Trouver le responsable s’est avéré difficile. Les enfants, partis en courant à la rivière, ont oublié de refermer la cage du perroquet. De retour des courses, Mamie a grand ouvert la fenêtre.

Trouver le coupable, ça na pas été facile. Les gamins, tout excités à lidée daller au bord de la Seine, ont complètement oublié de bien fermer la cage du perroquet. Ma mère, en rentrant du marché, a ouvert grand les fenêtres pour aérer la maison de campagne à Suresnes, sans se douter de rien. Résultat : le soir, quand on a voulu dire bonsoir à Firmin, il était introuvable. Notre bel amazone sétait éclipsé, parti découvrir le vaste monde.

On a passé trois jours et trois nuits, à mettre entre parenthèses tout le reste, arpentant chaque allée du lotissement, des Champs-Élysées jusqu’au Jardin des Plantes, à la recherche de notre fugueur. En vain. Personne navait vu Firmin. Les enfants, Chloé et Baptiste, avaient les joues pleines de larmes, maman poussait des soupirs contrariés, et avec mon mari, on se renvoyait la faute sans ménagement, aussi bien sur les enfants que sur la grand-mère.

Même faire porter le chapeau à notre chien, ladorable terrier Micka, cétait impossible. Micka était déprimée, elle aussi. Elle nexistait vraiment que lorsquon sonnait à la porte. Là, elle se précipitait en aboyant joyeusement, mais sarrêtait aussitôt, bien consciente que son aboiement sonnait affreusement seul. Ensuite, elle traînait des pattes jusquà son coussin sous le piano. Depuis quatre ans, chaque invité avait droit à un concert à deux voix : le chien et le perroquet, Firmin aboyant presque mieux que Micka !

Limitation de laboiement, cétait la première spécialité de Firmin, notre petit clown vert. Tout petit, il adorait embêter la chatte, Minette. Il se glissait derrière elle quand elle dormait en boule sur le canapé, aboyait dans son oreille, ce qui la faisait bondir avec un « miaou » strident. Ça ameutait aussitôt Micka qui accourait, et cétait la zizanie dans toute la maison.

Minette supportait Firmin, même si on sentait bien quelle ne lavait pas à la bonne. Micka, à linverse, adorait son oiseau, dun amour fou. Firmin allait carrément sinstaller sur sa tête, simposant comme un vrai chef, et, la plupart du temps, il passait son temps à faire la morale à Micka, imitant la voix maternelle :

Qui va finir sa purée ?
(Il marquait une pause dramatique avant dajouter, tout aussi sévère
On na pas de cochons dans cette maison !

La pauvre Micka réagissait aux sermons du perroquet comme les enfants à ceux de leur grand-mère, cest-à-dire, pas du tout. Parfois, quand vraiment Firmin devenait trop lourd, elle le faisait décoller dun coup de langue bien placé sous la queue.

Bref, la disparition de Firmin a été vécue comme un drame familial, sauf peut-être pour Minette, qui retrouvait enfin un peu de tranquillité. Au bout de quinze jours, alors quon commençait à se faire à lidée quon ne reverrait jamais plus notre grand bavard, des rumeurs ont couru dans le quartier : il paraît que chez les corbeaux rôdant autour des potagers du quartier, il y avait un nouveau membre dans la bande. Un flamboyant perroquet vert à la tête rouge, particulièrement insolent. Non seulement il piaillait fort mais il aboyait parfois, et lâchait même, paraît-il, des mots bien sentis clairement appris doreilles humaines. Là, on a failli perdre tout espoir : dans notre famille, on connaît bien quelques gros mots, mais on fait attention à ne pas les répéter devant les enfants… Mais bon, à force de vivre en liberté, on sest dit que Firmin avait sûrement attrapé des expressions locales, comme Minette les puces.

On a donc repris nos recherches. Dix jours plus tard, en train de biner mes fraisiers, jentends soudain un « Eh, alors ? » bien reconnaissable. Sur le vieux cerisier, entouré dune bande de corneilles chapardeuses, mon Firmin trônait, lair tout content.

Firmin, viens ici, mon trésor. Viens, maman va te donner des graines, mon petit cœur
Il a penché la tête, pensif.
Firmin, tu nous manques, à tous : papa, Chloé, Baptiste, Micka Viens, mon petit

Avançant tout doucement la main vers la branche, jétais à deux doigts de lattraper, quand soudain
Ah, ces enfants de la rue ! a-t-il lancé, reprenant le ton sarcastique de notre président du syndicat de copropriété, avant de filer avec sa troupe.

