Oksana et sa belle-mère étaient assises sur un vieux lit. Toutes deux habillées chaudement, car l’hiver s’installait et on venait à peine d’allumer le poêle dans la maison. — Ne t’inquiète pas, maman. Tout ira bien pour nous. Nous nous en sortirons. Je vais te donner tes médicaments maintenant. Oksana, du mieux qu’elle pouvait, réconfortait celle qu’elle appelait « maman », bien que ce ne fût pas vraiment sa mère, mais plutôt sa belle-mère — et presque son ex-belle-mère…

Tu sais, l’autre soir je pensais à tout ce qua traversé Claire… Je tassure, cest digne dun roman. Elle était assise avec sa « belle-maman », Monique, sur un vieux lit grinçant, emmitouflées sous des pulls bien chauds. Cétait lhiver, les carreaux givrés, et la cheminée venait tout juste de crépiter. Tu connais, dans les vieilles maisons de Bourgogne, le froid sincruste partout…

Tinquiète pas, Manou, ça va aller. On va sen sortir toutes les deux. Tiens, je tapporte tes médicaments…

Claire faisait tout pour la rassurer, même si, au fond, Monique nétait plus vraiment sa belle-mère. Enfin, presque plus ça cest tout une histoire.

Tu vois, elles ont vécu ensemble avec Paul, le fils de Monique et mari de Claire, dans cette maison, à la lisière du village. Claire sétait mariée sur le tard, à trente ans passés, deuxième épouse de Paul Mais elle navait rien brisé, il était déjà divorcé quand ils sétaient rencontrés.

Dès la première rencontre, Monique avait adoré Claire. Et le sentiment était mutuel. Douce, chaleureuse, avec ce petit accent bourguignon qui donne envie dêtre adopté. Tu sais, Claire navait plus ses parents, partie trop tôt. Dans Monique, elle avait trouvé une vraie famille.

Paul se moquait delles, les appelant « les deux conspiratrices » Cinq ans de mariage, passés si vite. Mais Paul a changé. Il est devenu brusque, colérique. Il criait sur Claire et sur sa mère à tout bout de champ. Faut dire, il traînait avec une autre, buvait plus que de raison, et rentrait rarement à lheure.

Un soir, il claque la porte : « Je divorce. Deux jours pour plier bagages. » À peine a-t-elle eu le temps de rassembler ses affaires que la nouvelle compagne de Paul débarque, valise à la main.

Franchement, ça se voyait quelle était venue spécialement pour humilier Claire. Une grande blonde aux lèvres refaites, un regard de vache frappée, et des cils… mon Dieu, elle battait des paupières comme si elle attendait de décoller

Claire na pas pu sempêcher déclater de rire. « Tu méchanges contre ça ? Sincèrement, bon vent ! »

Elle est drôle, au moins. Vous, vous faites vieille France avec ta mère. Deux poules sans vie.

Quon se moque de moi, ok, mais ne touche pas à ma mère, lance Claire.

La blonde minaude : Et ta mère, elle reste ici ? Non mais, je ne veux pas de belle-maman dans mes pattes… chériii…

Justement il est temps, maman, lance Paul. Tu téternises

Mais où veux-tu que jaille ? Toute largent de la vente de mon appart est passé dans cette maison, cétait pour toi !

Pas de drame, reste dans ta chambre, mais Albane (la blonde, évidemment !) sera la maîtresse de maison.

Je veux quelles partent toutes les deux ! gémit Albane en battant ses faux cils.

Franchement, Claire nen pouvait plus dentendre ces âneries.

On part, Manou, tu viens à la campagne avec moi ?

Vaut mieux la campagne quici avec eux…

Prends tes médicaments, ta boîte à souvenirs, ton sac je moccupe de tout.

Elle entassa un peu tout dans la valise, documents, linge, quelques effets, sans oublier la boîte à souvenirs. Albane les poussait à partir : « Prenez vos affaires, ici tout nous appartient, hein mon ptit chat ? »

Paul, lui, restait là, muet, sachant quil ne sen remettrait pas auprès de sa mère. Mais elle pouvait-elle le pardonner ? Peut-être, cest une maman après tout…

Une demi-heure plus tard, Claire était devant la voiture ; Monique, silencieuse, à larrière, pleurait toutes les larmes de son corps. Difficile de réaliser, après avoir tout donné, quon ne compte plus.

Comment on va vivre, ma petite ?

Ne ten fais pas, Manou. Jai un peu dargent de côté, ta retraite, ça ira. On aura de quoi acheter le pain, le beurre et quelques fromages.

Elles sont arrivées dans le village de lenfance de Claire. Heureusement, il faisait encore jour. Il faisait glacial, mais Claire sait relancer le vieux poêle. Un peu deau, la bouilloire sur le feu, le couteau tiré du tiroir. Gestes dautrefois, appris par son grand-père.

Tes douée comme une vraie campagnarde, Claire !

Eh, cest mon papy qui ma tout appris. Heureusement on avait du ravitaillement, plus besoin daffronter les commérages au supermarché du coin.

