Jean fit revenir des pommes de terre dorées, puis ouvrit un bocal de cornichons maison. Cette date marquait un an déjà depuis le départ dHélène. Comme dans un rêve au goût de pluie et de feuilles mortes, une main frappa soudain à la porte. Cest toi, murmura-t-il avec un sourire doux-amer en apercevant sur le seuil sa voisine, Violette. Il linvita à sa table mélancolique. Ils sassirent, échangèrent des silences et évoquèrent doucement le souvenir dHélène. Tout à coup, comme si la nappe flottait sur un vent impalpable, Jean sortit de sa veste une enveloppe étrange.
Violette, cette enveloppe… Cest Hélène qui me la donnée, juste avant… expliqua-t-il en tendant lobjet du rêve.
Mais cest pour toi, Jean! sétonna Violette, sa voix perdue dans le crépuscule.
Lis seulement. Après tu comprendras, souffla-t-il, aussi léger quune brume dautomne.
Violette ouvrit le papier, lut et son souffle se suspendit dans le temps.
Le gendre avait promis de venir chercher Madame Violette samedi matin. Il fallait repartir de la maison du Var, fin octobre pressant tout le monde vers Paris, où coulent dautres histoires. Leau avait été coupée : la saison touchait à sa fin.
Vi-o-let-te ! Mdame Violette, vous êtes là ? Cétait son voisin, Jean Perrault, qui tambourinait doucement à la porte, le visage fatigué et le regard tendre.
Entre, Jean, je suis là. Je range mes affaires, mon gendre passe après-demain. Il va râler encore trop de cabas, soupira Violette. Mais comment faire ? Ce ne sont même pas vraiment mes affaires, juste de quoi nourrir le souvenir : des pommes séchées par kilos (les pommiers ont croulé cette année), cornichons, confitures et le fameux coulis de tomates. Pour qui ai-je fait tout cela ? Pour eux, pas pour moi, moi il men faut peu…
Dis pas ça, Violette. Moi aussi, je rentre, mais plus tard. Jaime trop vivre ici quand les couleurs brûlent la pelouse. Hélène adorait lautomne. Tiens, dailleurs, Jean semblait glisser sur un tapis de feuilles sèches, tu te souviens, avant, quand on refermait tous ensemble le pavillon pour lhiver ? Serge vivait encore, on était jeunes, les enfants couraient partout. Aujourdhui les ronces grignotent les bordures, tout paraît immense. Mais Aujourdhui, ça fait pile un an pour Hélène. Si ça te dit, viens ce soir. Jai préparé des pommes de terre, on mangera, on reparlera delle ensemble. Puis jai quelque chose à te dire, rien durgent, mais viens. Daccord ?
Bien sûr, Jean. Prends donc ces cornichons. Je finis de plier mes couvertures et jarrive dans une demi-heure.
Ils avaient partagé toute une vie damitié, ces voisins-là. Ensemble, ils avaient bâti leurs cabanons, planté les premiers cerisiers ; ils savaient fêté tous les anniversaires sous les lampions de papier. Lété cétait comme un rêve court chaque année recommencé. Maintenant, les petits-enfants de Violette venaient pour juillet-août ; jamais le temps de sennuyer. Serge, parti depuis sept ans, restait chaud dans leur mémoire. Mais toujours, Jean restait le voisin fidèle, autrefois avec Hélène. Mais voilà, lautomne avait emporté Hélène. Elle disait quelle avait maigri, quelle ressemblait à un mannequin et puis soudain, plus rien. Ce dernier été flottait comme une bulle étrange. Jean sagitait, bêchait, bricolait dans la remise ; toujours à chercher sans trouver, car au bout, il ny avait plus Hélène. Les cris des enfants résonnaient à peine ; certains petits partaient en colonie, dautres à Nice Pour qui Violette plantait-elle encore des salades ? Elle ne savait pas.
