La Grande Escroquerie

La grande séparation

Exactement quatre ans sétaient écoulés depuis que les Martel avaient scellé leur union à la mairie du 14e arrondissement. Mais, malgré leurs efforts à cultiver lillusion de lamour éternel, jamais leurs racines navaient vraiment prospéré dans la jardinière du bonheur conjugal. Un divorce, cotonneux comme une brume étrange, pointait à lhorizon.

Et donc, vous allez juste divorcer comme ça, sans tambour ni trompette ? demanda Amélie à son amie Clémence Martel, quand cette dernière linvita à noyer son stress dans lépaisseur moelleuse de sandwichs ronds italiens.

Bien sûr. Que pourrait-on faire dautre ? Nous en avons discuté. Ce sera, dune façon absurde, mieux pour chacun

Je ne parle pas du divorce en soi je parle de la fête ! Il faut marquer le coup comme il se doit, poser une belle parenthèse à tout ça.

Javoue que je suis déjà à fleur de peau, inutile den rajouter…, soupira Clémence, dévorant à la hâte une part de pizza aux ananas puis aux fruits de mer comme pour amalgamer toutes les saveurs possibles dune vie passée.

Tu mas mal comprise, ma belle, ce nest pas de toi que je parle, mais de ton divorce ! Votre mariage, cétait la noce de lannée. Je termine à peine de rembourser ma part du gâteau. Pourquoi ne pas fêter aussi la séparation en grandes pompes ? Restaurant, cortège, maître de cérémonie, embrasement symbolique dun pont… Une vraie fête mortuaire ! Moi, jadorerais !

Ça se fait vraiment, ce genre de trucs ?

Ça DEVRAIT se faire !

Mais… jai vraiment peu dargent en ce moment. Il va déjà falloir digérer le partage des biens. Tu imagines, déchirer une housse de couette en deux ?

Tinquiète, je connais une organisatrice dévènements qui se contenterait dun panier de pommes de terre. Tu récupéreras le reste en cadeaux. Mais dabord, organisons ton enterrement de vie de femme mariée. Quelque chose dintime et vertueux, pour dire au revoir à la vie familiale.

Cest-à-dire, on saccorde avec les filles, on prévoit de sortir et finalement personne ne vient parce que toutes ont maris et enfants ?

Parfaitement le concept !

Le lendemain, Clémence et Amélie retrouvèrent Marjolaine, lorganisatrice, dans un centre commercial fluorescent. Marjolaine les accueillit derrière le comptoir dune crêperie, tout en encaissant des commandes avec une célérité onirique.

Tu peux nous aider ? lança Amélie, dun ton conspirateur.

Facile ! Je visualise déjà la scène, déclama Marjolaine, les yeux roulants dans lextase : La future divorcée dans une longue robe noire endeuillée, jurant du fond du cœur « plus jamais !». Lex-mari, affublé de son jogging préféré, quil peut désormais porter nuit et jour sans reproche, prononce son « non » libérateur. Puis tout le groupe ira déposer les alliances au Mont-de-piété, dans un ballet de rires félins. Les invités lancent en chœur : « Sucré ! », « Demi-sec ! » Bon, il faut que je précise encore, murmura-t-elle, avant de brailler : Crêpe numéro soixante-quatre prête !

Bizarrement, Jules, le futur ex-époux, se montra emballé. Les parents, eux, firent front uni contre létrangeté générale.

Voilà encore vos modes absurdes. À notre époque, on divorçait en silence et on se haïssait poliment jusquau bout, ronchonnaient les deux clans. Pas un centime du budget pour vos folies !

Une semaine plus tard, tout était prêt. Selon le scénario de Marjolaine, la cérémonie souvrait sur une rançon. Lépoux devait quitter lappartement, franchissant une succession dépreuves : charades, chansons, danses. À chaque hésitation, lassistance chantait ou payait quelques euros de rançon pour accélérer son départ. Douze étages… Jules consentit à prendre lascenseur, entassé avec ses cartons et son témoin.

Grâce au cousin de Marjolaine, gendarme rêveur, la fête fut immortalisée par un photographe de la police scientifique, qui classa tout sur pellicule officielle. À la suite de ce divorce, neuf invités héritèrent dun casier judiciaire onirique.

Direction la mairie ! lança Marjolaine quand tout le monde eut atterri au rez-de-chaussée.

