J’avais seize ans quand je suis tombée enceinte, alors que j’étais encore lycéenne. Dans notre petit village au fin fond de la Bourgogne, c’était un véritable scandale. Les gens me montraient du doigt, et mes parents ne savaient plus où se cacher tant ils avaient honte. Mon père ne pouvait plus me regarder en face.
Tu aurais mieux fait de mourir que de nous couvrir de honte ! Va chez ta grand-mère, je ne veux plus te voir ici.
J’ai donc quitté la maison pour aller chez ma grand-mère, dans le village dà côté. Elle vivait seule, en bordure du bourg, dans une vieille maison froide et peu accueillante. Il fallait tenir bon, malgré les courants dair et la solitude. Mais le plus difficile, c’était la fin de la grossesse : personne pour m’aider, personne pour me soutenir. Quand les contractions ont commencé, le SAMU est arrivé de justesse. Malgré tout, je men suis sortie et j’ai élevé mon fils, Éric, dans la vieille maison de ma grand-mère.
Tout le monde répétait que je devrais trouver un homme, refaire ma vie, mais je ne voulais pas. Je vivais uniquement pour Éric, travaillant comme je pouvais pour lui offrir un avenir. Lorsquil a grandi et quil est parti faire ses études à Dijon, j’ai moi aussi décidé de quitter la Bourgogne pour aller travailler en Italie.
Je naurais jamais pu partir plus tôt : impossible dabandonner mon fils. Mais vivre à létranger, face à la vie rustique du village, cétait presque un rêve. Je moccupais dune dame âgée, très gentille avec moi. Je gagnais correctement ma vie, et parfois, la signora me donnait 100 ou 200 euros de plus, juste pour me remercier. Grâce à ces économies, jai pu acheter à Éric un petit studio et lui venir en aide. Malheureusement, largent a peu à peu changé Éric : il ne rendait même plus visite à sa grand-mère. Cela me blessait, mais je continuais de lui envoyer 500 euros chaque mois, gardant le reste de côté pour pouvoir macheter un logement à moije refusais dimaginer revenir dans la vieille masure de grand-mère.
Avec les années, Éric a voulu se marier. Bien sûr, jai pris en charge le mariage ainsi que tout ce quil fallait acheter. Je pensais pouvoir enfin commencer à économiser pour moi. Mais en cinq ans, ils ont eu deux enfants, puis, quand la pandémie est arrivée, ma belle-fille est tombée enceinte dun troisième. Je continuais malgré tout à les aider financièrement. En serrant la ceinture, j’ai fini par réunir 20 000 euros, de quoi moffrir un joli studio. Justement, une amie à moi revendait le sien, rénové, et nous avions déjà convenu de la vente.
Cet été-là, je suis rentrée en France pour signer lacte chez le notaire, mais Éric ma prise de court avec son annonce :
Maman, on a vendu le studio. On a acheté une maison. On a déjà donné lacompte, maintenant il nous faudrait largent pour le second versement.
Quel argent ?
18 000 euros.
Mais je vais macheter un logement, il est hors de question que je vous donne tout !
Maman On ne peut pas vivre à cinq dans un studio. Javais compté sur toi, tu ne comprends pas ?
Et toi, tu as mis de côté quelque chose ? Pourquoi tu ne mas rien dit ? Je peux taider un peu, mais je ne donnerai pas tout.
Maman, tu ten fiches de savoir où dorment tes petits-enfants ?
Bien sûr que non. Je vous ai envoyé 500 euros tous les mois. Il suffisait déconomiser, et vous auriez eu la somme.
Mais tu gagneras encore ton argent en Italie, pourquoi tacheter ton propre logement maintenant ?
Et si, demain, je dois rentrer précipitamment ? Ou si je tombe malade ? Je dors où, moi ?
Tu reviendras vivre au village, avec mamie !
Dans ce cas, toi aussi, tu nas quà y retourner avec tes enfants !
Pour la première fois, jai tenu bon. Jai refusé de donner les économies que javais eu tant de peine à amasser. Éric men veut et ne me parle plus, j’ai entendu dire qu’il avait emprunté à droite à gauche. Mais est-ce que je devais vraiment tout sacrifier encore une fois ? À un moment, il faut penser à soi. Combien de temps, combien dannées encore ?






