– Ma chérie, tu irais acheter du pain à la boulangerie ? – Le regard flou de la quadragénaire ne parvenait déjà plus à se fixer sur la frêle silhouette de la fillette de sept ans.

Chloé, tu irais acheter du pain à la boulangerie ? Le regard perdu de ma mère, qui approchait la cinquantaine, ne savait même plus se poser sur ma silhouette de sept ans, toute menue et lestomac tiré par la faim au son du mot « pain ».
Bien sûr, Maman…
Les mains derrière le dos, jai attendu quelle me tende quelques pièces deuro. Avec ça, la boulangère du coin, Madame Lucette, râlait et soupirait tout en me vendant une baguette, et parfois, glissait dans ma paume ridée par la faim un petit carré de chocolat au lait ou deux trois bonbons acidulés.
Quelle tristesse, cette pauvre petite. Un vrai petit ange chez ces ivrognes murmurait Tante Lucette derrière son comptoir, en sirotant son café soluble.

En sortant de la boulangerie, je mempressais de rentrer chez nous, essayant de ne pas trop humer ce parfum grisant de croûte chaude, dorée, qui me chatouillait la gorge. Si je me comportais bien, Maman cassait pour moi le bout croustillant de la baguette ; par-dessus, on déposait deux ou trois filets danchois à lhuile qui imbibaient la mie de leur jus doré. Ce n’était pas grand-chose, mais pour moi, c’était un vrai festin que je mangeais lentement, bouche pleine de promesses dévorées à chaque bouchée bien mâchée. Vue la pile de bouteilles vides dans lentrée, il semblait quon attendait encore des invités ce soir donc, rien dautre pour dîner. Il ny avait plus quà filer discrètement dehors. Surtout ne croiser personne, sinon je risquais dy passer. La dernière fois, Papa ma tellement giflée que la tête ma tournée deux jours, et le nez na pas cessé de saigner par moments.

Je suis sortie de limmeuble avec dans la poche un quart de pain et ma précieuse sardine intacte. Paris semblait calme malgré la douceur du printemps. Peu de monde dans les rues, de la musique lointaine derrière les fenêtres, et deux bonbons au chocolat qui attendaient leur heure dans ma poche. Quel bonheur… Ce soir il ne faisait pas froid pour déambuler, et si besoin, je savais que je pouvais toujours aller chez Tante Lucette elle moffrirait sûrement un café au lait et un nuage de sucre. En flânant, je me promenais sous les lampadaires couleur miel, rêvant dune amie, une vraie. Pour que je puisse lui confier mes secrets, mes rêves… ou juste marcher en silence, les soirs où rentrer à la maison, cest impossible.

Cest là que jai entendu ce petit cri plaintif venant dun buisson, près des poubelles en bas de limmeuble. Prudemment, jai soulevé un morceau de vieux drap. Dans une boîte à chaussures trouée, un chaton tigré, minuscule, miaulait faiblement. Jai tendu la main, il ma reniflée, et lodeur des anchois a eu raison de lui : il sest mis à lécher goulûment mes doigts, ce qui ma fait éclater de rire dun air enfantin.
Tu as faim, toi aussi ? Tu vas voir, jai quelque chose pour toi ! ai-je déclaré solennellement en posant devant son museau la sardine, pendant que moi javalais le dernier bout de pain.
Tiens, régale-toi.
Le petit fauve a englouti le poisson à grands coups de langues, imitait presque un grognement féroce en envoyant promener ma main venue caresser sa fourrure.
Doucement… Il ne faut pas tout avaler dun coup, le ventre peut vite faire mal, crois-en mon expérience, ai-je souri à mon nouvel ami.
Tu veux venir vivre avec moi, petit Tigrou ? Je partagerai toujours, toujours ma nourriture, ai-je murmuré en le soulevant doucement contre mon cœur.

Les réverbères, doux comme le soleil de mai, illuminaient la ville. Je marchais, bavardant gaiement avec cette bouille ronronnante nichée sous ma veste.

***
Dans la cuisine, il ne restait que des bouteilles, des assiettes sales et un cendrier débordant. Le chauffe-eau ronronnait, lhorloge battait le temps sans souci. Je me suis assise, posant le chaton devant moi sur la table. Il a reniflé un verre vide, puis sest détourné de dégoût.
Oh non, Tigrou, ça cest vraiment dégoûtant ! Tu sais, si tu commences à aimer ça, on ne pourra plus être amis, lui ai-je dit en lattirant vers moi, collant sa petite tête contre ma joue. Il a juste posé ses pattes sur mon nez, un ronron rassurant, comme pour chasser mes soucis : « Ne tinquiète pas, on est ensemble ! »

Cette nuit-là, jai dormi du sommeil du juste. Jai rêvé de bananes glacées, de tartelettes à la cerise. Tigrou sest blotti contre moi et ma bercée de son souffle musical de chaton.

