Au collège, on me sollicite sans arrêt pour participer à toutes sortes dolympiades. Un jour, on me pousse à minscrire à lolympiade de chimie. Jy vois tout de suite une forme dhommage à mes capacités intellectuelles.
En apprenant la nouvelle, ma mère chimiste de formation, qui portait un nom de vieille noblesse avant de rencontrer mon père réagit cette fois dune manière surprenante, presque vulgaire. Elle, dhabitude si posée, riant comme une héroïne balzacienne, renverse sa tasse de thé et explose d’un immense éclat de rire.
Cest la première et unique fois où je vois ma mère rire aux larmes. Par la suite, on menvoie à lolympiade de physique, dabord au niveau du district, puis encore et encore. Je commence alors à comprendre : la direction du collège mexpédie systématiquement à tous ces concours, histoire de laisser les autres élèves travailler dans le calme.
À lolympiade de biologie, cette fois, je ne suis pas seul à représenter létablissement. On madjoint Anatole Briand, un camarade du même acabit. Lui aussi, il est supposé sy connaître en biologie : il serait capable de distinguer un cerf dune tortue à cent mètres. Apprenant notre sélection, notre professeure de SVT manque dentamer une grève de la faim. Mais la directrice et la CPE la convainquent : « Mais enfin, ils seront absents toute la journée, ce sera plus calme ! »
Anatole et moi, on nous installe dans un immense amphithéâtre, entourés dune soixantaine d’autres « biologistes ». Chacun reçoit une grande feuille à remplir, recto-verso.
À cet instant, une femme prend la parole du haut de la tribune, cherchant à galvaniser son auditoire. Sur sa poitrine brille une broche de verre surdimensionnée. Son discours est plutôt réussi. Les points essentiels : nous ne sommes pas là par hasard, la vie nous promet de grandes choses. Mais gare à ceux qui bavardent ou trichent : ils finiront tôt ou tard à décharger des camions. Ce qui nest, selon elle, finalement pas déshonorant non plus mais à éviter.
Je regarde autour de moi, puis touche lépaule de la fille assise à ma droite. Elle rougit et baisse ses cils recouverts de mascara. Soudain, tout le monde commence à noircir frénétiquement sa copie. Cette agitation stresse Anatole :
Je ne comprends rien, on doit faire quoi exactement ? Quest-ce quil faut faire ?
Il na visiblement pas anticipé que lon nous demanderait décrire des réponses. Il croyait que cétait pour nous offrir un verre de sirop. Après avoir décrypté la consigne, je comprends quil suffit de compléter les zones blanches du texte avec nos réponses. Jexplique cela à Anatole. La femme à la broche me demande de me calmer.
Et les réponses, on les trouve où ? demande Anatole, un brin désespéré.
La femme à la broche nous lance alors dun ton faussement léger : « Vous venez de quel collège, ces deux garçons si passionnés ? » On ne la berne pas facilement, on dirait. Je réponds que nous venons du Collège 172. Elle note linformation sur ma feuille, puis sur celle dAnatole, et prend elle-même une note dans son carnet, après avoir mastiqué ses lunettes.
On nest pas du 175 ? proteste Anatole.
Tais-toi, idiot, lui dis-je à voix basse.
Il me donne un coup de pied, qui atterrit finalement sur la chaise de la fille devant nous. Elle se retourne tel un hibou, constate que nous ne sommes pas dangereux, et nous demande de faire attention à lavenir. Ses taches de rousseur attirent mon regard.
Quest-ce que tu veux ? lâche Anatole dun ton agacé. Tas quà rester tranquille.
La femme à la broche réprimande la fille une dernière fois. Celle-ci commence à pleurer. Pour la consoler, la femme, maternelle, lencourage à compter sur ses propres capacités. Miracle, la jeune fille sèche ses larmes, sy met sérieusement, et ça porte ses fruits.
Pour ma part, je me débats : comment ressasser les dates de Linné tout en épinglant du regard la fille aux cils magnifiques ? Impossible. Soit Linné, soit les cils. Si je tente les deux, je me retrouve à penser à un Linné avec des cils recourbés, vision des plus perturbantes.
Combien despèces de poissons vivent dans la Loire ? me demande Anatole à brûle-pourpoint.
Neuf cent douze, jinvente.
Tes sûr ?
On ne plaisante pas avec ça.
