La retraitée Lilia (surnommée affectueusement “Lili” par tous) Dmitrievna poussa un profond soupir et, non sans effort, se retourna sur le côté : ses articulations la faisaient souffrir, ses jambes étaient très enflées, et elle était épuisée par les allers-retours à l’hôpital ainsi que par la lassitude des traitements.

La vieille madame, Élise Dubois, que tout le monde appelait familièrement Mamie Élise, soupira profondément en tentant de se tourner sur lautre flanc de son vieux lit. Les articulations douloureuses, les jambes enflées, elle navait plus la force ni le courage de courir les médecins et les traitements.

Élise avait vécu toujours seule : le mariage ne lavait jamais tentée, et pourtant, un fils était né, il y avait bien longtemps, après son premier amour.

Un jour, alors quun rayon de soleil filtrait faiblement à travers les rideaux de son petit appartement à Dijon, on frappa à la porte. Elle se leva difficilement, sappuyant sur le mur, pour aller ouvrir.

Sur le seuil se tenaient son fils, Paul, et sa belle-fille, Amandine. À leurs côtés, un petit garçon de quatre ans, Louis, serrait fort une petite voiture dans ses mains. Un énorme chien à la truffe mouillée les accompagnait.

Maman, nous nen avons pas pour longtemps, nous devons retourner à Lyon. Louis et Béchamel restent chez toi pour quelques jours, cinq maximum. Nous reviendrons vite, lança Paul, pressé.

Mais Je suis malade, je ne marche plus très bien, balbutia Élise Dubois, sefforçant de rester debout.

Tu crois bien quon ne voulait pas te déranger, vraiment Mais imaginer huit heures de train avec lenfant et le chien, ce nétait pas possible. Ma mère Elle est partie, murmura Amandine, les larmes aux yeux.

Le petit-fils pleura à son tour, et le chien émit un long soupir. Élise comprit quelle navait pas le choix : il fallait faire face.

Sa santé sétait dégradée depuis maintenant six mois. Élise Dubois venait de fêter ses soixante ans. Autour delle, dans le quartier, bien des dames de son âge avaient déjà une canne. La vieillesse frappe, soudain, sans crier gare.

Elle savait aussi quAline, sa belle-mère contre laquelle on rouspétait mais quon aimait quand même, souffrait dune maladie grave. Le père dAmandine, Raymond Petit, était décédé depuis longtemps. Et voilà que maintenant, la grand-mère paternelle sétait envolée, si jeune encore, fauchée par la maladie.

Le fils et Amandine étaient repartis. Maintenant, Élise se retrouvait avec, pour compagnie, le petit-fils et ce grand chien pataud.

Lenfant se blottit contre la bête, qui le couvrit de longues léchouilles baveuses.

Louis Il ne mord pas au moins ? Pourquoi il a lair si effrayant ? Ne pouvaient-ils pas prendre un caniche ? Cest quoi, ce molosse ? sinquiéta la vieille dame.

Cest un bouledogue anglais il sappelle Béchamel, mamie ! Il est gentil, tu sais, répondit le petit garçon, caressant la bête.

Et il faut absolument le sortir, nest-ce pas ? Élise sentit son cœur battre plus fort.

Les seuls animaux quelle avait eus, cétaient des chats, et cela remontait à bien longtemps. Soccuper dun chien, surtout dun tel gabarit, était inédit.

Le chagrin de perdre lautre grand-mère, encore jeune, lui serrait le cœur.

Mais comment allait-elle gérer, avec toutes ses douleurs, un enfant toujours en mouvement et ce mastodonte à poils ?

Mais oui, mamie ! Et il faut lui donner à manger. Il aime la viande, la purée… Et puis, il faut aller se promener ! déclara Louis, respirant fort, prêt à enfiler ses bottes.

Élise ne sut plus très bien comment elle se retrouva dehors, la laisse du chien dans une main et la main du petit-fils dans lautre.

Cela faisait une semaine quelle nétait pas sortie, tant elle allait mal. Mais là, portée par lurgence, elle sélança, une larme à lœil. Elle priait intérieurement Dieu de lui accorder un peu de force, car personne dautre ne pouvait les aider, ni le gosse, ni le chien.

Béchéamel avançait calmement. Pendant toute la balade, il ne tira pas une seule fois sur la laisse, indifférent aux aboiements des chiens croisés.

Élise commença à éprouver pour lui un certain respect. Et lorsquelles passèrent devant le banc où salignaient les voisines en train de jacasser, elle redressa le dos, fière.

Alors, tu as de la visite, Élise ? Pourtant, tu nous disais que tu étais malade ! Comment tu fais avec le petit et un chien pareil ? Tu vas tépuiser ! Louis, pourquoi tu viens embêter ta mamie ? Tes parents en laissent sur elle et filent, hein ! lança la gouailleuse Germaine du deuxième.

Élise sentit la main de Louis se crisper, tandis que Béchamel, dun air réprobateur, hocha la tête.

Taisez-vous, les pies ! On vous amène jamais vos petits-enfants alors vous êtes jalouses ! Jai demandé à garder Louis ! Je ne suis pas malade, et ce chien, cest un champion, il fait la fierté de sa famille ! Occupez-vous donc de vos histoires, et pour votre gouverne, mon fils et ma belle-fille sont partis enterrer leur pauvre belle-mère, pas samuser ! répliqua Élise dune voix vive, pressant le pas, oubliant sa démarche hésitante.

Ne les écoute pas, Louis ! Ta mamie sera toujours là pour toi ! le rassura-t-elle plus tard dans lascenseur en lui serrant la main.