Le lendemain matin, mon père a vu le chat et il sest mis à hurler, ordonnant que cette « bestiole » disparaisse sur le champ. Ma mère, cigarette aux lèvres et serviette humide sur le front, ma suppliée daller le mettre « loin du péché ».
Dévorée par des pleurs de rage, je me suis retrouvée dehors, Tigrou serré contre ma poitrine. Je ne savais ni où aller, ni à qui confier ce miracle, mais labandonner près des poubelles ? Jamais. Les joues trempées, jai couru tête baissée jusque chez Tante Lucette. Là, à travers mes sanglots, jai tout expliqué et supplié : « Laissez-le ici, je viendrai chaque jour, je men occuperai, je vous le promets ! » Lucette et sa collègue nont pas résisté et ont accueilli Tigrou dans larrière-boutique, lui donnant une vieille écharpe en laine et un seau découpé pour gamelle.

Toute la fin du printemps et lété, jai retrouvé Tigrou chaque jour, partageant en cachette des bouts de baguette quitte à me faire gronder à la maison. Mais quimporte, quand on a un véritable ami ! Je lui racontais toutes mes journées, mes pensées, mes chagrins. Tigrou, gentiment lové sur mes genoux, fermait à demi ses yeux couleur lilas, ronronnant de bonheur. Tante Lucette, parfois, sexclamait en lui servant les restes :
Nom dune pipe, on na jamais vu des chats avec des yeux pareils ! Regarde-moi ça, Odile !
Les deux boulangères sémerveillaient devant ces prunelles profondes où baignait une lumière douce et intelligente.

En automne, Tigrou était devenu un superbe matou, bien dodu, les yeux de contes de fées. Plusieurs clients avaient tenté de lemporter, mais il restait farouchement fidèle, attendant sa petite maîtresse.
Puis, un jour, je ne suis pas venue trois soirs de suite. Ni pour le pain, ni pour voir Tigrou. Inquiète, Tante Lucette sest mise à penser que jétais peut-être malade. Finalement, je suis arrivée, le visage terne, les joues jaunes de bleus, la lèvre inférieure couverte dune croûte marron. Devant leurs regards inquiets, jai simplement soufflé :
Je suis tombée
Mais derrière la boulangerie, enfouie contre le pelage rassurant de Tigrou, je lui ai longtemps murmuré mes malheurs, jusquà mendormir. Lucette ma délicatement portée sur son vieux canapé de larrière-boutique, me couvrant dune couverture râpée, puis a vite téléphoné à Monsieur Nicolas, le policier du quartier. Mais il a haussé les épaules : « Difficile de prouver les mauvais traitements Et puis, mieux vaut ne pas se frotter à ces pochtrons. » Lucette sest effondrée en pleurs. Elle navait pas denfant, et souvent, elle sétait surprise à rêver que je pourrais être sa fille.

Tigrou tournait autour du canapé, inquiet, puis, soudainement, il sest évaporé. Jai dormi toute la nuit dans la boutique, sans que personne ne me réclame à la maison. Au matin, Tante Lucette ma préparé du pain avec du beurre et du thé sucré, puis ma confié la garde du magasin avec Odile pendant quelle sortait pour une « grande affaire ». Jai accepté en sautant de joie. Mais à peine arrivée près de mon immeuble, Lucette sest fait arrêter par Monsieur Nicolas.
Stop, où vas-tu comme ça ? Cest la police, y a eu un meurtre cette nuit. Mieux vaut rester loin. Tu nas pas vu la petite Chloé Martin hier soir ?
Chloé ? Mais qui est mort ?
Ses parents. On pense que cétait un règlement de comptes entre alcooliques. On la cherche. On a peur que quelquun lait emmenée
Elle a dormi à la boulangerie, avec moi. Tout va bien. Qui les a tués ?
Allez savoir ! Sans doute des compagnons de beuverie. Dis, Lucette, tu pourrais garder la petite pour quelques jours ? Le temps quon trouve une solution. Et puis, éviter quelle parte à lAide Sociale à lEnfance, tu vois
Bien sûr, je men occuperai, le cœur de Lucette battait la chamade de bonheur. Elle navait aucune peine pour les parents de Chloé. Radieuse, elle est retournée à la boulangerie.

Avec Odile, elles décidèrent de ne rien me dire tout de suite, mexpliquant simplement que maman me laissait loger chez Lucette. Jen étais ravie et jai vite demandé si on mapprendrait à tenir la caisse.
Depuis ce jour, Tigrou nest plus jamais revenu. Je lai appelé partout, même vers les poubelles. Sa gamelle restait pleine. Tante Lucette soccupait de moi avec tendresse, redoutant que quelquun vienne me reprendre. Un jour, elle se décida à déposer un dossier dadoption. Les services sociaux refusèrent plusieurs fois : célibataire, sans enfant, travaillant la nuit, ce nétait soi-disant pas idéal. Elle se sentait écrasée par linjustice, mais ne renonça pas. Deux mois passèrent. Je mhabituais à ses habitudes, apprenais à faire des œufs brouillés, à lire, à balayer pour la surprendre le soir.

