8 mai 2019
Aujourd’hui, je prends enfin le temps de consigner dans ce carnet tout ce qui sest passé ces derniers mois. Cela maidera, je crois, à prendre du recul et à tirer une leçon de cette aventure familiale peu banale.
Il y a un an, j’ai emmené ma fiancée, Amélie, sinstaller avec moi à la campagne, dans le village de Saint-Julien-sur-Loire, où jai hérité de la vieille maison de ma grand-mère maternelle. Nous avions le choix : soit tenter notre chance à Nantes en louant un appartement modeste, soit profiter de ce cadre paisible, loin du tumulte de la ville. Amélie ma suivi, sans hésiter, reconnaissante déchapper à la cohabitation difficile qui me pesait tant auparavant.
Ma sœur, Claire, ne supportait plus ma présence dans son F3 à Angers. Elle mavait pourtant accueilli après mes études, mais la cohabitation était tendue : je partageais une petite chambre avec mon neveu aîné, Thomas. Claire, dordinaire pragmatique, me réclamait régulièrement une part de mon salaire pour le loyer (environ 300 euros, ce qui me laissait à peine de quoi vivre). Tous les samedis, je devais secouer les tapis, promener mes trois neveux (dun, trois et six ans) et prendre en charge mille tâches ménagères. Son mari partait souvent pour son travail à Tours, ou saccordait des escapades entre amis. Parfois, il partait se ressourcer chez ses parents.
Quand Amélie et moi avons commencé à sortir ensemble, et que jai voulu conserver un peu de mon salaire pour nos sorties, Claire a vu rouge et ma clairement fait comprendre quil était temps de partir. Jai alors dû finir mon préavis à mon usine avant de retrouver Amélie, qui vivait à lépoque dans une petite chambre détudiante à Nantes.
Aujourdhui, à Saint-Julien, nous étions enfin heureux. Pas de famille à proximité, mais jy connaissais tout le monde grâce à mes souvenirs denfance chez ma grand-mère. Ma mère vivait aussi en province, mais dans le Gers, très loin. Les parents dAmélie étaient restés du côté de Limoges. Nous avons discrètement officialisé notre union à la mairie un matin pluvieux, entourés de quelques amis du village. Amélie a été embauchée à la maternelle, et jai trouvé du travail à la scierie du coin. Une voisine nous a même confié sa chèvre, trop âgée pour continuer à sen occuper elle-même ; en échange, elle nous demandait juste un demi-litre de lait par jour. Plus tard sont venus les poules et deux brebis. Notre petit élevage apportait de quoi compléter mon revenu Amélie sadonnait aussi à la couture pour les voisins. Nous menions une vie simple, mais belle.
Notre fils, Paul, a fêté ses trois ans cette année. Amélie venait tout juste de reprendre son travail après son congé maternité. Nous pensions avoir trouvé un équilibre Mais cest alors que Claire a décrété quelle passerait quelques jours chez nous, accompagnée de ses trois enfants. Depuis mon départ dAngers, nous ne nous étions quasi pas revus.
Elle débarqua avec fracas, ses enfants surexcités, son mari lui, fidèle à ses habitudes, ayant préféré aller se reposer chez ses parents pendant quelle « profitait de la mer » en Vendée. À peine arrivée, Claire lança : « Tu sais, jai passé des vacances ici autrefois, chez Mamie ! » Cela me fit sourire : « Pas longtemps, tu criais déjà dès la première semaine. Les parents venaient vite te chercher alors que moi, jy restais tout lété ! » Elle répondit, moqueuse : « Franchement, la campagne, quelle plaie Heureusement, je pars à la mer maintenant. Les enfants resteront sûrement ici avec vous ! » Je nen croyais pas mes oreilles.
« Mais qui va soccuper deux, Claire ? Amélie et moi sommes au travail en journée ! Parfois, je ne rentre quaprès plusieurs jours », lui expliquai-je.
Elle haussa les épaules : « Cest la campagne, ils soccuperont bien entre eux. »
« Tu rigoles ? Je ne peux pas imposer ça à Amélie ! » Elle sourit de travers : « Tes mon frère, tu dois pouvoir gérer ça. »
Nous étions en pleine discussion lorsque jentendis soudain du bruit dehors. À la fenêtre, jai vu une scène digne dune comédie : les enfants venaient de libérer le porcelet, qui courait en tous sens dans le potager, suivi par un des gamins et deux chèvres excitées. Tout était piétiné. Une partie du jardin sacrifiée à lanarchie.
Jai réussi à remettre tant bien que mal le porcelet avec laide du voisin. La moitié de mes choux y est passée. Amélie était au bord des larmes, tandis que Claire relativisait : « Ce ne sont que des enfants, cest la campagne, ils jouent avec les animaux, cest tout ! »
Jai dû lui rappeler que Paul, notre petit, navait jamais fait une telle bêtise. Elle a répliqué : « Il a le temps, ne tinquiète pas »
À peine avions-nous réparé le désordre quon entendit à nouveau des cris. Cette fois, les trois garnements étaient partis voir les poules. Rien de plus attirant que notre coq, fier défenseur du poulailler. Il a volé vers eux dès quils ont ouvert la porte !
Claire râla : « Mais quel village ! Personne ne surveille les animaux ici »
Jai expliqué que le coq faisait juste son travail, et quil valait mieux garder ses enfants à distance. Mais Claire simpatienta : « Que ta femme prenne ses vacances alors, elle soccupera bien des enfants. Je ne veux pas daccidents pendant mon absence à la mer ! »
Je lui ai aussi rappelé la présence du chien gentil, mais territorial, et du taureau du voisin, connu pour sa mauvaise humeur. Enfin, la nuit, les oies du voisin sont quasiment plus « féroces » que notre coq, alors il fallait éviter de sortir.
Elle maccusa dexagérer, mais je voulais quelle comprenne le danger. À ce moment, le voisin ramena Thomas, laîné, qui avait apparemment tenté de jouer avec des allumettes derrière le garage. « Cest sec partout, il na pas plu depuis des semaines », grogna-t-il à Claire. « Vous surveillez vos enfants, ou pas ? »
Là, jai dit stop. « Non, Claire, je nai pas besoin dautres soucis. Prends tes enfants et va à la mer, mais veille à ce quils ne fassent pas peur aux requins ! »
Claire bougonna : « Tu parles, après tout ce que jai fait pour toi ! »
J’ai haussé les épaules : « Je nétais chez toi quun an. Et pendant tout ce temps je tai donné presque tout mon salaire »
Finalement, le lendemain à laube, Claire a chargé ses enfants dans la voiture et est partie en râlant. Les petits voulaient rester, mais elle sy opposa fermement.
Depuis, Amélie et moi reparlons souvent de cette visite rocambolesque. Jen retiens quaccueillir un proche implique parfois de poser des limites, pour protéger son équilibre familial. Jai compris une chose : la campagne nest pas un lieu de vacances à la carte, mais une vie entière à apprivoiser et à respecter.