Petit à petit, la chaleur est revenue dans la maison.

Demain, je fais le grand ménage du printemps, même si on est en hiver, rigole Claire.

Soudain, on frappe à la porte.

Oh, voilà la voisine, qui débarque en plein hiver, ça alors ! Tout va bien ?

Oui, tonton Marc, tout est sous contrôle. On papotera plus tard, viens prendre le thé !

Je venais tinviter, mais je vois que tu nes pas seule ? Il remarque enfin Monique.

Monique Dubois, la mère de Paul… Marc Lefèvre, notre voisin.

Si jamais tas besoin de quoi que ce soit, tu frappes.

Merci, Marc, cest noté.

Une semaine passe, la maison devient douillette, propre comme un sou neuf.

Tu sais, Claire, moi aussi jai grandi à la campagne jai eu la folie de suivre ton beau-père à la ville… Il est parti trop tôt, Paul avait à peine vingt-trois ans. Jai vendu mon appart pour construire cette maison. Il mavait promis que je vivrais toujours avec lui… Regarde comment ça a tourné.

Ne pleure pas. Tout va sarranger, tinquiète. Yaura peut-être des petits enfants, qui sait !

DAlbane ? Plutôt mourir ! Et Marc, il vit avec qui, au fait ?

Seul. Sa femme est morte noyée en sauvant un gamin dà côté, ça fait des années. Il sest jamais remarié, pas denfants. Il était très pote avec mon grand-père Il a ton âge, tu sais.

Le temps passe, un mois. Pas de nouvelles de Paul, même pas un coup de fil à sa mère. Et voilà quun jour, Claire reçoit un appel dun numéro inconnu.

Allô, Claire ?

Oui ?

Je suis désolé votre mari, Paul Il est décédé.

Je crois que vous faites erreur.

Non. Il était ivre et a eu un accident de voiture. Il était avec une fille. Elle sen sort sans une égratignure. Il faudrait venir lidentifier.

Oh mon Dieu Pauvre Monique. Comment lui annoncer ça ? Heureusement, il y a tonton Marc.

Mais Claire, tas lair livide, quest-ce quil se passe ?

Assieds-toi, Manou… Paul nest plus là. Il est parti.

Monique seffondre, elle se sent coupable. Mais Claire la rassure : ce nest pas elle, il les avait chassées !

Je vais à lhôpital. Marc, tu restes avec elle ?

Non, je viens. Je vous accompagne, cest pas négociable.

Les obsèques sont sobres. Ensuite, Claire et Monique décident daller à la maison pour voir lhéritage. Maintenant, la maison revient à Monique et Claire, car Paul navait pas eu le temps dengager la procédure de divorce… Trop occupé avec ses « plaisirs ».

Marc ne les quitte pas dune semelle.

Je préfère rester avec vous, au cas où.

Quelle catastrophe la maison ! Du linge sale partout, des assiettes dans lescalier, odeur dalcool et de renfermé.

Mon fils na jamais vécu comme ça… murmure Monique.

Surgit alors Albane, et un homme tout aussi peu vêtu

Quest-ce que vous foutez là ? Cest MA maison, dehors !

Où sont tes papiers ? Cest légal, ici, tu as des droits ?

Paul était MON mari, on avait « célébré » un mariage, donc cest à moi !

Il na jamais divorcé de Claire ! Et ce pseudo-mariage ne compte pas.

Marc lui demande ses papiers, la somme gentiment de dégager, lhomme prend la fuite.

Quelques démarches à la mairie et tout sarrange : la maison est bien à Monique et Claire. Changement de serrure, un grand tri, tout ce qui était sale, jeté. Marc les épaule pour tout.

Franchement, vous allez me manquer si vous repartez. Je métais habitué à vous deux

On reviendra souvent, et tu peux aussi passer, Marc !

Vous mavez rajeuni. Maman, tu ressembles tellement à ma femme

Tu fais les yeux doux, hein, Marc ? charrie Claire.

Nimporte quoi…

Mais tu sais quoi ? Un an après, Marc et Monique se sont mariés ! Ils sont heureux ensemble, et Claire reste leur « fille adoptive ». Mais ça ne sarrête pas là : maintenant, Marc et Monique ont des petits-enfants, car Claire est devenue maman. Toujours célibataire, mais elle a adopté un frère et une sœur, inséparables. Elle voulait recueillir un, elle en a eu deux !

Tu vois, on ne choisit pas toujours sa famille à la naissance ou dans lenfance. Parfois, la vie, avec toutes ses galères, toffre la chance de construire la tienne.

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Oksana et sa belle-mère étaient assises sur un vieux lit. Toutes deux habillées chaudement, car l’hiver s’installait et on venait à peine d’allumer le poêle dans la maison. — Ne t’inquiète pas, maman. Tout ira bien pour nous. Nous nous en sortirons. Je vais te donner tes médicaments maintenant. Oksana, du mieux qu’elle pouvait, réconfortait celle qu’elle appelait « maman », bien que ce ne fût pas vraiment sa mère, mais plutôt sa belle-mère — et presque son ex-belle-mère…
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