Élise débarqua chez elle plus tôt que prévu, les bras chargés de spécialités de ses parents de la campagne. Elle voulait faire une surprise à son mari, mais Pierre, au lieu de la prendre dans ses bras, lenvoya faire les courses. La suite fut, disons, inattendue.
Le sac pesait si lourd que lépaule dÉlise la suppliait darrêter ce supplice moyenâgeux. Depuis deux mois, son dos menait la vie dure : un compagnon fidèle, mais dont elle se serait volontiers passée. Elle déposa avec précaution ses cabas pleins à craquer de pots de confiture, de rillette maison et dun cageot de pommes gigantesques sur le bitume fissuré de larrêt de bus.
Elle inspira profondément, persuadée à cet instant que le bébé dans son ventre allait finir par sortir protester. Six mois de grossesse : pas une mince affaire, surtout quand on décide de rentrer de Poitiers à Paris avec trois jours davance, histoire de surprendre chéri. Elle avait tant eu hâte quelle comptait littéralement les platanes sur la nationale.
Que pouvait donc bien faire Pierrot à cette heure-ci ? Certainement loin dimaginer quà dix minutes à pied, son épouse chargeait comme un mulet. Dix minutes qui parurent une éternité sur le chemin de leur immeuble. Les sacs de cadeaux parentaux (cette tradition française de tout ramener en double « au cas où ») lui sciaient les bras.
Après cinquante mètres, Élise comprit quelle nirait pas beaucoup plus loin sans finir chez lostéo : son dos hurlait à la révolution.
Elle dégaina son téléphone et appela Pierre.
Pierrot, salut chuchota-t-elle, essoufflée.
Élise ?! Mais quest-ce qui tarrive ? paniqua-t-il.
Rien, juste un petit retour anticipé ! Je suis à larrêt près de chez nous. Peux-tu descendre me filer un coup de main ? Maman a décidé de refaire tout le stock de la maison en une seule fois
Blanc dans lécouteur. Élise faillit vérifier si elle navait pas été coupée.
Tes là ? Sur le trottoir ? Mais pourquoi tu ne mas rien dit ? On avait dit jeudi !
Je voulais te faire la surprise, elle grimaça. Tu nes pas content ? Franchement, descends. Jen peux plus, jai faim et jai envie de rentrer.
Attends ! sécria-t-il. Ne bouge pas ! Enfin si, mais écoute, lappart est vide, même la souris a déménagé. Il ny a plus rien à manger, jai fini les pâtes hier. Tu ne veux pas passer à lIntermarché du coin macheter un bon morceau de bœuf ? Jai posé ma journée exprès, je voulais te préparer un vrai déjeuner daccueil.
Du bœuf ? Pierre, tes sérieux ? Tu réalises ? Je suis enceinte de six mois, plantée là avec deux cabas qui pèsent le poids dune Clio !
On a encore des pommes de terre, des œufs. Viens me chercher et fais-moi à manger avec ce quil y a, je ten conjure.
Mais Élise, tu ne comprends pas Il faut que tout soit parfait ! Le magasin est juste là, prends un peu de viande, des pommes de terre fraîches, nos patates sont moisies. Demande à quelquun de taider ou porte-les petit à petit Allez, fais un effort ! Cest pour nous, promis, jai tout préparé ici !
Élise contempla ses paumes rougies. Bouffée de détresse, montée comme un soufflé raté.
Tu es tombé sur la tête ou quoi ? sa voix devint tremblante. Tu me demandes, enceinte, avec mes valises, daller acheter de la viande parce que « tu veux cuisiner » ?
Tes vraiment pas fichu de descendre toi-même ?
Jai déjà lancé euh des trucs ! Si je descends, je fiche tout en lair ! Élise, sil-te-plaît. 800 grammes de bœuf et un filet de pommes de terre. Je tattends !
Il raccrocha. Élise fixa lécran noir du téléphone, sidérée. Lenvie de pleurer lenvahit, sous léclairage blafard du lampadaire de la rue. Pas de baiser ni de couette : cétait la virée au rayon boucherie. Peut-être avait-il vraiment préparé une surprise de folie ? soupira-t-elle intérieurement. En traînant la patte, cabas en main, elle sen alla vers le magasin.
Elle poussa son caddie dans les allées sous le regard apitoyé de la caissière à moitié réveillée. Le bœuf pesait une tonne, le filet de pommes de terres un Everest. Une fois dehors, doigts crochus, bras en coton, elle se sentit transformée en marionnette des Batignolles.
Le téléphone sonna encore.
Tu as tout ? questionna Pierre, aussi frais que possible.
Oui, jarrive à lentrée, grinça-t-elle. Ouvre.
Attends ! Ne monte pas ! Reste sur le banc, dix minutes, pas plus.
Tu plaisantes ? semporta-t-elle, se fichant des passants. Mais Pierre, mes jambes sont deux baguettes, jai besoin de mallonger !
La surprise nest pas prête ! bredouilla-t-il. Cinq minutes, ça suffit. Promis, je me dépêche !
Elle tomba sur le banc comme un pierrot au bal, les sacs seffondrant à côté. Lenvie de balancer ce fichu bœuf jusquau troisième étage était presque irrésistible.
Dix minutes. Puis vingt. Élise refaisait mentalement le film : entrer dans un océan de fleurs ? Le petit déj aux chandelles ? Un guitariste dans le salon ? Aucun scénario ne justifiait ce supplice de la file dattente.