On a vu Firmin plusieurs fois dans le coin, mais il refusait de rentrer. À chaque tentative, il répondait avec un croassement plein de philosophie, avant de filer, libre comme lair.

À lapproche de lhiver, il sest mis à revenir souvent dans notre jardin, seul, tristoune, tout gonflé de froid sur la barrière. Impossible de lattraper. Cest là quon a joué notre dernière carte : Micka. Allez savoir ce quelle lui a raconté, mais il est rentré à la maison, fier comme un coq juché sur le dos roux de sa fidèle amie.

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Trouver le responsable s’est avéré difficile. Les enfants, partis en courant à la rivière, ont oublié de refermer la cage du perroquet. De retour des courses, Mamie a grand ouvert la fenêtre.
Tant qu’on est vivant, il n’est jamais trop tard. Nouvelle — Alors, maman, comme convenu, je passe te prendre demain et je t’emmène. Je suis sûr que tu vas adorer là-bas, — s’agita Benjamin en refermant la porte d’entrée. Anne Dumont s’affala, fatiguée, sur le canapé. Après de longs pourparlers, elle avait accepté de partir. Les voisines étaient admiratives : — Qu’il est attentionné, ton Benjamin ! Il t’envoie encore en maison de repos. Mais le doute s’immisçait dans le cœur d’Anne. Enfin, tout s’éclaircirait demain. Le lendemain matin, Benjamin arriva tôt. Il descendit rapidement les valises de sa mère, la fit monter dans la voiture et ils partirent. — Quelle chanceuse, — gloussaient les voisines sur leur banc, — son fils lui trouve de l’aide à domicile, l’emmène en vacances… Pas comme nous, qui vivons comme des petites gens. Le centre était à l’extérieur de la ville. — Maman, c’est presque cinq étoiles, — lança son fils d’un air cajoleur. Arrivés sur place, où seules des personnes d’un certain âge étaient assises sur les bancs, Anne comprit que ses doutes n’étaient pas infondés. Mais elle ne laissa rien paraître, habituée à garder bonne figure. Leurs regards se croisèrent, mais son fils détourna aussitôt les yeux, réalisant sans doute qu’elle avait compris. — Maman, ici tu auras des médecins, des activités, des rencontres… C’est pour trois semaines, après on verra… — bredouilla Benjamin sans la regarder. Mais elle dit simplement : — Vas-y, mon fils. Et s’il te plaît, ne m’appelle pas “maman”, dis “maman” comme avant, d’accord ? Il hocha la tête, soulagé, l’embrassa sur la joue et repartit. On proposa à Anne une chambre seule ou avec une colocataire. Elle préféra la compagnie — rester seule avec ses pensées, non merci. — Soyez la bienvenue, chère amie, — l’accueillit d’une voix chaleureuse une dame élégante, assise sur le canapé. — Enfin, je ne suis plus seule… Je m’appelle Marianne Lévêque. Elles firent connaissance. La chambre valait vraiment cinq étoiles, son fils n’avait pas lésiné. Salon commun, deux chambres avec douche et sanitaires. Marianne, veuve sans enfants de 91 ans, confia : — Ma chère, je suis épuisée, je veux juste qu’on prenne soin de moi. Je loue mon trois-pièces au centre-ville et je vis ici en paix, entourée de soins, sans rien à faire. Ma succession ? C’est pour mon neveu — il m’emmène au soleil hors saison. Et vous, comment êtes-vous arrivée là ? Vous êtes jeune, en somme ! Anne esquissa un sourire, puis céda à la tentation : — Pas vraiment de mon plein gré. Mon fils et sa femme vivent à part. On s’est éloignés. J’ai aussi un grand appartement. Mais dès qu’ils ont eu assez d’argent, ils ont acheté à eux, emménagé. Au fond, c’était pas plus mal — ma belle-fille et moi, on ne s’entendait guère. Et seule, au début, c’était bien, — Anne s’interrompit, — sauf la santé qui a lâché. — Je comprends, — répondit Marianne en retirant ses bigoudis, — ce soir il y a bal, vous venez ? — Non, merci, je me repose, — déclina