Maman a enfin pris sa retraite. Cela fait déjà quelques années. «Je suis épuisée, dit-elle. La santé nest plus au rendez-vous. Le travail, cétait du stress permanent, lambiance détestable, et lâge fait son œuvre. Jaimerais enfin vivre un peu pour moi, et pas toujours pour les autres.»
Personne na jamais voulu la contredire à la maison. Maman, cest le genre de femme, on nose pas discuter ses décisions.
Bref, elle a déménagé à sa maison de campagne, près de Chartres, pour mener la dolce vita : faire pousser des rosiers et des courgettes, fumer sur la terrasse, siroter un café parfois accompagné dun peu de cognac, parfois dun roman. Faire le ménage, savourer sa liberté, repenser sans nostalgie au boulot quelle a quitté, et se réjouir que les petits-enfants, désormais grands, ne soient plus catapultés chez elle tout lété.
Et puis, à chaque visite, elle nous offrait à tous son conseil en or :
Attendez que vos petits-enfants aient fini leurs études avant de prendre votre retraite. Cest primordial. Il faut quils soient indépendants, quon ne se retrouve pas à devoir tout assumer comme retraités. Quant aux arrière-petits-enfants, vous serez trop âgés, ce sera à vos enfants ou vos petits-enfants de se débrouiller, ce ne sera plus votre affaire.
Sa vie à la campagne était réglée comme une horloge : point relais au village, petite épicerie communale, internet rapide, roseraie sous la fenêtre, air pur, voisins discrets, sérénité. Au bout dun moment, maman a tout de même commencé à sennuyer un peu. Alors elle sest trouvé une nouvelle occupation : couler du béton sur une bonne partie de son grand jardin.
Il fallait, selon elle, améliorer lallée de stationnement. Parce que daprès maman, la cour, «ce nétait pas très digne». Et puis, comme elle dit, il ne faut pas tout espérer de la nature, on a Internet pour ça maintenant. Grâce au net, elle a dégotté une équipe de «pros du béton», prêts à tout, tant quon paye en euros.
Le jour J, léquipe débarque : cinq bonhommes, et leur chef, Antoine, que maman appelait «Tonio», même si cétait un type d1m90 taillé dans la pierre. Ils sy mettent avec entrain et, bien sûr, ça dérape. Deux camions bétonneurs sont déjà là, au ralenti. Maman, fidèle à elle-même, observe sans broncher.
Cest là que Tonio a flairé la bonne affaire. Une dame dun certain âge, douceur incarnée, toute seule, manifestement «dépassée» par ces histoires dhommes cétait du moins son interprétation. Léquipe a voulu arrondir ses fins de mois sur le dos de maman, sous prétexte de «problèmes techniques» et de frais supplémentaires.
Tonio lance alors, tout sourire :
Là, cest pas possible comme ça, tout est bancal, rien ne va Faudra payer le double si vous voulez quon termine, sinon on remballe tout et on sen va.
Maman a écouté, impassible, hochant la tête comme si elle comprenait. «Cinquante mille euros, vous dites ? Et vingt-cinq mille, ça ne suffirait pas ? Bon Je vous fais confiance, vous êtes des costauds, alors»
Puis, avec un clin dœil tout aussi doux :
On parie ?
Parier ? sur quoi ? sest animé Tonio.
Sur ces cinquante mille. Je parie, Tonio, que je saurai organiser ton équipe pour que tout soit nickel, mais pas en une journée comme tu dis, en trois heures. Si on finit dans les temps, tu me dois cinquante mille. Si on déborde, cest moi qui te paie. Daccord ?
Je vous jure, à la place de Tonio, jy aurais réfléchi à deux fois. Même si elle passe pour une mamie excentrique à quoi bon ? Mais bon, Tonio na pas fait polytechnique, la confiance et la gourmandise lont emporté. Le pari est lancé.
Tonio sest installé sur la marche du perron avec un café, pour regarder. Quant à Jacqueline Dubois, elle a enfilé ses bottes en caoutchouc et là, cétait parti.
En cinq minutes, elle a placé chaque ouvrier comme un chef dorchestre : distribution des tâches, consignes pour le port de charges, instructions claires pour étaler et lisser, accélérer sans jamais bâcler, mise au point sur les camions : pas question de «balancer» le béton nimporte comment. Tout était précis, chronométré, fluide.
Une vraie déesse du chantier.
Ce qui devait prendre toute la journée, maman a réglé ça en deux petites heures. Le résultat : impeccable, lisse, droit, sans une faute.
Au début, Tonio ricanait pensant la voir sessouffler. Puis plus un sourire. Puis le teint livide. Il sest rappelé le pari. Et cinquante mille euros, cest pas rien.
Il est resté bête, démuni, presque muet de stupeur. Enfin il a balbutié :
Attendez Dites-moi Mais comment ?! Comment cest possible, ça ? On na jamais vu ça !
Jacqueline Dubois sest contentée de répondre, en époussetant ses gants :
Vous avez vu le grand échangeur autoroutier à lentrée dOrléans ? Cest moi qui lai bâti.
Là, parait-il, Tonio a compris quun «petit bout de femme» est parfois simplement quelquun qui a bourlingué sur des chantiers où les tendres nont pas leur place. Et que vouloir jouer avec elle coûte cher.
Aujourdhui, en y repensant, jai saisi cette leçon : dans la vie, il ne faut jamais sous-estimer lexpérience ni le calme dune femme française. On ne sait jamais vraiment qui on a en face de soi.