Trente-cinq minutes plus tard, Pierre jaillit en bas de limmeuble, une tache de sueur au front, le tee-shirt à lenvers, et les cheveux façon « Levé en retard ».
Ah, tes là ! lançait-il en attrapant les sacs sans honte. Pourquoi tu fais cette tête ? Il fait beau, non ? Allez, monte !
Tes trempé ! soupira Élise en se relevant, saccrochant à la rampe. Et tu sens leau de Javel à trois kilomètres
Patience, tu vas voir ! crâna-t-il. Il explosa presque dexcitation devant la porte de lappart.
Pierre ouvrit avec solennité et attendit. Élise entra, inspira un mix deau de javel et de « fraîcheur atlantique » version supermarché.
Tout avait lair immaculé. Plus une chaussette qui traîne, le tapis shampouiné (on voyait encore lhumidité), la poussière envolée. Ses bibelots étaient relégués au coin entre la fenêtre et rien.
Alors ? Pierre rayonnait comme une pièce de deux euros toute neuve. Ten penses quoi, hein ? SURPRISE !
Élise se retourna lentement.
Sérieusement cest ça, ta surprise ?
Comment ça « ça » ? Pierre offusqué. Trois heures que je récure cet appart ! Jai tout lavé, même sous le canapé. La vaisselle, les chiottes nickel ! Je voulais ton retour dans du propre, pour une fois, que tu naies plus rien à faire. Si tétais pas passée à lInter, jaurais jamais tout fini.
Un énorme sanglot la traversa.
Donc pour laver, tu mas laissée me galérer en courses ?
Tu ne pouvais pas juste venir maider au bus ?
Mais oui ! Pierre exaspéré. Je voulais juste BIEN FAIRE ! Tu râles toujours que je ne fais rien dans lappart. Jai voulu te le prouver. Tes rentrée plus tôt, jai tout fait en vitesse, alors jai dû toccuper un moment Mais tu fais une tête denterrement comme si je tavais servi du cassoulet sans saucisse !
Pierre, mais tu ne réfléchis pas ! finit-elle par hurler. Je men fiche de la serpillière ! Jai mal au dos, jai failli mécrouler avec tes sacs ! Et toi, la seule chose quil fallait cétait juste me tenir la main, me ramener à la maison. Pas jouer à Cendrillon !
Pierre vira pivoine, jeta son chiffon dans lévier comme on claque la porte dun train raté.
Voilà ! Jen étais sûr, jamais contente ! Depuis cinq heures du mat, jen peux plus, je me suis démené pour toi, la surprise, tout Et toi, tu me balances au visage que je sers à rien ! Tu as vu, comme cest propre ? Même le jour du mariage, cétait pas aussi nickel !
Et à quoi ça sert, toute cette propreté ? dit Élise en sanglotant. Tas préféré me faire poireauter dehors, enceinte, frigorifiée ! À trimballer de la barbaque et de la patate, la France profonde ! Tout ça pour? Me punir ?
Te punir ? il tempêtait la cuisine, moulinant des bras. Pardon dêtre imparfait, hein ! Nimporte quelle autre femme aurait été ravie davoir un mari qui range et prépare à manger. Mais toi Toujours « mon état », « mon dos » Et moi alors, jai pas le droit dêtre KO après ma nuit blanche à penser à toi ?
Élise se couvrit le visage.
Tu ne comprends rien du tout Tu as troqué mon bien-être contre des plinthes plus blanches
Oh, cest ça ! soupira-t-il, bras en lair. Si tu étais rentrée jeudi comme prévu, jaurais eu le temps de tout finir, tu serais entrée dans un palace Mais non, Mlle Pressée a tout fichu en lair. Cest toi lingrate, Élise. Lingratitude personnifiée.
Il disparut en claquant la porte de la chambre.
Le bébé fit une cabriole dans son ventre. Élise tomba sur une chaise, fixant le sac de bœuf bêtement abandonné sur la table. La nausée lui remontait, rien à voir avec lodeur du ménage.
Dix minutes plus tard, la porte de la cuisine grinça.
Bon, tu le veux ton steak ? Ou tu fais la grève de la faim pour me punir ?
Laisse tomber, Pierre, murmura-t-elle, sans le regarder. Jai juste besoin de dormir.
Mais très bien ! répondit-il, refermant la porte avec tout le tact dune tempête bretonne.
Élise alla vaciller jusquà la salle de bain. Elle croisa son reflet dans le miroir : lapparence dun fantôme, cernée et décoiffée.
Le retour en bus, elle lavait rêvé autrement. Peut-être Pierre laurait prise dans ses bras : « Merci mon Dieu, tu es rentrée ». Faire semblant, cétait déjà trop demandé. En ressortant, la dispute reprit pour une raison futile. Puis Élise quitta lappartement, sans même se changer direction la campagne, retour chez maman et papa.
Tout le monde sopposa au divorce : beaux-parents, belle-sœur, la cousine de Charente et même Pierre, qui appelait régulièrement pour jurer quil avait compris la leçon. Mais pour Élise, la décision était prise : pas question de rester avec un mari qui mettait le ménage au-dessus du bien-être de leur futur petit Français.
Pourquoi rester avec un Pierre qui ne sait pas que la propreté, cest bien, mais lattention, cest encore mieux ?