Nouvelle tradition : les Martel montèrent dans la voiture ensemble, pour mieux repartir séparément. Les autres invités reçurent tickets de métro, monnaie pour le tram, et la Citroën du photographe, transformée en salle de jeux ambulante relevés dempreintes et interrogatoires loufoques à la clé. Sur le chemin du Palais du mariage, ils entonnèrent, dans une polyphonie décalée, « Je suis libre !», en hommage aux chansons françaises.

Le tampon officiel referma la cellule familiale. La foule séparpilla sur le parvis. Marjolaine, crêpière et meneuse de bal, sortit alors une immense cage et proposa de capturer deux pigeons, symbole charnel et comique de lenvol. On chantait, on riait, tout le monde félicitait les nouveaux-anciens célibataires. Les hommes congratulaient Jules et lui souhaitaient, envieux, une longue vie en solitaire. Leurs épouses leur faisaient la morale puis sarrachaient le bouquet confectionné avec des quittances EDF et de vieux talons de paie.

Y a de lambiance ! Ça sent la demande en séparation depuis des mois, souffla une invitée dun autre mariage, fascinée par la scène.

Mais non, ils divorcent, rectifia son voisin.

En voyant lallégresse des Martel, plus dun couple voyaient soudainement leur propre cérémonie repoussée dun jour.

Après le limage du cadenas sur le pont des Arts et la vente des alliances au Mont-de-piété pour couvrir une part des frais, la procession se dirigea vers le restaurant. Là, les attendait lorchestre funéraire recruté par Marjolaine, un menu frugal et des galettes qui sentaient le beurré et le miel. Sponsorisé par la « Crêperie n°8 » où Marjolaine œuvrait à la caisse, le gâteau fut naturellement fait de mille crêpes.

On dirait des funérailles…, soupira tristement Clémence, devant latmosphère irréelle.

Cest un adieu à la conjugalité, fit observer Marjolaine, qui lança le dernier slow offert aux « déjà plus si jeunes ».

Un prélude de Chopin vibra, flottant dans le plafond laiteux du restaurant.

Tu sais, ce nest pas si mal tout compte fait, glissa Clémence à Jules alors quils tournaient au centre de la salle.

Je confirme, répondit-il. Cest la première fois que nos parents sentendent si bien.

Ils firent une ultime ronde. Clémence surprit son père et celui de Jules senlacant, chantonnant et chialant comme deux amis denfance réconciliés, eux qui se regardaient toujours en chiens de faïence.

Les cadeaux débordaient des tables : sets de draps simples, places pour Bercy, haltères, vaisselle monocolore, cartes de yoga, abonnements au fitness, bon pour un show burlesque À la fin, les divorcés reçurent chacun une clé pour une chambre dhôtel différente aux quatre coins de Paris, des réducs pour la Crêperie n°8 et un pass « course en voiture de la police scientifique ».

Le soir sacheva en feux dartifice, le gâteau vendu en parts discount. Les convives, repus, regagnèrent leurs pavillons femmes, maris et enfants sous le bras, tandis que les Martel sévaporèrent dans des directions opposées.

Trois semaines plus tard, lalbum photos était fin prêt. Jules se pointa chez Clémence pour récupérer une vieille pince à ongles oubliée.

Pas mal du tout, constata Clémence en feuilletant les clichés en noir et blanc où brillaient des visages heureux et des preuves absurdes de liberté retrouvée.

Ouais, pas mal Tu changes de nom du coup ?

Non, jai lhabitude. Et puis, Dubois, franchement, ce nest pas plus doux.

Tu métonnes, sourit Jules. Bon, je file ?

Attends!

Jules leva un sourcil interrogatif.

Tu veux aller dîner à la crêperie ? Nos coupons expirent ce soir, ce serait dommage

Ce serait bête, confirma Jules. Tu savais que la crêpe, cest le symbole du renouveau ? Peut-être notre seconde chance. Ce serait un rendez-vous ?

Tu crois hésita Clémence une seconde, tu crois que cest sage après un divorce aussi tapageur ? On a même fait la Une des infos, paraît-il

Je ne sais pas, mais qui va nous juger ? On est libres désormais, on voit qui on veut, on fait ce quon veut ! Dailleurs, dans une semaine, nos témoins divorcent à leur tour. On est invités tu viens avec moi ?

Jy réfléchirai, sourit Clémence. Au moins, jai récupéré un kit de draps de chez eux parfait pour offrir !

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