Anne, regagnant sa chambre. Tout va bien. Sa petite-fille, Alice, étudie dans une autre ville. Elle reviendra, elle aura son chez-soi. C’est ma faute. Avec ma belle-fille, l’entente était impossible, mais c’est moi qui ai voulu tout diriger, donner des leçons… Benjamin était coincé entre nous et j’espérais qu’il me privilégie. Quel gâchis. Quand ils sont partis, au début, tout allait mieux ; même les relations semblaient s’améliorer — ils venaient souvent en famille. Mais non, je n’étais jamais satisfaite ! C’est ma faute. J’ai commencé à croire que tout le monde m’oublierait. Je me suis inventé des maladies, me suis fait passer pour faible. Pensant qu’on viendrait plus souvent. Mais Benjamin a jugé autrement. Peut-être qu’il avait peur d’un nouvel accrochage avec Nadège ? Ou juste trop pris par le travail ? Moi, Anne Dumont, je ne pensais qu’à moi. C’est ma faute. Alors, il m’a trouvé une aide à domicile, puis une autre… Mais aucune ne me convenait. Je voulais attirer l’attention des miens, voilà où j’en suis. Ma Alice adorée, partie faire ses études au loin. Elle appelait souvent : — Mamie, je reviens bientôt, tout va bien. Et toi ? — Tout va bien, ma chérie. — Mamie, ne t’ennuie pas, je reviens vite ! C’est ma faute. J’en ai trop dit à Benjamin : je confondais mes médicaments, j’oubliais des choses… J’ai menti. En espérant qu’il m’invite à vivre chez lui. Mais il a dû être effrayé, a cru que je n’étais plus autonome. Avec Nadège qui travaille… Qui s’occuperait de moi ? Alors il m’a amenée ici. Dans ce cinq-étoiles pour seniors. Anne Dumont se leva, se regarda dans le miroir : Une femme d’un certain âge, bientôt quatre-vingt ans, et alors ? Sa tête fonctionne, elle n’a pas dit son dernier mot. C’est ma faute. Peut-être, au fond, c’est mieux ainsi. Fatiguée, elle se laissa tomber sur le lit. Trois semaines lui parurent une éternité. Son fils venait tous les vendredis. Apportait des douceurs, mais tout était fourni ici. Tout irait bien si ce n’était qu’un séjour hôtelier. Mais l’idée que ce soit pour toujours la rongeait. — Vous savez, votre maman a été examinée. Anne Dumont a une santé formidable ; un peu de nervosité, comme tout le monde, — ont rassuré ses référents à Benjamin lors d’une visite. Anne vit alors que son fils… était surpris et soulagé. Comme quoi, elle pensait qu’on la croyait déjà partie. Puis Alice débarqua à l’improviste : — Mamie, papa a dit que tu étais en vacances ? Curieux endroit ! Moi, j’ai eu mon diplôme, félicite-moi ! Tu rentres bientôt ? Je suis revenue, il fait froid sans toi. Je veux vivre avec toi, tu veux bien ? Le cœur d’Anne fondit — Alice était si sincère : — Papa voulait venir demain, prépare-toi, on rentre ! Anne acquiesça, émue jusque dans la gorge. Marianne, retirant ses bigoudis, se préparait pour le soir : — Il faut rentrer chez vous, ma chère, ce n’est pas votre destinée, — d’un ton à peine jaloux, elle rajusta sa coiffure, — vous n’êtes pas “pensionnaire”, mais femme de famille, — elle se leva, fière, et disparut. Anne fit ses valises, n’osant croire qu’elle rentrait. Benjamin arriva tôt. Il entra, sourit et dit juste : — Maman, — et il la serra dans ses bras. Dans la voiture, il y avait Alice… et, surprise, Nadège. Elles échangèrent un regard, et Anne sentit son cœur se réchauffer : « C’est ma faute. J’ai tout voulu contrôler… Mais à quoi bon ? Qu’est-ce que je faisais ? Regardez-les… Ce sont mes enfants. » — Merci, — murmura-t-elle à peine quand Benjamin ouvrit la portière et qu’elle monta. Anne Dumont rentrait chez elle, envahie de bonheur et d’espoir. Désormais, tout serait différent. Elle croyait enfin au bonheur. Car il n’est jamais trop tard pour simplement vivre, être heureux et rendre heureux ceux qu’on aime.