Hier soir, mon compagnon ma dit, la voix posée mais sans détour :
Ce samedi, les gars se retrouvent. Tu pourrais aller chez tes parents ?
Je suis restée figée, la tasse de thé entre les mains, un sourire égaré sur le visage.
Julien, encore une fois ?
Ben oui. On se voit une fois par mois, tu sais bien, a-t-il répondu avec ce ton tranquille.
Je savais, bien sûr. Chaque mois, ses camarades débarquent chez nous pour une soirée jeux de société. Et à chaque fois, il me demande de quitter notre appartement commun pour la nuit. Cela fait deux ans quon habite ensemble. Jai trente et un ans, lui trente-quatre. Chacun de ses amis a entre trente et trente-cinq ans, tous sont en couple. Pourtant, il n’y a que moi qui dois partir quand ils se retrouvent.
Je prends mon sac et je pars chez ma grand-mère, mes parents ou une amie comme si jétais une gosse quon envoie dormir ailleurs pour laisser les adultes samuser. Et ça me ronge.
Le tout premier « soir entre hommes »
Ça a commencé il y a un an et demi, au début de notre vie à deux.
Julien mavait annoncé, sur un ton détaché :
Samedi, mes potes passent pour jouer aux jeux. Tu pourrais aller quelque part ?
Jétais abasourdie :
Pourquoi ? Cest aussi chez moi.
On veut une soirée de mecs, que personne nous dérange.
Les autres filles partent aussi ?
Non. Mais elles ne vivent pas avec eux. Nous on partage tout, je voudrais pas que ce soit inconfortable pour toi.
Je me suis dit : « Bon, première fois, laissons-les samuser. » Je suis allée voir une copine.
Julien est rentré tout content :
Merci dêtre partie, on sest éclaté !
Un mois plus tard : rebelote.
Les gars passent, tu vas chez tes parents ?
J’obtempère, j’y vais.
Un autre mois, direction chez ma grand-mère.
Et ainsi de suite pendant un an et demi : chaque mois, je quitte mon chez-moi pour leur « soirée entre hommes ».
Ce qui ma blessée
Récemment, jai découvert que les autres copines ne partaient jamais lors des soirées entre amis.
Jai demandé à lune delles, Claire, la compagne de Maxime, ami de Julien :
Claire, tu fais quoi quand ils jouent à leurs jeux ?
Interloquée, elle ma répondu :
Rien de spécial, je reste, je moccupe dans une autre pièce.
On ne te demande pas de sortir ?
Pourquoi ? Cest aussi chez moi.
Jai discuté avec deux autres. Personne ne part. Sauf moi.
Jai fini par demander à Julien :
Pourquoi tu veux que je quitte lappartement alors que les autres peuvent rester ?
Il a réfléchi, gêné :
Leurs appart sont plus grands, deux ou trois pièces. Nous cest petit. Tu serais pas à laise.
Je men fous, je peux lire avec des écouteurs, ça ne me dérange pas.
Non, cest mieux pour tout le monde si tu pars.
Pour tout le monde. Mais pas pour moi. Pour leur confort, à eux, sans moi.
Ce qui mhumilie : devoir laisser mon chez-moi
À chaque fois que je fais mon sac pour la nuit, jai limpression dêtre une étrangère chez moi. Je paie la moitié du loyer, cest aussi mon appartement, et pourtant je dois meffacer une fois par mois.
Je débarque chez ma grand-mère avec mon sac, et elle me demande :
Encore une dispute ?
Non, Mamie, Julien reçoit ses amis.
Mais pourquoi tu nes pas chez toi ?
Je suis gênée de lui expliquer que mon compagnon préfère que je laisse la place.
Je vais chez mes parents. Ma mère, étonnée :
Tu étais là hier, pourquoi tu reviens ?
Cest la soirée entre hommes de Julien.
Elle ne dit rien, mais ses yeux parlent : elle ne comprend pas.
Double standard
Julien répète souvent que je suis « peu exigeante ». Quil a de la chance avec moi, car les autres copines attendent des restos, des cadeaux, des week-ends.
Tu sais, beaucoup de couples vont dîner au resto deux fois par semaine, me dit-il. Toi, tu ne demandes rien. Une crème.