Ma réponse sur Linné se veut généraliste, adaptable à une biographie de Paul Éluard sans paraître hors sujet.
« On va au cinéma ? » griffonne-je sur un petit mot que je plie soigneusement et lance à la fille aux cils ensorcelants. La réponse revient en une minute : « Je suis déjà prise ». Cette incapacité féminine à dire « oui » franchement mépate toujours. Mille sabords. Je ne comptais pas rompre son couple, seulement proposer un nouveau lien damitié ! Javais déjà deux amies qui, elles-mêmes, sortaient avec des garçons qui dormaient dun sommeil de plomb pendant que mon père sortait souvent des billets pour moi.
« Il est mieux que moi ? » jenvoie encore. « Oui », revient la réponse lapidaire. « Alors pourquoi il nest pas à lolympiade ? » Ma voisine réfléchit. Je la comprends.
Tu ne confonds pas la Loire avec locéan Atlantique ? murmure la femme à la broche en passant une troisième fois près dAnatole. Elle espère sans doute trouver des antisèches dans notre zone. Mais pour en avoir, il faudrait déjà savoir un peu de quoi parle réellement la biologie. Chez nous, aucun risque.
Anatole affiche un air de gamin turbulent à qui il faudrait des soins. Sauf que cest son visage habituel. La dame ne le sait pas.
Cest quoi, cette histoire docéan ? magace Anatole en me bousculant, juste quand je tente de relancer une discussion à laveugle. Il ny a même pas une question sur les océans !
« Qui est qui avec Belmondo ? », je tente un dernier mot, le lance. « NON ! », mest-il renvoyé, assorti dun dessin de visage hilare aux tresses et oreilles écartées. Dommage. Les oreilles sont encore plus séduisantes que les cils, décidément. Les émoticônes daujourdhui nont pas ce charme piquant. Je commence franchement à mintéresser, mais mon binôme biologiste minterrompt à nouveau.
Question pour toi, là Cest quoi la con-for-ma-tion dune mèche de cheveux en kératine ? Kératine, cest la réponse ? Cest quelquun dAsie qui a écrit ça, non ? Les cheveux des écureuils sont bien roux ?
Je confirme. Puis, après réflexion, jajoute :
Lhiver, ils deviennent gris.
Anatole note scrupuleusement : « Roux. Lhiver : gris. » Il sadapte à toutes les situations, ce garçon.
Soudain, la fille aux taches de rousseur se penche vers moi et chuchote : « Alpha-hélice. »
Où ça ? je métonne.
Le niveau de conformation : alpha-hélice, murmure-t-elle, avant de se détourner.
Je dévisage à nouveau ses oreilles. Elles me plaisent tout autant, peut-être plus. Je note rapidement la réponse, détache un coin du brouillon, et y écris : « Tu viens au cinéma ? » À force, il faut bien que ça marche quelque part.
« Daccord », tombe la réponse sur mon bureau.
Une minute plus tard, nouvelle réponse à droite : « Bon, jaccepte aussi. »
Cest un dilemme cornélien. En sortant de ce traquenard sentimental, jessaie de répondre à la question : « Comment appelle-t-on le petit du rhinocéros ? » Difficile de répondre quand deux filles attendent de vous une relation sérieuse. Rhinocérette ? Rhinoscopinette ? Veau ? Rhinotole ? À droite les grands cils, devant les taches de rousseur. Cest la noyade. Jécris donc : « Petit du rhinocéros. »
Avec la fille aux taches de rousseur, ça aura duré jusquà lhiver, le temps que les écureuils changent de pelage. Celle aux longs cils nest jamais venue au ciné. Quelle perfidie chez ces filles !
Entre temps, jobtiens la deuxième place à lolympiade de biologie, un joli diplôme, mais remis deux mois plus tard. Ils mont cherché partout. Au Collège 172, on trouve un seul élève avec mon nom un petit en sixième, qui, interrogé par la principale : « Comment as-tu pu être à lolympiade ? », sest mis à pleurer en jurant quil ne recommencerait plus. Mais, finalement, ils mont retrouvé.
Je reste le seul des jeunes scientifiques de cette promotion à avoir su nommer le petit du rhinocéros. Les savants nont toujours pas de mot sûr pour ces rhinotoliks, voilà le hic. Cest ainsi que jai pénétré le monde de la science, où je me suis un peu acclimaté puis, comme vous le voyez, plus tellement.







