14 janvier
Aujourdhui, ma journée a pris une tournure inattendue. Jétais sur la route, au volant de mon vieux camion, alors que la nuit tombait tranquillement sur la campagne. Une douce odeur de chaussons aux pommes de terre flottait encore dans lhabitacle ceux que maman avait préparés à midi et que javais embarqués avant de partir travailler malgré la fête : il fallait livrer la cargaison à temps.
La radio diffusait des chansons françaises entraînantes, mon humeur remontait. Javais avalé un dernier chausson, encore chaud, en roulant vers un petit village au bord de la nationale, non loin de Nantes.
Cest en passant devant larrêt dautobus, éclairé par mes phares, que je lai vue une jeune femme seule, le bras levé, grelottant légèrement dans la fraîcheur du soir. Il ny avait plus âme qui vive sur la route à cette heure tardive.
Je me suis arrêté. Elle a accouru vers mon camion, soulagée, et ma demandé, avec une pointe despoir dans la voix :
Vous pourriez me déposer quelque part, sil vous plaît ?
Bien sûr, montez ! Il ne reste plus beaucoup de voitures à cette heure. Vous attendez depuis longtemps ?
À peine meut-elle répondu « Oui, très longtemps », que des larmes silencieuses lui montèrent aux yeux. Un peu désarçonné, je lui ai demandé si tout allait bien.
Entre deux sanglots, elle sest confiée : elle sappelle Éléonore. Ce soir, cest la fête de la Saint-Fortuné, un vieux prétexte pour célébrer et se retrouver en famille ou entre amis. Lune de ses collègues lavait invitée à sa maison de campagne pour lui changer les idées : un bon repas, du vin, une grillade préparée par le mari, de quoi oublier un récent chagrin damour.
Éléonore avait pris un autocar jusquà Saint-Brieuc, pensant rejoindre le village de Saint-Julien, là où son amie devait venir la chercher, non loin de lépicerie du coin. Mais en consultant les panneaux, elle sest aperçue que le village où elle venait de descendre sappelait Saint-Laurent, à trois kilomètres de sa destination, et malchance lautocar était déjà reparti. Elle la appelé à pleins poumons, mais le chauffeur ne la pas vue. Quelques heures ont passé ; pas une voiture en vue, le froid commençait à piquer, et la perspective de passer la nuit dehors était bien réelle.
Heureusement que vous êtes passé, vraiment Je ne sais pas ce que jaurais fait sinon, murmura-t-elle.
Je lui ai proposé de se tutoyer, pour casser la glace, et elle a accepté en souriant timidement. Elle était touchante, spontanée, une vraie fille dici, loin des apparences superficielles.
Je me suis arrêté après quelques kilomètres, le moteur ronronnait dans le silence. Je lui ai tendu un chausson, comme le ferait nimporte quel Français du terroir prêt à partager une part de sa cuisine.
Elle sortit de son sac un morceau de saucisson, un peu de fromage affiné et une tablette de chocolat noir. On a dîné, tout simplement, sur le capot du camion.
Quand il a fallu dormir, Éléonore sest installée sur la couchette du haut ; moi, je me suis contenté du siège. Et dans lobscurité, elle a soudain demandé :
Pierre, tu es marié ?
Non.
Pourquoi donc ?
Jai hésité, puis souri : Je nai pas encore trouvé celle qui me ferait chavirer Mais qui sait, peut-être que ça vient de changer, murmurai-je.
Je vois, répondit-elle, amusée.
Le lendemain, la route sest poursuivie paisiblement. Éléonore narrêtait pas de rire, trouvant son aventure de la veille presque réjouissante avec du recul. Plus la matinée avançait, plus jétais convaincu quune belle étoile avait mis cette fille sur mon chemin.
À lapproche de Rennes, je lui ai timidement demandé son numéro de portable.
Et celle qui te plaisait tant, tu lui en parleras ?
Mais enfin, cest de toi que je parle, Éléonore ! Tu me plais vraiment, jaimerais bien quon continue à se découvrir, si tu en as envie.
Son sourire timide sest élargi :
Tu es quelquun de bien, Pierre. Tu ne mas pas abandonnée, tu as partagé ton repas et tu es resté gentleman tout au long de la nuit. Jen serais ravie.
Et voilà, en avril, nous nous sommes mariés. Parfois, il suffit dun détour, dune nuit dhiver, pour que le hasard se transforme en destinAujourdhui, chaque fois que lodeur des chaussons aux pommes de terre flotte à la maison, Éléonore rit en se souvenant de cette nuit improbable où tout a basculé. On sinvente parfois de grands destins, mais il suffit parfois dun détour, dune halte, dun peu de réconfort partagé sur le capot dun vieux camion pour que lamour vienne sinviter.
Notre vie nest pas toujours faite daventures extraordinaires, mais il y a des rencontres qui rendent la routine magique. Depuis, nous sillonnons les routes ensemble elle tient la carte, moi le volant, et nos rires mélangent le passé et le présent dans une chanson nouvelle.
Et quand nos amis nous demandent comment tout a commencé, Éléonore répond malicieusement : « Grâce à un chausson et à un ange gardien maladroit. »
Moi, je sais. Il me suffisait de marrêter une fois pour changer le cours de deux destins. Le reste, ce nest quune histoire détoiles et dun cœur qui reconnaît sa route, même par une froide nuit de janvier.