Cest vrai. On ne va au café quune fois par mois. En deux ans, jamais de voyage ensemble.
Les autres partent à létranger régulièrement, poursuit-il. Toi, tu ne te plains pas, tu gères.
Effectivement, je ne demande pas, car je sais que le budget ne suit pas alors quil gagne bien sa vie.
Mais quand, une fois par mois, je demande à rester à lappartement, je deviens « exigeante ».
Tu peux bien partir une fois par mois, cest pas la mer à boire, répète-t-il.
Non, ce nest pas compliqué : faire mon sac, quitter mon chez-moi, aller dormir ailleurs juste parce quil a « besoin » dune soirée sans femme.
Je ne réclame pas de resto, ni de vacances. Mais avoir le droit de rester chez moi, cest trop demander.
Le regard de sa mère : la voix de la raison
Sa mère a appris la situation récemment. Elle ma dit, sereine mais ferme :
Pourquoi tu pars ? Cest chez toi, reste donc, fais connaissance avec les amis de Julien.
Jai tenté dexpliquer :
Ils veulent une soirée entre hommes, je ne veux pas gêner.
Elle a haussé les épaules :
Tu es sa compagne, tu dois faire partie de sa vie, de son cercle. Sil te cache de ses amis, cest bizarre.
Elle a raison. Deux ans ensemble et je connais à peine ses amis : je les croise à la porte, je file.
Jai peur des gens que je ne connais pas, je suis timide. Cest plus facile de fuir que daffronter linconfort. Mais peut-être que jai surtout peur quon pense : « Pourquoi elle part ? Julien la met dehors ? »
Ce que jai découvert : il nest pas non plus invité
Jai aussi réalisé que, quand Julien refuse daller voir ses amis il bosse ou est malade , ils se réunissent sans même lui proposer de venir.
Pourquoi ils se sont vus sans toi ? je demande.
Je ne pouvais pas, ils ont organisé sans moi.
Mais tas pas été invité du tout ?
Non, ils ont dû oublier.
Oublié. Ou pas eu envie de lavoir avec eux.
Jai aussi appris que trois de ses amis ont déjà célébré leur mariage. Julien na été invité à aucun.
Tu nétais pas invité au mariage de Maxime ?
Non, sans doute une question de budget.
Du budget ? Ou alors il nest pas aussi proche quil ne le croit.
Il invite ses amis chaque mois, me demande de quitter lappartement pour eux, et ils ne linvitent même pas à leur mariage.
Ce que jai compris : jai peur dêtre exigeante
Depuis une semaine, je cogite. Pourquoi je ne demande jamais de restaurant ni de voyage ? Pourquoi jaccepte de partir chaque mois de chez moi ?
Parce que jai peur. Peur quen en demandant trop, il me laisse tomber.
Julien me complimente sans cesse là-dessus : « Tu es facile à vivre ». Et jai peur de casser cette image, de devenir « la reloue ».
Alors je pars. Pour ne pas le contrarier. Pour ne pas le perdre.
Mais plus jy pense, plus cest limpide : cest moi que je perds.
Où jen suis : un choix
Ce samedi, encore une « soirée entre mecs ». Julien ma déjà glissé :
Tu vas chez tes parents ?
Je me tais, je réfléchis. Partir ou rester ?
Si je pars, tout continue. Une fois de plus, mes limites sont piétinées.
Si je reste, il y aura une dispute. Julien me dira : « Tu gâches la soirée, tes devenue chiante. »
Et je ne sais pas ce quil y a de pire : quitter mon espace ou rester et me sentir coupable.
Mais une chose est sûre : ça ne peut plus durer.
Mesdames, vous a-t-on déjà demandé de quitter votre propre logement pour une soirée entre amis ? Comment avez-vous réagi ?
Messieurs, expliquez-moi : pourquoi faire des « soirées entre hommes » et demander à vos compagnes de partir ?
Femmes, avez-vous déjà été complimentées parce que vous « nexigez rien » ? Où cela vous a-t-il menées ?
Hommes, si vos amis ne vous invitent même pas à leur mariage mais que vous continuez de les recevoir, est-ce vraiment de lamitié ?