Violette soupira tout bas. Elle changea de blouse, puis franchit la haie jusquà chez Jean.
La table était mise. Pommes de terre poêlées, tomates, cornichons alignés comme des soldats verts : tout flottait dans la lumière miroitante de la cuisine.
Viens tasseoir, Violette, demain mes enfants arrivent, mais ce soir, nous deux, on se souvient dHélène. Regarde, jai retrouvé de vieilles photos. Là, Serge plante un cerisier avec toi. Ici, on revient de la forêt, les paniers débordant de cèpes. Là, cest le barbecue regarde ce feu ! Hélène qui plisse les yeux. Jean versa un doigt de vin rouge. À eux à Hélène, à Serge Les bouchons claquèrent comme des souvenirs. Puis un silence mordant dans un cornichon, Jean tira soudain lenveloppe de sa veste.
Violette, promets-moi de ne pas tétonner. Lautomne dernier, Hélène est partie comme le mistral. On était revenus du pavillon en août, on revoyait ensemble notre vie, chaque instant ; on regardait de vieux films, on refaisait le passé. Puis, un soir, Hélène me dit : Jean, promets que tu feras une dernière chose pour moi. Promets, cest mon vœu. Ne discute pas, cest notre manière. Et elle me confie cette enveloppe. Elle me la fait promettre. Tiens, lis
Mais Jean, cest pour toi, non ?
Lis, Violette, tout séclairera.
Violette ouvrit, lut la lettre dans la lumière tremblante de la cuisine :
« Jean, mon amour, eh bien voilà. Je pars avant lheure, mais la vie doit continuer ; vis pour deux. Je te lègue le bonheur comme un dernier cadeau. Cela ne veut pas dire moublier ; je ne veux pas te voir malheureux. Ne crains pas dêtre heureux, jamais. Nous aimions tant vivre fort ! Je rêve que tu ne sois pas seul. Si jamais tu rencontres quelquun, saches que jaimerais que ce soit Violette. Elle ma toujours semblé lumineuse, elle tapprécie. Propose-lui de vivre à deux, ainsi tout sera bien. On ne sest jamais laissé abattre Je ten prie, vis, Jean. Ta Hélène. »
Violette lut, relut, regarda Jean.
Jai promis de suivre son vœu. Je touvre mon cœur, Violette. Nous sommes liés par une belle amitié, nous navons rien à nous reprocher Partageons notre quotidien, soyons heureux, le bonheur est une bénédiction, et le désespoir, un péché. Veux-tu devenir ma femme, Violette ? Je promets que jamais tu ne regretteras ce choix.
Violette resta interdite, le temps sarrêta. Elle scruta Jean, puis doucement hocha la tête il y avait dans ces mots quelque chose de vrai.
Jean, laisse-moi réfléchir. Je dirai à mon gendre que je reporte mon départ dune semaine
Ce fut ainsi décidé Jean raccompagna Violette sous la lune silencieuse.
La nuit fut blanche et interminable, mille images défilaient devant les yeux clos de Violette. À laube, elle rêva de Serge, venu du brouillard, qui riait en lui disant : Eh bien à deux, la vie est plus douce. Dis oui à Jean. Et sache que je serai heureux, surtout de ne pas te voir seule, Violette.
Le printemps suivant eut des airs de conte. Jean et Violette retirèrent la barrière entre leurs jardins, leurs petits-enfants couraient dun arbre à lautre, Jean fabriqua des balançoires, et Violette planta encore plus quà lordinaire. Leur vaste famille trouvait toujours de quoi grignoter. Les enfants venaient les week-ends ; heureux de voir leurs parents ensemble, jamais seuls.
Peut-être que certains pouvaient juger, dans leur village sans âge. Mais Hélène et Serge, penchés sur le monde, souriaient doucement. Leur vœu de bonheur avait été exaucé. Et les saisons, rêveuses, poursuivaient leur ronde sur cette vie qui recommence toujours.






