Quelle honte, tout le voisinage a déjà nettoyé son potager, et le nôtre fait tache ! On le ferait bien nous-mêmes, mais mon arthrite me fait souffrir et maman a le dos bloqué.

Quelle honte Tous les voisins ont déjà nettoyé leur potager, et chez nous, on dirait une tache au milieu dun tableau. On laurait fait nous-mêmes, mais mon arthrite me tient, et maman a le dos coincé.

Ce matin, papa est venu me voir, sa casquette à la main, lair gêné :
Antoine, si tu savais Tu pourrais nous aider, ta mère et moi, à ramasser les pommes de terre ? Cest vraiment la honte, tout le monde a fini sauf nous. On aurait bien voulu le faire seuls. Mais moi, jai larthrite, et ta mère narrive même pas à se redresser.

En mettant mes bottes dun air maussade, jai grogné :
Mais pourquoi vous en plantez autant chaque année ? Vous manquez de rien pourtant. Aujourdhui, papa, cest vraiment pas possible, je dois aller à Limoges.

Papa a failli répondre plus sèchement, mais il a haussé les épaules et est sorti.
Dans la cour, il a pris la fourche et, boitillant, il est allé vers le potager.

Maman Henriette la taille ceinturée dun châle épais, a pressé le pas pour le rejoindre :
Dis-moi, Pierre, tu crois que les enfants vont venir ?

Il lui a répondu, la voix un peu dure :
Ah ! Attends toujours Prends un seau et ramasse ce que tu peux. On les a élevés à cinq, et pas un pour aider leurs vieux parents. Bouge-toi, vieille branche. Dici ce soir, on aura peut-être commencé

Pendant ce temps, ma femme, Amélie, me faisait la morale :
Mais quelle drôle de famille ! Chacun pour soi, pas moyen de prêter main-forte aux parents. Cest navrant. Si les miens étaient encore là, je menvolerais sur un coup de tête, dit-elle la larme à lœil.

Jai passé mon bras autour de ses épaules :
Cest vrai que ce nest pas bien. On nhabite pas loin, et on trouve toujours une excuse. Écoute, je vais poser ma journée. Et toi, appelle les autres.

Amélie sest installée avec le téléphone et son carnet dadresses.
Comment ça, vous ne pouvez pas ? Le boulot ? Qui nen a pas ? Posez une journée ! Vous navez pas honte, vos vieux se tuent à la tâche et vous, vous hésitez ? Les enfants ? Eh bien, amenez-les, cest mieux dehors que sur le canapé avec une tablette ! On vous attend, pas dexcuse.

À force de persuasion et de quelques menaces Amélie a réussi à convaincre tout le monde.

Entre-temps, mon père, Pierre, sest assis sur une caisse pour souffler.
Tu vois, Henriette, on va finir par ramasser les patates sous la neige ! Pourquoi en avoir planté autant ? À cause de ton sempiternel Et si les enfants en manquent ? Tas vu où ils sont, tes enfants ? Pas un qui lève le petit doigt. Avant, tu te souviens ? On sy mettait tous, avant midi cétait plié. Ah, cétait le bon temps

Henriette a tendu loreille :
Pierre, tas pas entendu ? On dirait quil y a du monde qui arrive Va donc voir.

Pierre a traîné la jambe vers le portail. Bientôt, des éclats de rire, des voix. Henriette, se soutenant le dos, sest avancée elle aussi.

Seigneur ! Mais il y en a du monde ! Les enfants et les petits-enfants, tous là. Quelle joie.

Alors, papa ! Où sont les pelles, les fourches, les seaux ? a lancé Antoine en chef déquipe.

Mon père, la gorge serrée par lémotion, a presque crié :
Tout est à sa place ! Taurais déjà oublié ?

Et la corvée a commencé. Les uns creusent, dautres ramassent, certains portent les pommes de terre sous le préau pour les faire sécher. On a envoyé Henriette se reposer dans la maison.

Les belles-filles ont retroussé leurs manches pour préparer un bon repas. Mais Henriette n’a pu s’empêcher daller surveiller, dindiquer, de donner un conseil ici, un peu daide là. Difficile de rester sans rien faire quand on a eu la maison sur le dos toute sa vie.

Au jardin, la bonne humeur règne.

Tu te rappelles, Antoine, celle que tu mavais envoyée en pleine figure quand on était gosses ? Attrape ça pour la peine ! sécrie Paul en riant.

Le grand-père bougonne pour la forme :
Vous voilà à jouer, et pourtant vous nêtes plus des gamins ! Faut croire que ça ne change pas avec lâge

Victoire ! Toute la récolte est faite, les fanes en tas, les pommes de terre sous abri. Il est temps de casser la croûte.

On a dressé une grande table sous lauvent. Atmosphère joyeuse, souvenirs denfance qui fusent.

Henriette essuie parfois une larme discrète. Ce sont de bons enfants. Les voisins saluent en passant, louent la famille, certains soupirent, pensant à leurs propres enfants quils ne voient plus guère.

Amélie demande doucement à Antoine :
Quest-ce que tu leur as dit au travail ?
Il la serre contre lui :
Jai dit quil fallait donner un coup de main à mes parents. Ils mont tout de suite laissé partir, tu parles : Soutenir ses parents, cest sacré, ils ont dit.

Dans la vie, noublions pas nos parents. Parfois ils nosent pas demander, ou insister Mais ils sont toujours heureux de partager un moment en famille.

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Quelle honte, tout le voisinage a déjà nettoyé son potager, et le nôtre fait tache ! On le ferait bien nous-mêmes, mais mon arthrite me fait souffrir et maman a le dos bloqué.
VIVRE POUR SOI-MÊME.