Le premier flocon est tombé le 3 novembre, le jour de mes huit ans. Jai soufflé des bougies de cire sur le miel de la galette de la boulangerie. Et, serrant Lucette dans mes bras, jai lancé :
Moi, je veux que tu deviennes ma maman pour toujours !
Oh, Chloé, cest mon plus grand rêve, souffla-t-elle.
On frappa à la porte : pas de visite prévue ce soir. Un jeune homme élégant, costume sombre, sest présenté.
Bonjour, je viens du service de la protection de lenfance de la Mairie de Paris. Jai reçu vos demandes, je viens vous rencontrer en personne, il serra la main de Lucette, aussi surprise que touchée.
Entrez, voulez-vous du thé ? Tante Lucette en a acheté un délicieux, saveurs fruits exotiques
Merci, Chloé, tu me sers ? Dit, cest toi qui as fait ce gâteau ?
Oui ! Jai huit ans aujourdhui. Lan prochain, je vais à lécole !
Lécole, cest bien Mais ici, tu es heureuse, alors ?
Oh oui, très heureuse !
Ils parlèrent longtemps, partageant la galette et le thé. Lucette les observait, la main sous le menton, lâme au chaud, enfin.
Je dois partir, hélas, annonça le jeune homme en sortant une épaisse enveloppe de documents de sa mallette.
Voilà, Madame Lucette Martin. Avec ces papiers, rendez-vous demain au tribunal dinstance, expliquez-vous auprès du greffe. Ce ne sera quune formalité. Vous pourrez alors officiellement accueillir Chloé.
Accueillir Lucette était bouleversée, incapable de trouver les mots. Et moi, je lenlaçais de toutes mes forces, répétant :
Merci, merci !
Merci, souffla Lucette, les yeux embués de larmes de bonheur.
Prenez soin delle, ajouta le jeune homme. Et là, dans la lumière jaune de la cuisine, je crus voir, dans ses yeux violets profonds, toute la tendresse du monde.

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– Ma chérie, tu irais acheter du pain à la boulangerie ? – Le regard flou de la quadragénaire ne parvenait déjà plus à se fixer sur la frêle silhouette de la fillette de sept ans.
« Je ne veux pas d’autre belle-fille, alors fais ce que tu veux ! » — la mère de Marc le somme de choisir entre l’amour et la réussite Marc achevait ses études et pensa qu’il était temps d’épouser sa première amoureuse de lycée, Magali ! Magali était jolie, mais aussi gentille et intelligente. Elle rédigeait alors son mémoire de master. Les jeunes gens décidèrent de se marier après la soutenance. Marc annonça la nouvelle à sa mère, qui n’avait rien de bon à lui dire. Elle exigea qu’il épouse Amandine, la fille du quartier, ou personne d’autre. Puis elle lui demanda ce qui comptait le plus : la carrière ou l’amour ? Depuis toujours, sa mère rêvait que son fils devienne un homme accompli. Amandine venait d’une famille aisée, et nourrissait depuis longtemps des sentiments pour Marc. Mais lui n’avait d’yeux que pour Magali, issue d’un milieu modeste. De plus, la mère de Magali avait une mauvaise réputation… Que diraient les gens ? « Je ne veux pas d’autre belle-fille, alors fais ce que tu veux ! » insista la mère de Marc. Marc tenta longtemps de l’amadouer, mais elle resta intransigeante. Elle finit même par menacer de le renier s’il épousait Magali. Ce fut trop pour Marc. Il continua à voir Magali durant six mois, mais leur relation s’éteignit lentement. Finalement, il épousa Amandine, qui l’aimait sincèrement. Ils n’organisèrent pas de grande fête : Marc ne voulait pas que Magali voie des photos du mariage. Grâce à la fortune d’Amandine, Marc s’installa dans la grande maison familiale et ses beaux-parents favorisèrent sa carrière. Pourtant, il ne connut jamais le bonheur. Marc refusait d’avoir des enfants. Quand Amandine comprit qu’elle ne le convaincrait pas, elle demanda le divorce. Il avait quarante ans, Amandine en avait trente-huit. Elle se remaria, eut un enfant et devint vraiment heureuse. Marc, lui, rêvait toujours d’avoir épousé Magali. Il tenta de la retrouver, en vain : elle avait disparu. Il apprit, par hasard, qu’après leur rupture, elle avait épousé le premier venu, un homme violent qui l’avait battue à mort. À la suite de ce drame, Marc retourna vivre chez ses parents et sombra dans l’alcool. Il gardait la photo de Magali sous les yeux et ne put jamais pardonner à sa mère.