapidement. Leur maison était assez chaleureuse pour quelle joue sur le tapis. Sophie la plaça devant le nounours, et la fillette lobserva, levant parfois les yeux vers sa «maman». Sophie poussa un petit rire en voyant la petite tenter datteindre le jouet ; elle le rapprocha, et Mélusine se redressa, les yeux brillants.
Soleil, fais un pas! lencouragea Sophie.
Les médecins assurèrent que tout allait bien, mais Sophie restait inquiète. Un jour, la fillette fit ses premiers pas sans se tenir, puis, un, deux, elle saisit le nounours par les bras en caoutchouc. Sophie, ravie, la souleva et la fit tournoyer.
Leur bonheur fut interrompu par un coup soudain à la porte. Sophie, figée, serra Mélusine contre elle, le cœur battant. La fillette, sentant la peur, poussa un petit cri. La porte souvrit lentement, comme dans un film dhorreur.
Benoît apparut, amaigri, le regard toujours doux. Il dévisagea la pièce, puis la petite.
Pardon je vois que tout va bien. Comment sappelle votre fille? demandatil.
Mélusine, répondit Sophie, remarquant lombre de doute sur son visage. Benoît, ce nest pas notre fille. Je lai adoptée. Entre.
Benoît, sur le point de rebrousser chemin, sarrêta à linvitation.
Enlève tes chaussures, Benoît. Cest lanniversaire de Mélusine aujourdhui. Prenons le thé et le gâteau, je texpliquerai tout.
Il jeta son manteau et ses bottes, et Sophie, un peu triste, scruta son visage.
Tu vas bien? Tu manges? demandatelle.
Il se regarda, esquissa un sourire.
Lappétit me manquait. Voilà comment les choses se sont passées, réponditil doucement, son sourire réchauffant le cœur de Sophie. Elle avait tant manqué cet homme
Mélusine tendit les bras vers Benoît, geste clair: «Prendsmoi dans tes bras». Il acquiesça, souriant, et dit :
Laissemoi la tenir pendant que tu prépares le thé.
Sophie observa la petite et Benoît jouer avec le nounours, samusant à chercher où se trouvaient la bouche et les yeux du jouet. Des rires éclatèrent, et Sophie essuya des larmes de joie.
Ils ne purent parler que plus tard, quand Mélusine sendormit après le repas. Sophie raconta tout à Benoît.
Pourquoi ne mastu pas contacté? Ce na pas dû être facile pour toi, non? interrogeatil.
Non, tout va bien. Et pourquoi le feraisje? Je pensais que tu avais trouvé quelquun et peutêtre un enfant, répliquatelle.
Benoît baissa les yeux, murmura :
Jai déjà trouvé lamour. Dommage quelle soit si têtue.
Le soir venu, il se prépara à repartir.
Il faut que je parte, encore deux heures de route, annonçatil.
Sophie croisa les bras, sentant que son départ était proche.
Peutêtre estce mieux ainsi, dittil, mais tu ne peux imaginer combien cest dur. Sans toi, les enfants ne mintéressent plus. Jessaie de toublier, mais tu hantes mes rêves. Je suis venu, pensant te voir, espérer tout effacer, mais ça na fait quempirer.
Sophie, les larmes contenues, répondit :
Je ne sais que faire. Je suis dans le même état. Pas une minute sans penser à toi. Que faire, Benoît?
Soudain, il sourit.
Je sais ce quil faut faire, dittil.
Sophie le regarda, étonnée.
Cest simple, continuatil. Nous nous sommes séparés parce que nous navions pas denfants. Maintenant nous avons Mélusine. Nous pouvons redevenir une famille.
Se remarier? demandatelle.
Benoît laissa tomber son manteau, prit un vase, le posa près delle, et sagenouilla.
Ma chère, veuxtu mépouser? Je promets de prendre soin de toi et de Mélusine.
Sophie sassit doucement, plongea son regard dans le sien.
Oui mille fois oui, murmuratelle.
Il glissa une bague de fer sur son doigt et létreignit fort.
Tout ce temps sans toi, cétait comme un rêve. Maintenant, je me réveille, comme si la vie recommençait.
Un an plus tard, ils eurent un fils, Mathieu, qui fut placé dans leur foyer après les formalités de la PMI.
Maintenant nous avons une princesse et un prince, encore petit, mais il grandira et protégera sa sœur, déclara Benoît.
Ils restèrent enlacés, les yeux remplis de reconnaissance: cétait vraiment une famille heureuse.






