Le souvenir de ce dîner parisien me revient encore parfois, une soirée où l’élégance raffinée de la salle n’était qu’un décor pour une mise à l’épreuve inattendue. Ce fut lors de mon deuxième rendez-vous avec Guillaume, homme d’affaires réputé dans les quartiers chics de Paris. Il m’avait conviée dans un établissement dont les dorures et les lumières tamisées transformaient chaque entrée en tapis rouge, où les serveurs glissaient tels des ombres silencieuses entre les tables.
Guillaume se fondait naturellement dans cette atmosphère dorée : costume taillé sur-mesure, montre luxueuse brillamment exposée à son poignet, et ce demi-sourire dassurance familière chez ceux qui se croient incontournables.
Commande tout ce qui te fait plaisir, me lança-t-il dun ton détaché, sans même feuilleter le menu. Jai horreur des femmes qui simposent des limites.
La phrase, joliment tournée, avait le goût sucré dun conte de fées moderne, mais je ressentais déjà un malaise diffus, nourrit tant par sa manière dévaluer les femmes, que par les histoires quil me narrait à propos de celles qui, selon lui, ne voyaient en lui quun « portefeuille ambulant ».
Je choisis une salade de magret et un verre de Sancerre. Guillaume, lui, ne se priva de rien : entrecôte, tartare, une bouteille de Bordeaux. En monologuant sur ses affaires, la superficialité de ses contemporains et limportance de valeurs profondes, il me donnait létrange impression dassister à un oral, où le moindre faux pas pouvait faire basculer la soirée.
Le comédien dévoile son jeu
Quand laddition arriva dans son écrin de cuir, Guillaume poursuivit philosophiquement son discours. Il esquissa dabord une main distraite vers la poche intérieure de sa veste, puis chercha dans lautre, tapota ses pantalons, avant quun air faussement contrit ne vienne assombrir ses traits.
Ah, zut souffla-t-il, les yeux plantés dans les miens. Jai dû oublier mon portefeuille, soit au bureau, soit dans mon autre voiture.
Il haussa les épaules, feignant lembarras, sans pour autant demander au serveur dattendre ni sortir son téléphone pour régler la note dune manière ou dune autre. Il me fixa, attendant ma réaction.
Cest cocasse, non ? poursuivit-il en se renversant contre son siège. Tu pourrais régler cette fois ? Je te rembourserai, ou alors je tinvite la prochaine, avec les intérêts
Cest alors que tout fut clair. Ce nétait ni un malheureux oubli, ni un concours de circonstances. Il sagissait dun « test », orchestré avec minutie, dont il avait lui-même discuté plus tôt dans la soirée.
Javais entendu des histoires semblables, lues sur des forums ou aperçues dans des feuilletons du dimanche, mais jamais je naurais imaginé un tel manège de la part dun adulte en apparence accompli.
Rien de bien subtil dans sa logique : si la femme paie sans protester, elle est « bien », arrangeante, prête à tout supporter. Si elle refuse, cest quelle est intéressée. Il ny avait plus devant moi un homme daffaires, mais un manupulateur, cherchant, par une basse ruse, à jauger mon caractère.
Certain de remporter la partie car, à ses yeux, toute femme rêverait de sattacher un tel « parti » il crut que je céderais et sortirais ma carte, docilement.
La réponse à sa « mise à lépreuve »
Calmement, jattrapai mon sac. Un léger relâchement détendit les traits de Guillaume, persuadé que son piège fonctionnait.
Bien sûr, pas de problème, répondis-je posément en faisant signe au serveur.
Pourriez-vous scinder laddition, sil vous plaît ? énonçai-je distinctement. Je règle la part qui me revient. Mais lentrecôte, le Bordeaux et le dessert, ce sera à monsieur d’assumer.
Son expression en fut dévastée.
Comment ça ? maugréa-t-il à voix basse en se penchant vers moi. Je je nai pas de portefeuille.
Je comprends, dis-je en réglant la somme due. Mais nous nous connaissons à peine. Payer pour soi est tout à fait normal. Quant à couvrir le dîner dun homme qui ma invitée dans un restaurant aussi cher et sest offert les plats les plus coûteux, désolée, mais ce nest pas dans mes habitudes. Tu es un adulte, tu trouveras bien une solution.
Le serveur, décontenancé, jetait de brefs regards. Guillaume rougissait, perdant peu à peu toutes ses couches de superbe, révélant une nervosité brute.
Tu es sérieuse ? Pour quelques euros ? Jai dit que je te rembourserai. Je voulais juste te tester !
Cest chose faite alors, déclarai-je en me levant. Tu es tombé sur une femme qui ne se laisse pas manipuler.
Je me dirigeais vers la sortie, sentant cependant quil me restait un signe à lui laisser. Revenu sur mes pas, je sortis quelques billets froissés et une poignée de pièces, celles qui traînent toujours au fond dun sac.
Ah, jallais oublier, ajoutai-je. Si ton portefeuille est dans ta voiture, te voilà sans un sou pour rentrer ?
Je posai la monnaie près de son verre de Bordeaux.
Voilà de quoi te payer un ticket de métro. Considère-le comme ma contribution à tes recherches sur la psychologie féminine.
Quelques têtes voisines se retournèrent, interloquées. Guillaume, interdit, reçut là une gifle en pleine lumière.
Je quittai enfin la salle, le cœur léger.
Cette soirée ne ma coûté quune salade et un verre de vin une modique somme pour éviter de perdre des années de vie auprès dun tel homme. Jose espérer quil en aura tiré quelque leçon, mais jen doute fort. Les hommes comme lui changent rarement.
Et vous, quauriez-vous fait à ma place ? Auriez-vous sauvé un cavalier « distrait » ou préféré la fermeté honnête à la complaisance ?