Dis, mamie… Tu vas pas tenvoler au ciel comme mamie Aline ? Maman et papa mont dit quelle était partie là-haut, mais… Maintenant, il ny a plus que toi… Tu ne vas pas partir, hein, mamie ? Je veux pas que tu me laisses, je taime trop, sanglota Louis en entourant ses petites mains autour des genoux dÉlise.

Oh, mon ange, ne pleure pas ! Tu vas en avoir marre de ta vieille mamie, je te le promets ! Je serai toujours là ! Je temmènerai à lécole, à luniversité, et je tattendrai quand tu rentreras du service ! Je serai là, mon chéri ! sexclama-t-elle en le serrant contre elle.

Malgré sa fatigue, elle prépara un petit dîner. Elle trouva le courage daller acheter du pain. Le soir venu, promenade obligatoire avec Béchamel, qui trottait avec dignité à ses côtés.

Quand Louis et Béchamel sendormirent, Élise avala ses médicaments. Elle avait limpression davoir creusé des fondations toute la nuit, tant ses membres la faisaient souffrir. Mais elle savait quil ne fallait compter que sur elle Tant que résonnaient dans sa tête les pleurs de Louis et linquiétude dans son regard, elle nabandonnerait pas.

Seigneur, donne-moi juste un peu de répit, rien que pour mon petit-fils murmurait Élise dans le silence.

Le lendemain, ils jouèrent aux petites voitures, et la vieille dame se retrouva à ramper avec Louis sous la table une chose quelle ne pensait plus jamais refaire. Ensemble, ils firent cuire de la bouillie, et ils lavèrent un Béchamel tout crotté après avoir couru dans les flaques de printemps.

À sa grande surprise, Élise couvrit le chien de baisers.

Mais pourquoi avais-je peur de lui ? Il est magnifique, ce chien, et tellement intelligent ! Un vrai miracle ! ria-t-elle.

Dis, Louis, pourquoi il sappelle Béchamel ? demanda-t-elle.

Le garçon éclata de rire.

Parce quil adore la sauce béchamel Son nom officiel commence aussi par un « B », mais Béchamel, cest mieux ! fit-il, ravi.

Les journées filèrent ! Les contes étaient lus et relus, et Louis apprit à mamie comment regarder les dessins animés sur sa tablette.

Ils révisèrent les lettres, ce petit malin commença même à lire ses premiers mots. Béchamel, pendant ce temps, dormait dans le fauteuil, quémandant glaces et petits bouts de fromage.

Maman, tu tiens le coup ? Je suis désolé, il fallait bien laisser Louis et le chien quelque part Jimagine même pas comment tu fais, malade, avec tout ça dit Paul, inquiet au téléphone.

Mais oui, tu sais bien quune mamie tient toujours bon ! Restez aussi longtemps que nécessaire. Soutiens Amandine, elle a besoin de toi. Ne ten fais pas pour ma santé, avec un peu de volonté, tout sarrange ! répondit Élise, dun ton enjoué.

Quand Paul et Amandine revinrent à Dijon, ils sattendaient à retrouver une Élise éreintée, à bout de force.

Paul !… Ce ne serait pas ta mère, là-bas ? lança Amandine, stupéfaite.

Elle !… Mais Paul nen revenait pas.

Dans la cour, Élise trottinait après un ballon, Louis et Béchamel courant derrière elle. Elle navait pas couru depuis des années déjà marcher, cétait bien

Lorsque lheure du départ arriva, Louis se précipita en pleurant dans les bras de sa grand-mère.

Mon Louis ! Ta mamie te rendra bientôt visite, dans deux semaines ! On ira au café, on fera du manège, tu verras ! promit Élise en le prenant dans ses bras, elle qui, peu avant, ne parvenait même plus à soulever une bouilloire.

Maman, il est lourd, fais attention ! sinquiéta Paul.

Cest rien ! Attends-moi, Louis ! Tout ira bien ! À bientôt, Béchamel ! Mamie viendra aussi pour toi ! On ira se promener ! ria Élise.

Cest elle qui ma confié, un jour dans la cour, cette histoire Elle marchait péniblement, elle était vraiment malade. Puis, du jour au lendemain, elle sest remise à bouger, ce que tout le quartier trouvait incroyable !

Cest Louis et Béchamel qui mont guérie, dit-elle, touchée. Certains maux restent, mais ce nest rien. Sallonger, sapitoyer, cest la fin, alors il faut se lever ! Saimer, se donner à ceux quon aime, ça vous fait avancer. Ce ne sont pas toujours les médecins ou les pilules qui font des miracles. Mais lamour oh, lamour, lui, en est capable.

Je me suis demandé comment feraient le petit et le chien sans moi, si jabandonnais. Alors je me suis levée ! Jai recommencé à marcher comme avant ! Parce quon a besoin de moi.

Jai une raison de vivre ! Alors, même si vous avez mal, même si tout paraît sombre, levez-vous ! Marchez ! Pour les petites mains de vos petits-enfants, celles qui se posent dans les vôtres avec tant de confiance. Cest le plus beau, le plus précieux.

Pour vos enfants, pour vos maris. Pour vos chiens et vos chats aussi, qui vous aiment fort !

Priez Dieu de vous aider, rassemblez votre courage ! Il ny a rien dimpossible à lêtre humain. Dans la difficulté, le corps puise dans des forces insoupçonnées.

Et surtout, profitez de chaque jour et savourez la vie, disait Élise Dubois à qui voulait lentendre.

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La retraitée Lilia (surnommée affectueusement “Lili” par tous) Dmitrievna poussa un profond soupir et, non sans effort, se retourna sur le côté : ses articulations la faisaient souffrir, ses jambes étaient très enflées, et elle était épuisée par les allers-retours à l’hôpital ainsi que par la lassitude des traitements.
Cérémonie inattendue : Les gendres ont la clé, les épouses font des plans !