Claire ne supportait pas les jours où détranges couples venus de Paris et dailleurs franchissaient les portes de la maison denfants. Ces visiteurs avaient des sourires neigeux, des manteaux couleur crème, un parfum de bonbon anglais dans lair mais en sept ans passés ici, jamais, pas une seule fois, elle navait été celle quon emmenait.
Petite, elle guettait ces journées le cœur suspendu. Dans sa tête de gamine, les dames élégantes et les messieurs à la moustache soignée ressemblaient à des magiciennes et sorciers qui viendraient lemporter dans un château doré. Une nouvelle maman déposerait un baiser chaud sur son front chaque soir. Un nouveau papa la ferait virevolter sur ses épaules, la chambre serait toute à elle, plus besoin de croiser chaque matin ce fichu Gustave qui samusait à tirer sur sa natte et la traitait de “Moineau”.
Ce mot, Moineau, elle ne lavait jamais compris. Mais il sonnait comme une insulte cinglante. Et Gustave qui plaisantait, la voix pleine de malice :
Moineau ! Moineau !
Elle avait cinq ans lorsquelle était arrivée, après que ses parents avaient disparu dans un carambolage sur lautoroute A6. Elle narrivait pas à croire que sa mère et son père ne viendraient plus. Pourquoi lavaient-ils abandonnée?
Peu à peu, tout sétait effacé: leurs visages flous, leurs rires volés au vent, la douce senteur de café chaud du matin. Le souvenir de leur appartement haussmannien sétait dissous comme du sucre. Claire priait en secret quun miracle la sauverait Mais rien narrivait. En grandissant, elle comprit quelle ne serait jamais choisie. On prenait toujours les belles filles, celles aux tresses impeccables, aux pommettes roses, à lallure angélique.
Gustave continuait à lembêter, mais à présent elle savait que le moineau était un petit oiseau fragile. Ce matin-là, dautres adultes étaient venus, de nouveaux espoirs. On avait tressé toutes les filles avec soin, attaché des rubans bleu ciel dans leurs cheveux lustrés. Mais Claire, elle, avait saisi une vieille paire de ciseaux et sétait coupé les cheveux, courte comme un garçon tout droit sorti du canal Saint-Martin. Elle ne voulait plus quon la choisisse. Elle déciderait elle-même, désormais, qui aurait place à ses côtés dans sa vie.
Les éducatrices avaient poussé des soupirs et Gustave, fidèle à lui-même, lui avait lancé un “Moineau !” en la voyant déguisée ainsi.
Claire venait davoir douze ans. Gustave en avait déjà quinze. Ce jour-là, aucun sourire ne se posa sur elle. Frange irrégulière, cheveux en bataille, ses yeux lançaient les éclairs dun Paris orageux.
Trois ans plus tard, son vieil ennemi Gustave quitta la maison denfants. Après avoir salué tout le monde, il sest approché delle :
Alors, ciao, Moineau ?
Ciao, répondit-elle, indifférente.
Ten fais pas, ce sera vite ton tour. Trois ans encore ! Après, je viendrai te chercher, promit-il dun ton défiant.
Nimporte quoi, ricana-t-elle. Qui ta dit que JE te choisirai? Tes bête ou quoi !
Il plongea son regard étrange dans le sien, puis sen alla sans un mot, sans jamais se retourner.
Quand Claire franchit pour la première fois le seuil de la maison, elle se sentit en apesanteur, comme si elle flottait au-dessus de la Bastille. Ses cheveux, descendus jusquà la taille, ondoient comme la Seine au printemps. Ses yeux, verts comme les pelouses du Luxembourg, brillent dune fureur douce. Elle se dirigea vers lappartement perdu de ses parents.
Dans la brume matinale, elle entendit soudain :
Salut, Moineau !
Cétait Gustave, devant elle, comme un personnage échappé dun théâtre endormi.
Quest-ce que tu fais là ? demanda-t-elle, la voix sèche.
Je tavais promis que je viendrais te chercher son regard droit et franc, presque adulte.
Je tai déjà dit : moi, JE choisis! défia-t-elle, le menton levé. Gustave avait grandi, épaules larges, sourcils épais comme les poutres dun grenier.
Choisis-moi, Claire, murmura-t-il dune voix posée.
Je réfléchirai, répondit-elle, en rejoignant la lumière chaude de son nouveau logis.
Chaque soir, Gustave venait sasseoir sous ses fenêtres, sur le banc qui craquait devant la porte cochère. Il attendait, immobile, jusquà ce que la lumière dans la chambre de Claire séteigne.
Lété doré céda la place à un automne ruisselant. Vint lhiver. Gustave revenait, chaque soir, fidèle comme une cloche invisible. Une nuit, Claire descendit le rejoindre. Elle sassit à côté de lui, chuchota :
Tu ne te lasses pas? Tu ne dois pas avoir froid, là dehors ?
Ce nest rien, répondit-il. Choisis-moi, sil te plaît, supplia-t-il, ses yeux brillants de tendresse.
Claire bondit du banc, le cœur cognant, et monta chez elle. Derrière le rideau de tulle, elle guettait la lueur de ses yeux, plantée dans lobscurité.
Le 31 décembre, elle filait chez elle, les bras chargés de victuailles pour le réveillon, des bulles de champagne plein lesprit. Pas de Gustave sur le banc Son cœur rata un battement. Inquiétude gluante, peur étrange, elle sinsulta de sotte et de cruche : comment le trouver? Elle ne connaissait ni son adresse, ni son numéro.
Soudain, la nuit se déchira :
Déjà les feux dartifice, pensa-t-elle en sapprochant de la fenêtre.
En lettres de flammes sur la neige, une inscription dansait:
CHOISIS-MOI, CLAIRE !!!
Et, assis sur le banc, Gustave, le bras levé, linterpellait, silhouette lumineuse sous la lueur des lampadaires.







